Yes - Aurora
3.3Note Finale

Aurora est déjà le troisième album de Yes en cette décennie, après The Quest et Mirror to the Sky, témoignage d’une vitalité retrouvée depuis la reprise en main du groupe par Steve Howe, à la suite du vide sidéral créé par le décès en 2015 de Chris Squire, dernier membre fondateur et figure tutélaire du groupe anglais.  Et si cette énième incarnation de la légende des années 70, désormais largement dominée par l’esthétique du guitariste, privilégie une trajectoire musicale différente de celle du line-up emblématique de Fragile et Tales, fondée sur une tension permanente entre ses différents membres, elle prolonge néanmoins, à sa manière, l’héritage du groupe. Moins audacieuse, sans doute, mais plus pacifiée, avec des tonalités plus pastorales, plus contemplatives, parfois pop et résolument plus solaires, et surtout encore capable de belles émotions, portée par cette obstination presque désarmante à croire au pouvoir d’élévation de la musique.

De ce fait, ce nouvel album chemine sur la même ligne de crête que les récents opus de Yes, faisant tout d’abord une fois de plus la part belle à la guitare de Steve Howe, qui continue d’illuminer les compositions, notamment avec le son jazzy unique de la Gibson ES-175D de 1964. On retrouve également la contribution du claviériste Geoff Downes, dont la grande force tient moins à une virtuosité spectaculaire qu’aux couleurs très cinématiques et au relief harmonique qu’il apporte à l’ensemble. Seul regret, comme toujours : sa faible implication dans l’écriture des compositions, alors même que son immense talent de songwriter, d’Asia à Downes Braide Association, n’est plus à démontrer. La voix lumineuse de Jon Davison continue à faire montre de magnifiques intonations, dans une approche qui correspond parfaitement à l’orientation actuelle de la musique du groupe. La filiation évidente avec Jon Anderson perdure, en dépit d’un grain plus lisse dans la voix de l’Américain, dimension particulièrement évidente sur certaines partitions requérant une réelle tension dramatique. Quant à la section rythmique, désormais tenue par Billy Sherwood et Jay Schellen, elle cherche moins à reproduire l’inimitable alchimie Squire / White qu’à offrir une assise stable dans un respect intégral du vocabulaire de Yes.

Le disque possède indubitablement sa part de compositions très réussies. Ainsi, avec la composition d’ouverture “Aurora”, Yes se retrouve immédiatement en territoire familier, entre élan réellement épique, ampleur symphonique (évoquant par instants, grâce à l’Orchestre symphonique national tchèque, Magnification ou, plus récemment, “Dare to Know”) et spiritualité cosmique. Le morceau prolonge le grand fil rouge des derniers disques du groupe, de Heaven & Earth à Mirror to the Sky : cette quête d’une lumière intérieure capable de traverser le chaos contemporain et de réconcilier l’homme avec lui-même, les autres et le monde. Le titre est porté par une certaine emphase mélodique, avec des couplets très inspirés, par opposition à un refrain peut-être plus convenu. L’ensemble conserve une vraie grâce : celle d’une aube suspendue entre les derniers vestiges de la nuit et la promesse d’un recommencement, à l’image de la pochette signée conjointement par Roger et Freya Dean, baignée par cette aurore et avec cette arche centrale, comme souvent dans l’iconographie du groupe, qui semble ouvrir un passage entre l’ombre et la clarté. Une sensation renforcée par le texte, qui perpétue d’une certaine façon l’esprit mystique d’Anderson, entre références stellaires, cycle karmique et poésie spirituelle.

Le très entrainant “Turnaround Situation” fait également partie des temps forts d’Aurora. Yes y transforme la route en une parabole de rédemption : dans une nuit intérieure, le demi-tour devient un geste de survie, le refus salutaire d’une trajectoire vouée à l’échec. Le morceau se révèle principalement au travers de son magnifique refrain, ample et fédérateur, et avec ce riff au mouvement circulaire, qui épouse parfaitement l’idée de virage à 180°. Plus orienté guitares qu’à l’accoutumée, le titre relègue Downes à l’arrière-plan, mais gagne en chaleur grâce aux sonorités de Hammond jouées par Davison et à quelques harmonies vocales aux couleurs très late 60’s.

“Love Lies Dreaming” permet au groupe d’explorer avec réussite un registre plus mélancolique et onirique. La longue intro instrumentale, magnifiée par la Gibson Chet Atkins à cordes nylon de Howe aux sonorités latines, crée une sensation d’envoûtement que la composition prolonge avec beaucoup de sensibilité, notamment grâce à de furtifs mais sublimes chœurs. Le jeu du guitariste s’y impose avec évidence, y compris au milieu de sonorités parfois inattendues. Dans ce texte où l’amour prend la forme d’un sortilège nocturne, tomber amoureux, c’est déjà s’élever. Et la musique prolonge cette ascension jusqu’à un final bouleversant, qui dissipe peu à peu les ombres de la nuit.

“Countermovement”, du haut de ses presque 14 minutes, confirme que le Yes actuel n’entend pas renoncer aux grandes fresques épiques. Après l’excellente surprise de la composition “Mirror to the Sky” sur le précédent LP, qui renouait déjà avec cette orientation, cette nouvelle pièce à tiroirs, écrite collectivement, semble annoncer dès ses deux premières minutes instrumentales particulièrement inspirées une ambition comparable. Tout est en place, entre atmosphère cinématique, montée en tension et réel souffle romanesque, pour faire de ce titre l’un des grands moments du disque. Mais le choix du chant en lead de Howe, moins convaincant que son jeu de guitare, vient rompre cet élan. Davison ne revient vraiment qu’à mi-parcours, trop tard malheureusement pour retrouver la magie initiale du morceau. La musique demeure agréable, souvent élégante, mais donne parfois l’impression de pièces d’un puzzle plus juxtaposées qu’assemblées, avec des parties de guitare qui portent indéniablement la signature historique du groupe, tout en laissant parfois poindre de temps à autre une impression de déjà-entendu. Le morceau retrouve néanmoins de l’ampleur dans son dernier tiers, porté par un dialogue instrumental entre Howe et Downes, avant un magnifique final très aérien, très émouvant, presque rédempteur, que la reprise a cappella de Davison vient clôturer avec sérénité. Le texte, lui, regarde vers notre époque, avec ce refus de se laisser happer par cette folie du monde contemporain que constitue l’effacement progressif du réel à l’heure de l’ère numérique. Mais s’il fonctionne surtout dans la suggestion, il perd un peu de sa force d’évocation lorsque le propos devient trop explicite. Et l’on ne peut, in fine, que regretter ces quelques faiblesses, car tout aurait pu concourir à faire de “Countermovement” une pièce majeure.

“Ariadne” s’appuie de nouveau sur le concours de l’Orchestre symphonique national tchèque pour retrouver une forme symphonique. L’idée de revisiter le mythe de Thésée, faisant du labyrinthe non seulement le théâtre d’un affrontement héroïque, mais aussi l’image d’une épreuve intérieure, est intéressante. Mais la composition est desservie par un thème d’ouverture qui évoque davantage le faste d’une cour baroque que l’imaginaire mythologique de la Grèce antique. Un contraste bancal qui perdure tout au long d’un titre qui fourmille pourtant d’excellentes idées et qui est porté par une réelle énergie.

La suite de l’album est constituée d’interludes étirés et de titres aux allures de faces B. “Emotional Intelligence” est une composition de Davison que Yes joue mais ne s’approprie pas, à des lieues de la beauté fragile d’un “Future Memories” (The Quest) où le chanteur nous était apparu presque transfiguré, libéré pour un instant du poids de l’héritage Andersonien. Si le texte conserve une réelle justesse, les lignes mélodiques restent faibles et le refrain manque singulièrement de relief. Porté par une guitare plus nerveuse de Howe, un riff d’ouverture à la tonalité assez heavy et un caractère scandé presque théâtral, “All Hands on Deck” dégage une énergie indubitable, en parfaite résonance avec son imaginaire maritime. Mais cela n’est pas suffisant pour faire de cette composition très éloignée des rivages yessiens un titre majeur. “Outside the Box”, de son côté, tient davantage de la curiosité instrumentale. On y perçoit une volonté plus expérimentale, peut-être issue d’une improvisation en studio, avec quelques effets sonores marquants de Downes et un usage intéressant des vocalisations. Si le morceau intrigue par instants, il ne laisse pour autant pas d’empreinte durable.

Le bonus track “Jambustin’” n’inverse pas franchement la tendance. Très enjoué, et porté par une veine satirique et mordante contre un monde dominé par la cupidité, il peine toutefois à convaincre pleinement sur le strict plan musical. Seul “Watching the River Roll” parvient davantage à retrouver l’ADN mélodique et spirituel de Yes. Le texte fait de la rivière le miroir du temps qui passe, emportant souvenirs, visages et paysages vers la mer, dans une acceptation du grand mouvement permanent de la vie. Sa chaleur émotionnelle, avec de splendides interventions de Howe et Downes, permet de refermer l’album sur une note de réflexion apaisée, en cohérence avec les thèmes qui traversent la majeure partie du disque.

Aurora ne fera sans doute pas changer d’avis ceux qui cherchent encore dans Yes la fièvre labyrinthique d’un lointain passé. En six décennies, le groupe aura connu bien des incarnations, bien des ruptures et bien des changements de cap. Si ce disque ne se hisse pas au niveau des derniers opus du groupe, c’est moins en raison de sa trajectoire artistique que de la disparité de son inspiration. Reste qu’il serait injuste de demander à Yes de rejouer indéfiniment son propre mythe. Aurora nous invite plutôt à recevoir ce que le groupe a encore à offrir, dans le respect de ses choix, de ses fragilités et de sa lumière persistante. Certes, l’aurore promise n’a plus ici l’éclat aveuglant des anciens soleils, mais elle conserve encore assez de puissance pour révéler de beaux horizons.

YES – AURORA

Yes - Aurora (2026)

Titre : Aurora
Artiste : Yes

Date de sortie : 2026
Pays : Angleterre
Durée : 59’47
Label : InsideOut Music

Setlist

1. Aurora (7:27)
2. Turnaround Situation (5:50)
3. Love Lies Dreaming (6:24)
4. Countermovement (13:48)
5. Ariadne (6:18)
6. All Hands on Deck (3:04)
7. Outside the Box (4:20)
8. Emotional Intelligence (3:30)
9. Jambustin’ (bonus track) (4:24)
10. Watching the River Roll (bonus track) (4:42)

Line-up

– Steve Howe / guitar, vocals
– Geoff Downes / keyboards, vocals
– Billy Sherwood / bass, vocals
– Jon Davison / vocals, guitar, keyboards, percussion
– Jay Schellen / drums

With:
– Czech National Symphony Orchestra, conducted by Vladimir Martinka

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