Dream Theater – Adidas Arena, Paris – 23/11/2024
Photos : Grégory Hernandez, Gérard Drouot Productions
Remerciements : Olivier Garnier
I
C’est avec émotion que l’on se souvient de cette véritable déflagration que constitua la découverte dans les bacs en 1992 du second LP de Dream Theater, Images and Words, un disque qui s’est imposé depuis comme l’une des références absolues de l’univers prog metal (au confluent de multiples influences) et à l’avènement duquel le groupe a amplement contribué aux côtés, entre autres, de Fates Warning et du cultissime Watchtower, chacun apportant sa propre pierre à l’édifice musical. Et il aura fallu attendre le 13 avril 1993, pour découvrir la toute première prestation live du groupe sur une scène française (à La Locomotive), concert suivi d’une seconde date française, le 17 novembre de la même année, à l’Elysée Montmartre, avec en première partie… Fates Warning. Deux occasions d’appréhender l’immense talent de Dream Theater et de découvrir leur incroyable aptitude à restituer avec exactitude in vivo les compétences déployées en studio. L’histoire était en marche…
Fast forward 2024. Adidas Arena, Paris. Ce soir Dream Theater célèbre non seulement 40 ans de carrière (« 40 années déjà, vous arrivez à y croire, vous ? Car nous, toujours pas ! » annonce le vocaliste James Labrie presque sidéré) mais également le retour au bercail du batteur prodige Mike Portnoy au terme d’une brouille avec ses compères de plus d‘une décennie (« On a pris un plaisir incroyable sur toute cette tournée. Mais s’il y a bien une chose qui nous a profondément marqué et ce, chaque soir de manière indéniable : c’est le retour parmi nous de notre frère ‘d’une autre mère’, Mike Portnoy » annonce encore le chanteur). D’ailleurs, la portée symbolique de l’évènement est parfaitement illustrée par cette batterie monumentale, avec pas moins de trois grosses caisses, derrière laquelle on retrouve le cofondateur du groupe. Au-delà de l’effet visuel recherché ce sont bien sûr la magie des signatures asymétriques et des superpositions rythmiques, les multiples variations dynamiques, la vitesse et la précision du jeu de Mike Portnoy que l’on retrouve intactes, propulsant la musique des New-Yorkais vers d’autres sommets. Qui plus est, avec un naturel confondant, comme si Mike Portnoy n’avait jamais quitté le groupe ! Et histoire d’immortaliser tout cela pour la postérité, James Labrie révèle que ce show parisien est filmé en vue d’un prochain DVD, déclenchant, en retour, un élan de ferveur au sein d’un public venu plus que jamais en masse dans cette salle parisienne (on notera d’ailleurs que ce « 40th Anniversary Tour » aura vu le groupe rejouer dans de nombreuses salles prestigieuses telles que celle de l’O2 Arena à Londres).
Et dans ce contexte, avec déjà plus de vingt dates européennes au compteur, c’est à une leçon magistrale de prog metal que nous convient les Américains ce soir. Ces musiciens d’exception, issus de la redoutable école de musicologie du Berklee College of Music (à l’exception du claviériste Jordan Rudess formé au remarquable conservatoire de la Juilliard School of Music), capables d’intégrer à leur vocabulaire des éléments tout aussi rock que metal, prog, jazz ou classique, au summum du syncrétisme musical, nous embarquent pour plus de deux heures et demie de set, nous rappelant que si la musique du groupe multiplie les signatures rythmiques improbables et les développements instrumentaux stupéfiants, elle n’en a jamais oublié pour autant de construire, tout au long de ces années, de magnifiques mélodies et des refrains marquants. L’excellence instrumentale s’impose comme le maître mot de cette soirée et la cohésion est absolument parfaite entre les musiciens, chacun illuminant à sa manière le set dans un bel effort collectif millimétré ou lors d’échappées solos. Et si tout cela ne suffisait pas, la musique du groupe se pare de mille feux, amplifiée par des effets vidéo et des lasers de toute beauté, nous enveloppant par moments dans un univers bigarré absolument subjuguant et évoquant en grande partie les thématiques des morceaux.
Le démarrage est d’autant plus vertigineux que le groupe s’empare de la scène avec ”Metropolis Part 1: The Miracle and the Sleeper”, composition emblématique et mètre étalon ultime du style, avec ce break certes démonstratif mais tout simplement ahurissant, qui a défini de nouveaux standards, élevé brutalement le niveau de jeu et renvoyé immédiatement à leurs études plusieurs générations de musiciens. Les chaises disposées dans la fosse sont rapidement et définitivement abandonnées (une configuration initiale qui ne pouvait que laisser songeur au demeurant) et c’est un public extatique qui ovationne le groupe. Si l’on pouvait nourrir une légitime inquiétude en termes d’acoustique au regard de cette salle d’abord destinée aux évènements sportifs et construite dans le cadre des jeux olympiques d’été de 2024, on est en revanche immédiatement rassurés. Plus encore, l’excellence du son est réellement une surprise de taille. Le groupe a l’intelligence d’enchaîner, dans une continuité logique, les deux premiers morceaux de l’album Metropolis Part 2 : Scenes From A Memory, un disque phare qui sera particulièrement célébré ce soir puisque deux autres extraits seront joués lors des rappels. Comme toujours lors d’une tournée d’anniversaire, le choix de la setlist se révèle un exercice délicat, surtout lorsqu’on dispose, à l’instar de Dream Theater, d’un choix pléthorique parmi pas moins de 15 albums studios. Le groupe résout ce dilemme cornélien en retenant : quelques compositions épiques (dont les 24 minutes de ”Octavarium” et sa fabuleuse intro au continuum avec un Jordan Rudess impérial et qui, rappelons-le, est l’un des plus grands adeptes de cet instrument très particulier) ; une poignée de titres très heavy (dont l’excellent ”As I am”) ; des moments de respiration, empreints d’une grande sensibilité, tels que ”Vacant” (suivi d’un époustouflant ”Stream of Consciousness”, sur lequel la basse de John Myung fait des merveilles, lui dont l’instrument est rarement suffisamment mis en avant dans le mix) ou encore ”Hollow Years ”, précédé d’une partition de guitare inédite, très aérienne et de toute beauté, délivrée par un John Petrucci au sommet de son art ce soir ; un extrait du prochain album du groupe (en l’occurrence le titre ”Night Terror”, déjà disponible à l’écoute) et enfin, des classiques intemporels tels que ”Under a Glass Moon”, ”The Mirror” et bien entendu, en rappel, l’indispensable ”Pull Me Under” sur lequel le public s’époumone (une composition qui a la particularité d’être entrée dans le Billboard Hot 100 américain). De l’ère Portnoy, seuls trois albums ont été passés sous silence, dont l’excellent Six degrees of Inner Turbulence et, de manière beaucoup plus surprenante, le tout premier effort discographique, When Dreams and Day Unite. Concédons qu’un titre tel que le flamboyant ”A Fortune in Lies” aurait tout à fait eu sa place dans ce set. L’ère Mike Mangini n’a pas été écartée, illustrée par deux compositions dont ”Barstool Warrior”, extrait de Distance Over Time qui avait marqué un retour du quintet aux fondamentaux (avant de réellement nous combler de bonheur avec l’album A View from the Top of the World, dont aucun titre n’est retenu pour cette tournée). Alors bien sûr, chaque fan aura un avis quant à la setlist parfaite, mais convenons qu’à moins de jouer quatre heures, il est difficile de satisfaire tout le monde et que le choix du groupe se révèle finalement globalement très équilibré. James Labrie fait preuve d’une très belle énergie, même si, comme à son habitude, il disparaît backstage pendant les digressions instrumentales du groupe. Ses interventions entre les titres sont rares mais manifestement empreintes d’une grande émotion, au regard de l’accueil de ce soir. Il est évident que certaines partitions vocales sont devenues plus difficiles pour lui que d’autres (notamment, sans surprise, celles de l’époque Images and Words) mais il délivre néanmoins une très belle prestation, avec beaucoup de précision et avec toute la nuance dont il est capable vocalement, faisant taire toutes les mauvaises langues qui s’acharnent sur lui depuis quelques années.
Une magnifique soirée, retraçant non seulement un parcours exceptionnel (et que nous pourrons revivre pleinement à la sortie de ce futur DVD) mais nous annonçant également en filigrane une nouvelle ère, pleine de promesses, et dont la parution de Parasomnia le 7 février prochain nous permettra de découvrir in extenso le premier chapitre. « Let Light Surround You » !
Setlist
Première partie
Metropolis Pt. 1: The Miracle and the Sleeper
Act I: Scene Two: I. Overture 1928
Act I: Scene Two: II. Strange Déjà Vu
The Mirror
Panic Attack
Barstool Warrior
Hollow Years
Constant Motion
As I Am
Seconde partie
Night Terror
Under a Glass Moon
This Is the Life
Vacant
Stream of Consciousness
Octavarium
Rappels
Act II: Scene Six: Home
Act II: Scene Eight: The Spirit Carries On
Pull Me Under






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