Le syncrétisme musical audacieux de l’école de Canterbury, porté par des formations mythiques telles que Hatfield and the North, Soft Machine, Gong, Caravan ou encore Camel (et tant d’autres), a marqué les esprits à jamais. Et notamment celui de l’artiste français multi-instrumentiste Tom Penaguin (guitariste du groupe Djinn) qui, pour cette nouvelle escapade solo, nous offre un album profondément authentique, faisant renaître avec un souffle intact des sonorités que l’on croyait à jamais révolues et ressurgir l’esthétique d’une invitation au voyage dans sa dimension exploratoire la plus prononcée. Une rencontre passionnante avec cet artiste dans le contexte de la sortie de cet album qui est déjà un indispensable du genre.
La première question qui vient bien évidemment à l’esprit est : qu’est ce qui conduit un artiste qui a moins de la trentaine à s’intéresser à cette scène de Canterbury ?
TOM PENAGUIN : J’avais moins de la vingtaine lorsque j’ai découvert cette musique. Donc je ne pense pas que l’âge ait un rapport quelconque avec les goûts musicaux en général. Le souvenir que j’ai de mes premières écoutes attentives tourne autour de la musique des années 70. C’est ce que mes parents passaient en général à la maison. Notamment les Doors. Et un peu Santana. Dire Straits également, même si ce groupe est plus lié aux années 80. La musique de la période seventies a un son assez particulier. Et même si j’ai pu avoir des phases un peu plus métal dans ma vie je suis toujours resté très proche de cette esthétique des années 70, côté son. Au point d’ailleurs que les productions modernes me gênent quelque peu dans leur aspect un peu trop rentre-dedans. J’aime bien quand c’est aéré et quand il y a de la dynamique. Mais je me suis surtout intéressé à l’école de Canterbury au travers du matériel musical. Lorsque j’étais plus jeune, j’ai un peu pratiqué le piano sur un orgue des années 70 qu’on avait récupéré dans une brocante. Il est par la suite passé entre les mains de différentes personnes au sein de ma famille. J’ai fini par le récupérer vers l’âge de 13 ans. Il ne fonctionnait plus. J’ai eu aussitôt envie de le réparer et j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire. De là, je me suis intéressé aux autres typologies de claviers de l’époque et c’est comme ça que j’ai découvert le matériel utilisé par des groupes tels que Genesis ou Supertramp. Cela a été en quelque sorte ma porte d’entrée vers le monde du progressif. J’en ai éprouvé rapidement une réelle fascination et lorsque quelque chose me plait à ce point, je creuse et vais toujours plus loin. Jusqu’à découvrir des albums de Egg ou de National Health !
Tu as d’ailleurs utilisé pas mal de matériel vintage sur cet album…
TOM PENAGUIN : Effectivement. Pour ce qui est des pianos, j’ai utilisé pas mal de choses ; un Hohner pianet T, un Hohner Cembalet et un Fender Rhodes MK2. Côté orgue, j’ai utilisé un Yamaha YC 20. Et pour ce qui est du synthé, c’est un Moog Matriarch, sans doute l’instrument le plus récent dans le lot sur cet album. J’ai aussi travaillé avec une Hohner string performer pour le début et la fin de l’album. Pour ce qui est des guitares, j’en ai utilisé 3 ou 4 de mémoire. Toutes les Gibson sont récentes (Ndlr : SG et Les Paul Goldtop) mais dans le lot il y a une Goya Rangemaster de 1969 tout de même.
Et du côté du matériel d’enregistrement ?
TOM PENAGUIN : Tous mes micros sont récents. La table date de la fin des années 80, voire début 90. En revanche, pour passer du multipistes à un deux pistes, j’ai eu recours à un gros magnéto de mastering ; un MCI JH 110. Ce qui m’a permis d’obtenir ce son particulier sur l’album. Et aussi d’avoir ce plaisir d’aller au studio de mastering avec les bandes sous le bras (Ndlr : rires)
Au final, es-tu satisfait de cette approche ?
TOM PENAGUIN : J’avais travaillé dans des conditions encore plus ardues pour le tout premier morceau écrit pour cet album (Ndlr : “Housefly Leg“). J’avais fait une démo sans utiliser d’ordinateur, sur un autre magnétophone à bandes, un 16 pistes. C’était extrêmement fun mais aussi excessivement long et je savais que j’aurais la flemme de procéder de nouveau de la sorte. Donc pour les autres compositions j’ai utilisé l’ordinateur. Il est vrai que je trouve le son bien plus rapidement sur un magnéto 16 pistes. Le seul problème c’est que, étant donné que je compose des titres avec beaucoup de sections différentes, ça demande un certain nombre de mixages différents à la minute. Et pour réaliser cela complètement en analogique ça oblige, par exemple, à mixer un couplet, puis l’enregistrer sur le magnéto de mastering avant de passer à la partie suivante. Et à la fin, on prend tous ces bouts de bandes et on les colle ensemble pour avoir le résultat final. Et moi qui aime bien faire de nombreuses versions de tout pour trouver la bonne, ça devient super complexe (Ndlr : rires). J’ai du mal avec les compromis et je ne suis pas encore suffisamment aguerri en manipulation de bandes pour que le résultat soit bien exploitable dès la première utilisation.
Tu as évoqué la guitare donc restons sur ce sujet. Avec ton groupe Djinn, tu joues plutôt du stoner rock. Je fais bien sûr un raccourci volontaire. Mais Canterbury c’est tout de même un univers bien différent. Comment as tu abordé ça d’un point de vue guitare ?
TOM PENAGUIN : Cela n’a pas été complexe dans la mesure où ce que j’ai réalisé sur cet album c’est exactement ce que j’ai toujours eu en tête. C’est vrai que l’approche côté guitare est très différente. Au sein de Djinn, ainsi d’ailleurs que sur d’autres projets, c’est très orienté sur des patterns (Ndlr : motifs musicaux qui s’étalent sur une durée particulière) et sur des riffs. Il y a aussi du chant qui entre en jeu. Il y a une partie à poser mais il n’y a rien qui évolue continuellement, ou alors très rarement. Dans cet album il n’y a pas de guitare rythmique. C’est d’ailleurs quelque chose que j’aimerais changer par la suite, dans ma relation à l’instrument. Dans une approche progressive et surtout une approche Canterbury, je n’arrive pas à me servir d’une guitare pour composer. Je fais toujours tout aux claviers. Et donc la guitare arrive au moment où j’ai la partition de clavier qui m’indique que telle ou telle progression d’accords est suffisamment fertile pour permettre à la guitare de s’exprimer. Mais c’est du coup, toujours sous l’angle du solo. Ou alors pour venir compléter un thème avec ma guitare en plus.
« La première phase de ce projet date de ma découverte à l’âge de 16-17 ans de toute la scène de Canterbury et également de celle de Rock in Opposition, c’est-à-dire toute cette musique prog et complexe, autant inspirée du jazz que de la musique classique moderne. » – Tom Penaguin
J’ai le sentiment qu’il y a très peu d’effets dans ton jeu sur cet album, comme si tu avais voulu jouer volontairement de manière assez dépouillée. Hasard ou intention ?
TOM PENAGUIN : C’est presque psychologique. J’ai passé beaucoup de temps à amasser énormément de matériel analogique pour pouvoir bénéficier de l’instrument d’origine et utiliser le moins d’effets numériques possibles dans tous les domaines. Je préfère avoir un enregistrement analogique avec des défauts, car cela m’oblige à trouver une manière de les contourner et ce faisant, je trouve d’autres idées qui ne me seraient pas venues à l’esprit autrement. Cette dimension fait qu’au moment où j’ai commencé à enregistrer les parties de guitare, je me suis dit que ce serait vraiment dommage de mettre une reverb numérique ou d’autres effets.
Comment as-tu enregistré les guitares ? En ligne ? Avec un ampli et un micro ?
TOM PENAGUIN : Ampli et micro. Mais j’ai enregistré beaucoup de claviers en ligne directement. Parce qu’un ampli en général, quel que soit le modèle, quelle que soit la marque, va sortir sur un haut-parleur qui fait en moyenne 12 pouces. Et avec un tel haut-parleur il y a peu de fréquences qui vont au-delà des 2-3 kilohertz. Moi, j’avais envie d’aller chercher le côté très cristallin propre au Rhodes. Dans le même ordre d’idées, j’avais envie d’aller chercher l’orgue Yamaha YC 20. Quel que soit le preset que tu utilises, quand tu appuies sur une touche il a un tic qui est très particulier, qui est très présent et je n’avais absolument pas envie de le perdre à travers un ampli. Ce qui explique ce choix. En revanche, pour ce qui est des guitares, il faut que ça sonne bien au moment où je fais la prise. Et pour ce faire, j’ai besoin de le mettre un peu fort. Je ne mets qu’une oreille au casque et j’y vais comme ça. Ça peut m’arriver de faire des démos ou de tester des patterns en mettant la guitare en ligne mais, dans ce cas, c’est uniquement pour gagner du temps.
Quels sont les guitaristes qui t’ont vraiment influencé ? Quels que soient les univers musicaux.
TOM PENAGUIN : Frank Zappa, John McLaughin, Steve Hillage (Ndlr : Gong) et Jan Akkerman (Ndlr : Focus). Et bien sûr Allan Holdsworth. Mais si je ne devais retenir qu’un seul nom, ce qui n’est pas simple, c’est indéniablement Zappa car j’ai passé quasiment deux ans à n’écouter que son oeuvre, à essayer de comprendre ce qui se passait dans sa musique et à jouer par-dessus.
Parlons de la genèse de l’album. Ca a été un projet de longue haleine ?
TOM PENAGUIN : Je dirais qu’il y a eu trois étapes clés. La première phase date de ma découverte à l’âge de 16-17 ans, comme je te le disais tout à l’heure, de toute la scène Canterbury et également de celle de Rock in Opposition (Ndlr : mouvement musical contestataire à l’initiative du batteur du groupe Henry Cow), c’est-à-dire toute cette musique prog et complexe, autant inspirée du jazz que de la musique classique moderne. Ensuite il y a eu une deuxième phase début 2020 : je venais de récupérer mon 16 pistes à bandes et j’ai eu envie d’enregistrer quelque chose pour tester un peu les possibilités de ce magnéto. De là est né le premier titre de l’album (Ndlr : “Housefly Leg“), du moins dans sa toute première ébauche. Et la troisième et dernière phase date de 2022. Avec le recul je crois que c’est l’achat de mon Fender Rhodes qui a tout déclenché. Dès lors, avec en plus cette compo sous le coude je me suis dit que ça serait quand même bien d’aller plus loin et d’en faire un vrai projet.

« Si je ne devais retenir qu’une seule influence, ce serait indéniablement Zappa car j’ai passé quasiment deux ans à n’écouter que son oeuvre, à essayer de comprendre ce qui se passait dans sa musique et à jouer par-dessus. » – Tom Penaguin
Et pour ce qui est de l’écriture des quatre compositions majeures du disque ?
TOM PENAGUIN : La composition “Housefly Leg“ (Ndlr : ce titre de 14 minutes est la « Face A » de l’album) a été conçue relativement vite somme toute, entre cette première version de la chanson sur magnéto que j’évoquais à l’instant et de petits fragments que j’avais enregistrés çà et là avec un autre magnéto à bandes, portable celui-là. Je dirais environ deux mois maximum pour la partie la plus importante du morceau, c’est-à-dire pour arrêter la direction musicale et le thème principal. Ensuite, j’ai rajouté peut-être 5-6 minutes de musique mais l’essentiel était fait. En revanche, ce sont les trois autres titres qui ont été plus difficiles à composer. C’est lié au fait que j’ai tendance à toujours réfléchir au format vinyle, parce que ce n’est que comme ça que je conçois et écoute la musique. Donc, dans cette logique, la face A peut partir dans n’importe quelle direction mais c’est la face B qui va confirmer dans une certaine mesure le ton de l’album. J’avais en tête de ne proposer qu’un long titre pour la face B. Avec l’intention de partir sur une inspiration Stravinsky à fond, d’imprimer de la polyrythmie, d’intégrer de la polytonalité, bref d’essayer plein de choses avec le moins d’instruments possibles pour ne garder que quelque chose de très sec et analytique. J’ai bossé sur cette idée pendant des mois et j’ai finalement abandonné. C’était soit trop tôt pour moi, soit ce n’était pas vraiment, au fond de moi, ce que j’avais réellement envie de faire. De là, j’ai fait une version condensée des petits bouts que j’avais déjà. Et c’est d’ailleurs pour cela que j’ai finalement intitulé ce deuxième titre de l’album “Aborted Long Piece n°2“ (Ndlr : longue pièce de musique numéro 2 avortée).
Merci pour cette explication quant à la signification du titre du morceau. Tu sembles avoir voulu être fidèle à cet esprit de Canterbury qui privilégiait la légèreté et la dérision et ce, jusque dans le choix du titre des compos. Est-ce que tu peux nous aider à décrypter les autres titres, à commencer par “Housefly Leg“ ?
TOM PENAGUIN : Lorsque je travaille sur un album, je ne me préoccupe absolument pas du choix des titres des compositions. Pour moi, à ce stade du processus créatif, ils s’intitulent tout simplement piste numéro un, deux, trois etc… Trouver un titre n’est absolument pas une priorité. Et je me suis dit, quitte à devoir le faire, autant apporter un peu d’humour. Ceci dit, ces titres ne viennent pas de nulle part. Il y a quand même certains liens avec des évènements ou des situations. “Aborted Long piece n°2“ dont nous parlions en est un bon exemple. Le montage au début de l’album (Ndlr : l’intro de 2 minutes “The Stove Viewpoint Introduction“), par exemple, est constitué entre autres de sonorités que j’ai enregistrées dans la cuisine d’une maison où je vivais temporairement en colocation. Et je me suis pris à imaginer que cette multitude de sons était ce que percevait un fourneau dans cette cuisine («The Stove Viewpoint / Le point de vue du fourneau »), dans une version un peu barge et forcément incompréhensible pour lui ! C’est aussi dans cet esprit que j’ai choisi “Housefly Leg“ (Ndlr : pattes de mouche). C’est d’abord un titre de chanson qui matérialise bien ce que j’ai envie de faire, dans la vie en général. Et accessoirement j’ai des petits mollets et j’écris très finement (Ndlr : rires). Pour ce qui est de “Arrival of the Great Hedgehog“ (Ndlr : l’arrivée du superbe hérisson) là, c’était vraiment le fruit du hasard et des circonstances. A la période où je bossais sur la composition, je me suis retrouvé de nuit dans le jardin, nez à nez avec un hérisson qui traversait la pelouse. D’où le titre !
Je pensais que c’était une référence à Genesis…
TOM PENAGUIN : Ah oui, “The Return of the Giant Hogweed“, mais non, pas du tout. Et pour le dernier titre de l’album, “The Stove Packed Up and Left“ (Ndlr : Le fourneau a rassemblé ses affaires et est parti), étant donné qu’il reprenait des thèmes de la chanson d’ouverture, je me suis dit que ça serait sympa que le titre y fasse référence aussi, comme un clin d’œil.
J’ai le sentiment qu’un esprit fusion préside encore plus à ce dernier titre ?
TOM PENAGUIN : Pour moi ce dernier morceau est sans doute celui qui est le plus construit de manière modulaire. C’est un enchaînement de petites parties. Celui qui est plus orienté jazz rock fusion, c’est vraiment “Arrival of the Great Hedgehog“, avec ce solo qui prend les 3/4 de la chanson.
Parlons justement de cette magnifique partition de guitare. J’ai le sentiment que tu joues globalement en retenue sur l’album. Mais sur ce titre la guitare est plus volubile, plus incisive, avec de belles envolées. Et tu joues beaucoup plus vite. Etait-ce une volonté de montrer une autre facette de ton jeu?
TOM PENAGUIN : Pour moi, tout est dans la progression d’accords sur ce morceau. J’avais cette progression d’accords avant même de savoir ce que j’allais jouer dessus. Ce passage-là appelait à quelque chose de beaucoup plus extatique, que le solo que j’ai pu faire par exemple sur “Housefly Leg“. Et ce, pour plusieurs raisons ; tout d’abord, déjà la progression d’accords ne tourne pas sur elle-même, elle ne fait que monter. Et ça me donne forcément envie de monter continuellement aussi côté solo. Et puis, et là c’est un peu plus subtil, le tempo doit accélérer de 10 ou 20 bpm sur une plage de cinq minutes. On ne s’en rend pas forcément compte mais tout accélère continuellement un petit peu. Et puis plus globalement, un solo c’est toujours, pour moi, un trajet d’un point A à un point B. Et il faut que le trajet soit réellement intéressant. Typiquement sur ce solo, je voulais partir de quelque chose de très calme et aller progressivement vers quelque chose d’assez puissant, voire de très explosif sur la fin notamment. Et le morceau s’y prêtait parfaitement. Sur “Housefly Leg“ je pense que c’est un solo plus statique parce que je joue beaucoup plus dans le tempo. Sur “Arrival of the Great Hedgehog“ je sors volontairement du tempo très souvent parce que je pense que je n’ai pas besoin de jouer quelque chose de métronomique. Et effectivement, si tu compares les deux solos, “Housefly Leg“ n’appelait pas à quelque chose d’ostentatoire ou du moins, d’aussi ostentatoire que sur “Arrival of the Great Hedgehog“.
Tu as mentionné certaines références qui étaient importantes pour toi dans le rock de Canterbury. Sur “Housefly Leg“, j’ai eu le sentiment de percevoir une influence King Crimson, époque Red. C’est un groupe important pour toi ?
TOM PENAGUIN : Oui, pour moi, c’est une grosse influence. J’ai toujours une écoute qui est extrêmement attentive et très analytique. Au point que je ne peux pas écouter de la musique en faisant autre chose. J’essaie toujours de comprendre ce que j’aime et ce qui fait que je ressens telle ou telle émotion à ce moment-là. Avec King Crimson, ce qui m’a toujours impressionné en premier lieu c’est Bill Bruford. Et puis surtout des morceaux comme “Starless“ de l’album Red ou comme “Fracture“ de l’album Starless and Bible Black, ce titre notoirement connu pour son niveau de difficulté technique à la guitare. Et par rapport à mon écoute active, ce sont plus des méthodes de composition qui m’ont interpellé, avec cette volonté d’essayer de trouver un motif qui puisse avoir plein de sens possibles et de le juxtaposer à une multitude de notes différentes, pour ensuite modifier ce même sens. C’est d’ailleurs quelque chose qui est facile à reconnaître dans des chansons que j’ai pu composer au sein de Djinn.
On évoquait tout à l’heure le sens de la dérision cher à l’école Canterbury. Parfois cela allait jusqu’à un goût prononcé pour l’absurde. Et dans la jaquette de l’album il y a cette photo d’un micro tendu à une tortue. Pur dadaïsme ou avais-tu une idée derrière la tête ?
TOM PENAGUIN : Pur dadaïsme (Ndlr : rires) ! Et vraiment aucune autre idée particulière derrière.

« ‘Arrival of the Great Hedgehog’ est vraiment la composition la plus orientée jazz rock fusion, avec ce solo tout en progression qui prend les 3/4 de la chanson. » – Tom Penaguin
Pourquoi ce choix de jouer de tous les instruments sur l’album ?
TOM PENAGUIN : Je souhaitais tout faire moi-même pour n’avoir à gérer aucun compromis, ne faire aucune répétition et aller très rapidement de l’idée à l’enregistrement final. Ce qui fait au demeurant que j’aime encore énormément écouter cet album car il me paraît encore « neuf ». Et puis, bien sûr, je prends aussi beaucoup de plaisir à jouer de tous les instruments et j’adore enregistrer.
Ce n’est à priori pas la première fois que tu abordes des rivages musicaux prog. Je pense notamment à ton album solo Soundtrack for places I have never been (vol 1), un disque qui tisse des ambiances très prog dans l’esprit, plus électronique certes et d’ailleurs sans guitares.
TOM PENAGUIN : Les deux albums solo que j’ai pu réaliser avant celui-ci étaient, avant toute chose, plutôt des expériences. Le disque auquel tu fais référence trouve très précisément son origine dans une idée qui m’est venue sur le Moog Patriarch. Je trouvais que la conjonction entre la progression d’accords et le Moog créaient un cadre suffisamment propice pour essayer d’en faire un morceau. J’ai tissé un morceau autour de ça et j’ai eu envie de poursuivre pour en faire un album qui se tienne. C’est un album que j’ai composé relativement vite. Moins de deux semaines, des premières idées à la version finale. C’est aussi pour cela que c’est un album qui progresse un peu plus lentement que tout ce que j’ai pu faire jusqu’à maintenant. Il y a des grandes sections qui sont très statiques parce que c’est aussi une approche que j’avais envie d’expérimenter. Je ne saurais pas trop quoi évoquer en termes d’influences ou d’inspiration. C’est vraiment un album à part ! Éventuellement Mort Garson avec son projet Plantasia (Ndlr : 1976, un disque électronique fantastique sur un concept particulier puisque la musique avait été conçue pour être écoutée par des plantes !). Ou des groupes un peu plus obscurs comme Pythagoras (Ndlr : groupe hollandais 1979-1984). Bref, ce type d’univers avec une batterie, des sons modulaires et une grande dimension expérimentale.
En parallèle évidemment de toutes ces escapades solos il y a Djinn. Plusieurs albums à l’actif du groupe et de la scène. Votre batteur décrit le style du groupe comme du « stoner rock psychédélique avec des influences rétro, notamment rock prog seventies et Krauthrock ». Quelques mots sur ce groupe ?
TOM PENAGUIN : C’est très difficile de définir notre style car nous intégrons effectivement nombre de dimensions musicales. Et puis surtout, ça fait huit ans qu’on tourne et avec trois albums studio derrière nous, qui sont chacun dans une veine très différente. Dans l’ordre, il y a notre premier album studio qui est sorti en double album vinyle et qui était globalement une compilation de tout ce qu’on avait pu faire jusqu’à ce moment-là. Donc ce n’est pas un album qui a une cohérence parfaite. C’est plus un recueil de chansons, sur une approche très typiquement stoner. Donc du riff, pas énormément de parties différentes au sein d’un même morceau, avec toutefois une particularité de taille, puisque notre chanteuse, Chloé, joue également de la harpe électrique. Il y a donc ce mélange original entre guitare et harpe électrique avec beaucoup d’effets sur les deux instruments. Sur l’album suivant, on a pris plus de temps pour définir ce que nous souhaitions faire. J’ai proposé de prendre le contrepied du premier LP et de travailler sur des albums concept. Ce qui explique que sur ce deuxième album (Ndlr : Meandering Souls) nous soyons partis des textes de Chloé pour ensuite construire les morceaux autour de ceux-ci. Cela donne forcément beaucoup plus de cohérence, c’est plus abouti et ce sont d’ailleurs des morceaux que l’on joue encore aujourd’hui sur scène. Il y a toujours une ambiance stoner mais je pense que j’ai amené une certaine dimension prog avec, également, un son un peu orienté post rock ou post punk à certains moments, surtout au niveau de la guitare et de la basse. Nous avons avec ce disque commencé à évoluer vers quelque chose de plus hétéroclite. Et pour ce qui est de notre tout dernier album, que nous venons de sortir cette année et qui s’intutule Mirrors, je pense qu’on a un peu mis de côté la dimension stoner avec un plus grand mélange d’influences musicales. Il y a, c’est sûr, des moments Krauthrock. C’est du post quelque chose avec des influences prog !

« Je suis en train de monter un groupe très orienté jazz fusion, avec une petite coloration Canterbury, car nous sommes tous fans de Soft Machine. » – Tom Penaguin
Et si tu devais recommander deux titres aux lecteurs pour mettre le pied à l’étrier ?
TOM PENAGUIN : Je n’ai pas forcément en tête de morceau qui pourrait officier de réelle passerelle avec mon album solo. Mais, pour un fan de prog je dirais “Iron Monster“, issu de notre dernier album. C’est le morceau que je considère un peu comme le point d’orgue de ce disque. Et “(In the Aura of My Own) Sadness“, également extrait du même album.
Quid de la suite des évènements pour toi dans le contexte de ta carrière solo ?
TOM PENAGUIN : L’album dont nous avons parlé aujourd’hui dans cette interview devrait sortir en vinyle, en début d’année prochaine. Accompagné d’un autre album, qui se présentera plus comme un disque regroupant des archives, notamment toutes ces compos que j’ai emmagasinées depuis pratiquement 2013. Je pense qu’elles ont le mérite d’être écoutées. Le problème que j’ai avec ces chansons-là, c’est juste qu’elles ne me correspondent plus aujourd’hui. Elles sont le reflet d‘une époque de ma vie en termes de composition. Mais j’ai maintenant besoin de cohérence et je ne tiens pas à assembler des compositions avec des idées qui datent d’il y a plus de dix ans. Et autre information, le titre “Aborted Long piece n°2“ suggère qu’il existe une pièce n°1. Et je te confirme qu’elle sera sur cet album.
Est-ce que nous aurons un jour la possibilité de découvrir cette partie de ton univers en live ?
TOM PENAGUIN : Non je ne pense pas. Enfin pour l’instant, ce n’est pas ma priorité. En revanche, je suis en train de monter un groupe très orienté jazz fusion, avec une petite coloration Canterbury, car nous sommes tous fans de Soft Machine. C’est en train de de voir le jour.
Excellente nouvelle! Nous allons pour l’instant continuer à profiter de ce magnifique album que tu viens de sortir. C’est déjà beaucoup de bonheur. Je te remercie encore une fois de nous avoir consacré un peu de temps aujourd’hui. A bientôt !
TOM PENAGUIN : Merci à toi, à bientôt !
Une interview réalisée via Zoom le 19 septembre 2024 par Stéphane Rousselot.


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