ProgRockFest
Casino de Paris, 26–27 sept. 2025
Texte : Stéphane Rousselot
Photos : Christian Arnaud (Karnataka, IQ) et Stéphane Rousselot (The Watch, RPWL)
Il fallait de l’audace et de la ténacité pour créer ex nihilo le ProgRockFest, premier festival dédié au rock progressif au cœur de Paris. Il faut dire que le contexte est plutôt morose, deux festivals sur trois ayant été déficitaires en 2024 selon les analyses relayées par le quotidien Le Monde. Et dans l’univers du progressif, c’est une véritable hécatombe avec notamment un Night of the Prog allemand (Loreley) qui a tiré sa révérence à l’été 2024 (au terme de 17 éditions !) et, plus proche de nous, un Prog en Beauce (Eure-et-Loir) dont les organisateurs indiquent avoir « tourné la dernière page » en octobre 2024, ou encore le Ready For Prog toulousain dont la 6ème édition n’a pas vu le jour en 2025. Sachons donc, à ce titre, saluer l’engagement, la détermination et l’enthousiasme contagieux de Cédric Segal, architecte passionné de ce splendide événement sous la bannière d’Akayama Productions. Avec pour résultat un public au rendez-vous et deux splendides soirées, dans cette magnifique salle du Casino de Paris, à l’acoustique soignée — un lieu historique reconstruit dans les années 20, qui incarne parfaitement l’élan des années folles, avec un style Art déco mêlant mosaïques bleues et or, lignes géométriques et fauteuils drapés de velours rouge, signature des grands music-halls parisiens.
Les Gallois de Karnataka ouvrent le festival en ce vendredi soir. C’est avec un line-up complètement remanié que le groupe du bassiste Ian Jones est revenu sur le devant de la scène en 2023 avec l’album Requiem for a Dream, porté par une écriture plus actuelle. Et c’est sans surprise que le groupe privilégie ce soir trois fresques musicales de ce disque, dont la pièce maîtresse de 25 minutes, « Requiem for a Dream », entre lesquelles le groupe intercale habilement un titre de The Gathering Light (2010) et un titre de Delicate Flame of Desire (2003). Le rock progressif mélodique, teinté de couleurs celtiques, de Karnataka semble empreint d’une énergie nouvelle sur scène, avec, d’un côté, la large tessiture de Sertari (et ce timbre particulier qui modernise le son du groupe) et, de l’autre, les impressionnantes partitions de guitare de Luke Machin. Cet ancien élève de Guthrie Govan se distingue par une approche très mélodique, complétée de couleurs fusion — un bonheur en live. Le groupe fait en revanche les frais des derniers inévitables ajustements de mix en ce début de festival, le temps de rectifier le tir.
Les Anglais d’IQ, tête d’affiche de ce festival pour chacun des deux soirs, investissent ensuite la scène sur le puissant « From the Outside In ». Le groupe est dans une forme éblouissante, porté par le succès de sa précédente prestation française (ce concert du Café de la Danse, en septembre 2024, qui restera gravé dans toutes les mémoires) et par un nouvel album acclamé par la presse spécialisée comme par les fans. Si l’espace entre les retours et le public surprend (lié hélas à une contrainte technique), Peter Nicholls compense amplement en s’adressant en français au public dès les premiers instants, créant ainsi une proximité immédiate. La setlist de vendredi est un panorama de la carrière du groupe, de Ever à Dominion, véritable succession de temps forts et moments de célébration par excellence, à l’image de ces quelques mots du chanteur au sujet de « Never Land », composition qui prend magnifiquement son envol dans cette salle parisienne (« c’est une chanson sur le fait de vivre pleinement et de profiter du moment présent – comme nous le faisons tous ensemble, ici ce soir »). L’émotion de Peter Nicholls est plus que perceptible sur « Far From Here », hommage à sa mère décédée avant l’enregistrement de Dominion. Avec « The Road of Bones », le chanteur arpente la scène théâtralement avant de nous entraîner hypnotiquement dans une descente au cœur des ténèbres. IQ nous offre un détour par le monumental « Further Away », dans une vague cathartique qui emporte la salle, avant de conclure son set sur le survitaminé « Ten Million Demons » et la promesse de se retrouver le lendemain.
La soirée de samedi est plus étoffée, avec trois groupes au programme. Les Allemands de RPWL sont les premiers à recevoir les honneurs du public. Le groupe, formé en 1997 en tant que tribute band de Pink Floyd, s’est progressivement imposé au travers d’albums personnels grâce à un art-rock mélodique aux concepts soignés, dont le dernier en date, Crime Scene, témoigne d’une grande maturité et d’une belle inspiration. C’est d’ailleurs sur « Victim of Desire » (premier titre de cet album) que le groupe démarre son set. Le show est lumineux, tout aussi immersif que millimétré. Les chœurs féminins apportent une profondeur supplémentaire et un relief théâtral aux refrains. Mais plus que tout, il se dégage de la prestation de RPWL une sensation de grande bienveillance et un réel sens du collectif (et ce, même si le guitariste Kalle Wallner focalise ce soir l’attention par son jeu alliant puissance et sensibilité, mêlant riffs tranchants et envolées mélodiques avec une précision qui sert toujours la cohérence du propos musical). La setlist retenue est assez variée, couvrant cinq albums majeurs du groupe et un clin d’œil à Pink Floyd avec « Welcome to the Machine », sur lequel on retrouve le chanteur Yogi Lang derrière les claviers, en support de Butsch Keys, qui a rejoint le groupe officiellement en 2023.
De Pink Floyd à Genesis… puisque ce sont les Italiens de The Watch qui succèdent aux Allemands. The Watch, héritiers assumés de l’esprit de Genesis période Peter Gabriel, réinterprètent sur scène les classiques du groupe (période 1970-1976) avec une fidélité et une passion rares, tout en proposant leur propre approche scénique et sonore (ce qui explique sans doute que, contrairement à The Musical Box, ils n’ont pas reçu le soutien explicite des membres originaux de Genesis). Loin d’être un simple groupe hommage, ils ont su également forger leur propre univers musical, mêlant lyrisme vintage et énergie contemporaine. Leur excellent dernier album studio, The Art of Bleeding, en témoigne d’ailleurs brillamment. Mais ce soir, conformément à l’intitulé du concert – The Watch Plays Genesis – la setlist est entièrement et exclusivement consacrée à la célébration de l’œuvre du groupe anglais. Et à l’applaudimètre, c’est très certainement l’un des grands temps forts de ce festival. Des premières notes de “The Knife” à “Supper’s Ready“, c’est à un plongeon vertigineux dans une faille temporelle que nous convie le groupe : le mimétisme de Simone Rossetti avec Peter Gabriel est bluffant, les sonorités de mellotron et de piano de Valerio de Vittorio, sur respectivement “Watcher of the Skies“ et “Firth of Fifth“, sont envoûtantes, le jeu de Giorgio Gabriel (guitariste originel du combo, de retour dans le groupe pour notre plus grand bonheur) est d’une beauté époustouflante et la rythmique basse-batterie absolument parfaite. En substance, The Watch c’est ce soir un frisson continu tout au long de leur prestation, avec ce moment d’apothéose en communion avec le public sur le fameux « A flower ? » de “Supper’s Ready“.
Pour leur second set du ProgRockFest, IQ a décidé de jouer l’intégralité de Frequency, cet album de 2009 qui a marqué une étape charnière dans la carrière du groupe puisqu’il s’agit là du tout premier album sans le claviériste historique Martin Orford, et également sans le batteur Paul Cook (qui a depuis réintégré les rangs du combo). Les premières minutes de “Frequency“ nous permettent de retrouver la flamboyance de la guitare de Mike Holmes, un six-cordiste qui mérite amplement sa place sur l’autel du progressif aux côtés des sieurs Rothery, Latimer et Gilmour. “Stronger Than Friction“ est l’occasion pour Peter Nicholls de rappeler qu’il avait été gravement malade pendant l’enregistrement de l’album (« ce morceau est une vision du monde depuis un lit d’hôpital » — cf. l’interview de Peter sur le site d’AMAROK). Le moment de choix de Frequency est bien entendu “The Province“, la plus longue composition à tiroirs de l’album, qui « a connu pas mal de changements avant qu’on n’arrive à ce qui nous a semblé être la version finale, la bonne », ainsi que le concède le chanteur. La partie du set consacrée à Frequency s’achève avec “Closer“, une composition « qui parle du futur — de ce que nous laissons derrière nous, et de la façon dont nous appartenons à ce monde ». Ce titre avait déjà été joué lors du set de vendredi, et il en va de même des deux morceaux de Dominion qui viennent compléter cette setlist (« Never Land » et « Far From Here »). En ce samedi, le groupe s’aventure plus loin dans son passé musical, nous offrant le dynamique « No Love Lost » (de l’ère Paul Menel), puis cette douce et mélancolique chute vers l’inévitable que constitue « Headlong » (du fabuleux The Wake). Ever est de nouveau à l’honneur avec la beauté de l’élan spirituel de « Leap of Faith », entre doute, espoir et rédemption, puis, en rappel, sous un tonnerre d’applaudissements, le sacrosaint classique parmi les classiques : « The Darkest Hour ».
Chacune des deux soirées s’est prolongée dans le hall du Casino de Paris à la rencontre des artistes, et principalement d’IQ, pour des échanges avec le public, des sessions photos et des séances de signatures autour du stand de merchandising — pour le plus grand plaisir des fans. L’occasion également de nombreuses rencontres et discussions animées entre fans. ProgRockFest signe ici une première édition absolument réussie, qu’il s’agisse de l’affiche, du lieu ou de la participation du public. Et déjà une nouvelle ambition : renouveler cette aventure après cette version inaugurale. Rendez-vous en 2026 !
Set List Karnataka (vendredi)
The Serpent and the Sea
All Around the World
Forgiven
Heart of Stone
Requiem for a Dream
Set List IQ (vendredi)
From the Outside In
Sacred Sound
Subterranea
Guiding Light
Never Land
The Wake
Shallow Bay
Far from Here
The Road of Bones
Closer
Further Away
Ten Million Demons
Setlist RPWL (samedi)
Victim of Desire
Sleep
A New World
3 Lights
The Shadow
Welcome to the Machine (Pink Floyd)
Hole in the Sky
Unchain the Earth (The Scientist)
Roses
Setlist The Watch (samedi)
The Knife
Watcher of the Skies
I Know What I Like (In Your Wardrobe)
Firth of Fifth
In the Cage
Supper’s Ready
Set List IQ (samedi)
Frequency
Life Support
Stronger Than Friction
One Fatal Mistake
Ryker Skies
The Province
Closer
No Love Lost
Never Land
Leap of Faith
Far from Here
Headlong
The Darkest Hour












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