Rick Wakeman - Melancholia
3.8Note Finale

Prolifique compositeur, figure tutélaire du rock progressif britannique et claviériste historique de YesRick Wakeman aura enregistré plus de quatre-vingt-dix albums studio en solo, alternant fresques conceptuelles, adaptations orchestrales et relectures du répertoire classique. Une discographie vertigineuse, mais également marquée par une inégalité chronique, où le sublime côtoie parfois le dispensable. Ces dernières années auront confirmé cette ligne de crête. Wakeman signait en 2020 l’excellent The Red Planet, odyssée cosmique renouant avec l’inspiration narrative. Deux ans plus tard, A Gallery of the Imagination peinait à convaincre. Puis, en 2024, il avait repris place derrière son Steinway Grand D pour proposer, avec YesSonata, une adaptation pour piano solo tissant, entre autres, de manière très réussie, une élégante pièce de musique intégrant plus d’une vingtaine de fragments issus de l’univers de Yes, avec ce jeu particulier qui le caractérise, combinant vélocité et précision.

Avec Melancholia, l’artiste prolonge cette veine intimiste, privilégiant exclusivement de nouveau son Steinway, « un piano d’une sensibilité magnifique », selon ses propres mots, rappelant que « aucun piano, même de la même marque et du même modèle, n’est réellement identique. Il arrive parfois que l’on en croise un dont on s’éprend et, d’une façon presque mystérieuse, l’instrument semble à son tour vous choisir ». Wakeman, animé de la volonté de revenir à l’épure, nous livre ici douze pièces strictement instrumentales, où la virtuosité se tient en retrait, laissant affleurer l’essentiel : des mélodies d’une limpidité rare et d’une grande force expressive. La thématique globale, qui colore avec justesse la musique de cet album, est celle de la mélancolie, « ce désespoir qui n’a pas les moyens », selon les mots de Léo Ferré. Là où le désespoir est une chute irrémédiable, la mélancolie ne coupe pas ce lien avec le monde, mais se contente de le mettre en suspens et permet encore au musicien de ressentir, de penser et de créer. Dès lors, Melancholia ne traduit pas un effondrement, mais une certaine forme de clairvoyance tranquille face au temps qui passe.

Dès les premières mesures, c’est une gravité sereine qui nous étreint. Rien d’ostentatoire. La musique progresse avec retenue. On songe par instants à Satie pour la sobriété, à Chopin pour le chant intérieur, mais filtrés par cette articulation très personnelle de Wakeman, entre néoclassique et inflexions jazz discrètes. Les mélodies ne sont pas toujours inédites, parfois déjà entendues ailleurs dans son œuvre, mais elles touchent par leur sincérité. L’album se déploie comme une suite de tableaux intérieurs, entre états d’âme et fragments de vie. “Sitting at the Window” et “Reflection” ouvrent un espace contemplatif : une lumière oblique traverse ces pièces, comme un rayon sur un parquet ancien. “Pathos” introduit une tension plus sombre, avec des accords qui se chargent d’une densité presque dramatique. L’émouvant “Alone” porte le poids du regret, dans une solitude qui est avant tout la conscience aiguë de l’absence. “Missing” va plus loin encore, avec ce silence qui confine à l’inquiétude. “409” est empreint d’un grand mystère, avec ce titre qui semble évoquer un lieu cher au cœur du compositeur, un numéro de chambre d’hôtel peut-être. Avec “Melancholia“, pièce finale du disque, multipliant les silences entre les notes, le compositeur semble évoquer un espoir révolu, tout en rappelant que les émotions ne s’éteignent jamais tout à fait, à l’image de la coda en fade-out. À l’inverse, “Dance of the Ghosts” surprend par son allant. Les fantômes, ici, ne sont pas menaçants, et leur présence devient alors rassurante, presque consolatrice. “Hidden Tranquility” semble sceller une forme de paix avec l’âge, et “Garo” plonge dans les tréfonds de la mémoire pour évoquer une période bienheureuse. “The Morning Light”, très lumineuse, apporte une respiration bienvenue, indépendamment d’un thème plus conventionnel. “Watching Life” suspend le temps et nous invite à observer la vie, au lieu de la laisser filer sans prêter attention à nos sensations.

À distance des fresques symphoniques qui ont contribué à bâtir la légende de Rick WakemanMelancholia apparaît comme une forme de contrepoint intime, la technique s’effaçant derrière l’intention, avec une musique qui  façonne avant toute chose des atmosphères. Et quoi de plus approprié pour les magnifier que le timbre ample d’un Steinway Grand D, dont l’artiste rappelle qu’il incarne, à ses yeux, « la sincérité absolue ».

RICK WAKEMAN – MELANCHOLIA

Rick Wakeman - Melancholia (2025)

Titre : Melancholia
Artiste : Rick Wakeman

Date de sortie : 2025
Pays : Angleterre
Durée : 46’27
Label : Madfish

Setlist

1. Sitting at the Window (3:24)
2. Reflection (3:41)
3. Pathos (4:13)
4. Dance of the Ghosts (3:57)
5. Alone (4:46)
6. The Morning Light (3:28)
7. Garo (3:50)
8. All in the Mind (5:01)
9. Sea of Tranquility (2:59)
10. Missing (3:39)
11. Watching Life (3:50)
12. Melancholia (3:39)

Line-up

– Rick Wakeman / grand piano, arrangements & orchestration, producer

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