Rarement un artiste contemporain aura ravivé puis prolongé avec un tel talent l’esprit de cette période de syncrétisme absolu, entre le crépuscule des années 60 et l’aube des années 70, lorsque le rock, encore indiscipliné, s’autorisait toutes les métamorphoses, absorbant sans complexe les audaces du jazz, les vertiges du psychédélisme et les subtilités d’une avant-garde bientôt incarnée par l’école de Canterbury et ce, sans jamais perdre sa puissance électrique. Avec un fascinant premier album solo paru en 2024, suivi à peine un an plus tard par l’indispensable recueil d’archives inédites Beginnings, Tom Penaguin avait déjà démontré une compréhension intime de cet héritage singulier, capable de faire cohabiter sophistication harmonique, sens de l’absurde et mélancolie rêveuse, tout en conservant une fluidité remarquable dans une écriture pourtant foisonnante, labyrinthique et protéiforme. Il y révélait aussi sa stature d’homme-orchestre, endossant avec une maîtrise rare les rôles de compositeur, multi-instrumentiste, arrangeur et producteur.
Avec ce deuxième volet solo “officiel”, sobrement intitulé II, Tom Penaguin ouvre une nouvelle brèche dans le temps. Il poursuit son dialogue passionné avec cet âge d’effervescence musicale sans précédent, tout en affirmant plus nettement encore sa propre voix. Cette invitation au voyage s’impose dès le premier regard porté sur la pochette, véritable seuil vers un ailleurs, premier glissement hors du réel avant même que la moindre note ne retentisse. Loin de toute iconographie agressive ou démonstrative, elle installe d’emblée un climat fantomatique de silence et de suspension. Dans ce paysage hivernal aux teintes délavées, noyé sous le givre, les contours du monde semblent se dissoudre comme observés à travers le voile fragile d’un souvenir ou d’un rêve. Au centre de cette blancheur presque irréelle, l’artiste apparaît seul, au-delà de toute posture héroïque, dans une atmosphère qui évoquerait davantage un univers folk ou ambient. Puis, dans un contraste saisissant, surgit cette Jacobacci LJ612 double manche, véritable artefact iconique des années 70, dont la seule présence ravive la mémoire d’un rock aventureux, virtuose et affranchi des formats. Cette juxtaposition sonne précisément comme la promesse d’un disque complexe mais intime, travaillé avec un supplément d’âme, à contre-courant des productions trop ostensiblement calibrées.
Ce qui frappe immédiatement c’est le son de ce deuxième disque enregistré dans le studio récemment aménagé par Tom Penaguin et bénéficiant cette fois de conditions nettement supérieures à celles de son premier album. Mais au-delà de la seule dimension technique, cette évolution semble traduire surtout une intention artistique plus affirmée. Là où le précédent disque regardait davantage vers les textures du début des années 70, le Français privilégie ici une approche plus ample, plus précise et plus immersive. Renaissent ainsi, avec un souffle intact, des climats évoquant certaines productions Canterbury ou jazz-fusion des années 1974-1977. La musique gagne en relief sans jamais sacrifier la chaleur analogique ni l’élan rock de l’ensemble. On retrouve aussi avec bonheur tous les marqueurs du style du multi-instrumentiste : guitare volubile, lignes de basse superbes, groove omniprésent et variété de claviers qui multiplient les motifs, colorant l’ensemble d’une splendide patine vintage. Le Fender Rhodes Mk II baigne les morceaux dans une douceur jazzy, fluide et aérienne, le Hammond L122 ouvre immédiatement l’espace sonore, le Roland SH-2000 apporte des teintes analogiques rétro aux contours cinématographiques, le Hohner Pianet C installe une pulsation feutrée au charme délicatement suranné et, enfin, plus rare et plus typé, le Hohner Cembalet insuffle aux arrangements une sophistication légèrement baroque.
Avec ses treize minutes découpées en multiples mouvements, “Didier Dandelion in the Year of the Great Winds”, premier titre de ce disque, prend la forme d’une odyssée fantasque, entre conte surréaliste et road-movie initiatique. Le titre lui-même, à la fois absurde et mélancolique, évoque un personnage lunaire emporté par les vents du destin, ballotté à travers des paysages luxuriants ou hostiles, comme ces akènes de pissenlit qui dérivent au hasard des courants d’air, suspendus entre errance poétique, disparition imminente et promesse silencieuse d’un nouvel enracinement. Difficile, d’ailleurs, de ne pas penser au film d’animation Planètes de Momoko Seto, auquel cette pièce aurait pu offrir une bande-son idéale, tant elle possède cette capacité à faire coexister l’infiniment petit et l’infiniment grand, le merveilleux et l’inquiétant. L’intro pastorale et cinématique ouvre un vaste horizon baigné de clarté, véritable appel de la route porté ensuite par une guitare expressive et des claviers qui installent aussitôt une sensation d’espace et de possibilités. Puis le périple gagne en intensité, avec une teinte quasi orchestrale, de rencontres incongrues en turbulences rythmiques, de détours oniriques en embardées obliques, jusqu’à cette rupture magistrale autour de la septième minute où le récit bascule soudain comme si “l’année des grands vents” devenait le symbole d’un bouleversement intérieur ou historique. Pourtant, loin du désenchantement, le morceau retrouve peu à peu un élan euphorique et aventureux, culminant dans un final traversé par une guitare survoltée, où Didier Dandelion, héros fragile mais résilient, semble finalement triompher des forces qui le dépassaient. Comme le pissenlit lui-même, la musique devient alors symbole de dispersion, de voyage, d’éphémère et de renaissance, transformant un simple courant d’air en épopée cosmique.
Après les vastes perspectives narratives ouvertes par ce premier morceau, “Mandatory Intermission” provoque un changement d’angle immédiat. Derrière ce titre volontairement ironique se cache une fausse pause : un interlude léger, jazzy, facétieux et cinégénique. Se dessine ici l’esprit de certaines des transitions de Frank Zappa qui servaient moins à relâcher la tension qu’à rompre la logique d’un disque. L’ombre élégante de Steely Dan plane également sur le morceau, à travers une sophistication jazz-rock fluide et cette impression de mouvement continu qui ne laisse jamais l’auditeur totalement au repos. Plus qu’une véritable intermission, le titre agit comme un détour imprévisible, reconfigurant subtilement la dramaturgie de l’ensemble sans jamais en rompre l’élan.
Avec ses près de trente minutes découpées en quatre mouvements, “The Ornamental Hermit Suite” s’impose comme la pièce maîtresse du disque. Une fois encore, Tom Penaguin choisit un titre intrigant, faisant référence à la solitude théâtralisée des faux ermites que certains aristocrates anglais du XVIIIe siècle installaient dans des grottes ou des pavillons décoratifs afin de conférer une aura romantique et mélancolique à leurs jardins. En écho à cette ambiguïté, la suite navigue sans cesse entre contemplation et tension, entre épure introspective et luxuriance des arrangements, comme si l’auditeur traversait plusieurs états de conscience. Même la pochette peut, à ce stade, s’interpréter de deux manières : portrait d’un homme réellement retiré du monde ou mise en scène soigneusement composée d’un isolement fantasmé. Musicalement, cette dualité se traduit par une pièce capable de passer de séquences méditatives à des passages beaucoup plus virtuoses, mouvants et théâtraux. L’ensemble demeure profondément progressif dans l’esprit, mais jamais prisonnier des clichés du genre. Dès le premier mouvement, articulé autour de motifs répétitifs et de quelques accords à la douze cordes trés genésiens, la suite déploie une atmosphère hypnotique mêlant solennité, douceur pacifiée et ferveur hallucinée, jusqu’à une dernière minute absolument sublime, portée par une voix semblant surgir d’un ailleurs inaccessible, apparition fragile et lumineuse venant envelopper le final d’une grâce irréelle. Le second mouvement, plus électrique, remet au premier plan la Gibson Les Paul Goldtop, dont le timbre noble, chaleureux et chantant accompagne une montée d’énergie particulièrement solaire, sans jamais basculer dans la démonstration. Le troisième mouvement assombrit nettement le propos, plongeant l’auditeur dans un climat lourd, mystérieux et quasi liturgique. L’utilisation du deuxième mode de Messiaen, gamme octatonique fondée sur l’alternance ton / demi-ton, accentue cette impression de trouble en ouvrant des territoires harmoniques empreints d’étrangeté, d’instabilité, de symétrie et de suspension. Le tout est magnifié par un Hammond aux vibrations spectrales, dont les notes étirent l’horizon sonore jusqu’à lui donner une profondeur presque surnaturelle. L’imposant quatrième mouvement, fort de ses onze minutes, fascine quant à lui par sa capacité à multiplier les bifurcations sans jamais perdre le fil. Le démarrage, posé sur quelques notes comme du velours, instaure d’abord une illusion d’apaisement avant que la pièce ne se déploie en une succession de mini-tableaux, véritable échappée progressive où chaque détour laisse entrevoir un nouveau paysage avant de s’évanouir dans une conclusion radieuse, laissant la rêverie dériver bien au-delà des derniers accords.
Derrière l’apparente fantaisie de ce disque, où l’esprit aventureux des années 70 dialogue avec une sensibilité profondément contemporaine, Tom Penaguin signe ici un nouveau chef-d’œuvre. À l’instar de ces akènes emportés par les grands vents, ses compositions dérivent longtemps dans notre mémoire après l’écoute, laissant derrière elles un mélange étrange de grâce fragile, de nostalgie et d’enchantement. Une manière, peut-être, de rappeler cette intuition de Frank Zappa selon laquelle « la musique serait une forme de sculpture modelant l’air lui-même ».
TOM PENAGUIN – II

Titre : II
Artiste : Tom Penaguin
Date de sortie : 2026
Pays : France
Durée : –
Label : áMARXE record
Setlist
1. Didier Dandelion in the Year of the Great Winds
2. Mandatory Intermission
3. The Ornamental Hermit Suite, 1st Movement
4. The Ornamental Hermit Suite, 2nd Movement
5. The Ornamental Hermit Suite, 3rd Movement
6. The Ornamental Hermit Suite, 4th Movement
Line-up
– Tom Penaguin / everything
With:
– Maureen Piercy / Vocals (3)

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