Jim Matheos et Ray Alder, à la manœuvre derrière North Sea Echoes, nous avaient surpris et enthousiasmés avec un premier album, Really Good Terrible Things, paru en 2024, foncièrement éloigné des codes du prog metal qui ont fait leur renommée. Avec cette merveille de sensibilité, les deux figures emblématiques de Fates Warning nous invitaient à emprunter un saisissant chemin de traverse, privilégiant la lenteur, l’épure et une sensibilité progressive discrètement ornementée de textures ambient, voire electronica. Une approche tout en retenue, qui mettait parfaitement en relief des textes d’une profonde justesse et nous entraînait dans une plongée abyssale au fond d’un océan intérieur, là où les combats se mènent seuls et bien souvent contre soi-même. Grâce à la finesse des compositions de Matheos et à l’interprétation bouleversante d’Alder, évoluant ici dans un registre médium remarquable, ce disque remettait l’émotion au cœur du projet, illustrant plus que jamais cette idée selon laquelle « la bonne musique ne se trompe pas et va droit au fond de l’âme chercher le chagrin qui nous dévore ».
Dans l’esprit, How To Cast A Shadow poursuit la même trajectoire. Ses fragments de vie fictionnels, indissociables de la musique, dessinent cette fois une traversée intérieure hantée par la perte de l’innocence, les fantômes du passé et la tentation de se mettre à distance du monde. Si la noirceur domine, l’album interroge moins la souffrance en elle-même que les métamorphoses intimes qu’elle impose à ceux qui l’éprouvent. La fragile possibilité d’un apaisement n’affleure que par intermittences, comme de rares rais de lumière. Restent alors deux questions en suspens : que devient-on quand ce qui nous tenait debout s’est effondré ? Et que faire de cette douleur ? S’y enfermer, la retourner contre l’autre ou l’apprivoiser pour, qui sait, peut-être trouver un nouveau départ ?
Musicalement, ce nouveau disque marque en revanche une nette évolution. Il brouille plus que jamais les lignes entre les genres et déjoue les attentes sans jamais perdre sa singulière identité. Si quelques magnifiques compositions prolongent l’élan de Really Good Terrible Things, le duo explore aussi d’autres territoires, intégrant un sens du contraste plus affirmé, avec notamment des riffs de guitare appuyés venant côtoyer les textures acoustiques ou synthétiques. À noter également la présence de Dennis Leeflang, batteur de session qui avait déjà croisé la route de Matheos au sein de son projet solo Tuesday The Sky, et qui vient renforcer l’assise organique de ce nouvel album. Seule véritable constance entre les deux disques : des compositions ramassées, oscillant le plus souvent entre trois et quatre minutes, à l’exception du titre qui donne son nom à l’album.
“A Time Of Innocence And Purpose“ ouvre l’album comme une transition idéale avec le précédent LP. L’intro nous plonge immédiatement en eaux troubles, avec cette impression que quelque chose se trame dans la turbidité des profondeurs, là où la lumière se dissout avant d’atteindre le fond. Le ton est grave, à l’image du titre qui porte le deuil de l’innocence autant que celui d’un cap intérieur, avec ce narrateur qui se retrouve seul sur une route sans issue, hanté par ce qu’il fut et par ce qu’il aurait pu devenir. “Good Enough“ et “What Is And What Was“ sont les deux joyaux qui marquent le plus la proximité avec Really Good Terrible Things. Ils permettent de mesurer une fois encore la richesse de la voix d’Alder, ce timbre légèrement voilé, patiné par le temps, qui épouse à merveille les climats les plus introspectifs, mais aussi la capacité de l’artiste à façonner des mélodies vocales marquantes, véritable tour de force au regard de la nature très minimaliste de cette musique. Le premier morceau, magnifique jusque dans son final, évoque la beauté dépouillée du poignant “Throwing Stones“. Il dévoile l’un des textes les plus lumineux de l’album, même s’il reste traversé par la fragilité, nous rappelant que la rédemption existe, mais qu’elle n’est jamais acquise d’avance et que les secondes chances ne sont jamais infinies : « It’s hard to admit that we all run out of second chances / Il est difficile d’admettre que les secondes chances finissent, elles aussi, par disparaître ». Le second, d’abord spectral, s’impose comme un véritable moment de grâce. Soutenu par l’un des textes les plus apaisés de l’album, il agit comme une main tendue, invitant l’autre à ne plus porter seul ses blessures. Quant à la mini-fresque “How To Cast A Shadow“, qui clôture l’album en six minutes, elle réaffirme l’identité du groupe, entre sonorités enveloppantes et images saisissantes, à l’instar de cette maison de cartes livrée aux flammes, dont il ne reste que les cendres pour seul refuge : « You’ve burned this house of cards I’ve known and then called the ashes home ».
La véritable rupture avec Really Good Terrible Things s’amorce dès le premier single, “Enjoy the View“. Tempo plus enlevé, refrain fédérateur, guitare rythmique heavy : le titre pousse l’idée d’effondrement intérieur à son paroxysme avec ironie, transformant la chute dans l’obscurité en refuge paradoxal contre le monde extérieur. Le changement de cap se précise encore avec l’absolue réussite qu’est “I’ll Leave The Light On“, porté par un refrain hyper mélodique. On y retrouve clairement l’empreinte de Fates Warning, tandis que la lumière devient le symbole d’une attente lucide face à un être encore prisonnier de ce qui le hante : « You’re on the run from the ghosts of your past / Tu fuis encore les ombres de ton passé », et d’un silence impossible à briser. “All Fall Away“ poursuit cette mue en combinant des couplets aux textures synthétiques froides avec un refrain puissant et heavy, évoquant de manière troublante le virage esthétique d’un certain Paradise Lost sur Host. Là où la chute de “Enjoy The View“ pouvait sembler subie, la disparition devient ici presque salvatrice, dans l’un des textes les plus explicitement tournés vers l’acceptation. Mais c’est vraiment le rageur “All That Comes After“ qui incarne le mieux cette évolution dans la musique du duo, rappelant que mélodie et énergie ne sont pas incompatibles. Le morceau épouse également parfaitement le propos du texte : une fois accomplie, la vengeance n’apporte aucune paix ; elle laisse seulement le narrateur vidé de sa violence, de son but et de lui-même.
Si Really Good Terrible Things conserve peut-être encore ce supplément d’évidence qui le rend difficilement détronable, How To Cast A Shadow en prolonge les fondamentaux tout en en modifiant les contours. North Sea Echoes perpétue avec ce nouvel album cette résonance intime grâce à une plume qui semble une fois de plus trempée non « dans un encrier mais dans la vie », selon les mots de Cendrars. Musicalement, le duo gagne en amplitude, en contraste et en diversité, s’aventurant vers de nouveaux rivages sans jamais rien renier de son identité. Plus accessible, parfois plus heavy, mais toujours porté par un spleen contenu qui fait son originalité, ce second chapitre confirme que Matheos et Alder ont trouvé là un fabuleux territoire d’expression à part entière.
NORTH SEA ECHOES – HOW TO CAST A SHADOW

Titre : How To Cast A Shadow
Artiste : North Sea Echoes
Date de sortie : 2026
Pays : Etats-Unis
Durée : –
Label : Metal Blade Records
Setlist
1. A Time of Innocence and Purpose
2. Enjoy the View
3. Good Enough
4. I’ll Leave a Light On
5. All Fall Away
6. Revenge
7. Villains or Saints
8. What Is and What Was
9. All that Comes After
10. How to Cast a Shadow
Line-up
– Ray Alder / vocals
– Jim Matheos / guitar, programming
With:
– Dennis Leeflang / drums

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