Richard Barbieri - Hauntings
4.5TOP 2026

La musique instrumentale a cette faculté de laisser l’imagination vagabonder et emprunter les chemins de traverse de son choix. Véritable « rêverie sonore » selon les mots de Debussy, elle suggère sans jamais imposer, esquisse sans figer et offre des perspectives que les textes tendent à restreindre. Certes, les titres des morceaux livrent parfois quelques indices, comme autant de fragiles balises posées sur le parcours, mais ils ne font qu’entrouvrir des portes. À chacun d’en franchir le seuil et d’inventer ses propres paysages intérieurs. Richard Barbieri, en véritable esthète, explore ici une psychologie du souvenir où la mémoire, non linéaire et fragmentaire, subsiste sous forme de traces diffuses, entre rêve et conscience. Elle s’inscrit dans une durée au sens bergsonien, où passé et présent coexistent, et rejoint une logique proche de la « trace » chez Derrida, où toute présence demeure traversée par ce qui la hante. De cette tension naît une perception troublante, à la fois tangible et insaisissable. Et le claviériste de Porcupine Tree et du défunt Japan réussit précisément le tour de force de nous embarquer à bord de cet univers pour notre propre voyage immobile, nous laissant la liberté d’y projeter notre imaginaire.

Musicalement, fidèle à une trajectoire artistique dont il ne dévie pas d’un iota, Richard Barbieri poursuit son exploration d’un art-rock ambient et électronique d’une grande épure. Seule différence notable, là où les précédents albums reléguaient les musiciens invités à des interventions furtives, Hauntings leur accorde beaucoup plus d’espace. Et le choix même des instruments, trompette, basse et percussions, colore la musique d’un relief plus organique et d’une empreinte humaine plus marquée, une orientation amplifiée par l’impressionnant pedigree des musiciens, de Percy Jones (Brand X), référence du fretless, à Luca Calabrese (Isildurs Bane, Italian Instabile Orchestra, etc.), figure incontournable du jazz européen, en passant par Morgan Ågren (Kaipa, Devin Townsend, Dweezil Zappa), batteur à la technique imparable évoluant à la croisée des univers fusion et progressif.

Hauntings s’articule autour de deux dynamiques complémentaires, la première se caractérisant par des tempos lents, des textures diaphanes et une impression d’étirement du temps. “Snake and Ladders” s’impose d’emblée, installant un décor nocturne aux contours troubles, dans des bas-fonds feutrés où tout semble se jouer à voix basse. Une trompette lancinante serpente comme des volutes de fumée, distillant une tension sourde, tandis que les magnifiques lignes de basse trahissent une agitation nerveuse, celle d’un monde interlope où chaque geste engage et où chaque regard pèse. Cette bande-son pour nuits blanches, enveloppée par un sentiment de fatalité, justifie à elle seule l’acquisition de ce disque. “Last Post” semble quant à lui refermer une porte avec une lenteur quasi solennelle, évoquant un adieu grave et définitif, comme la dernière note suspendue d’un monde qui s’efface. Tout se délite peu à peu, tandis qu’une trompette lointaine et des voix presque irréelles, empreintes d’une profonde mélancolie, paraissent sceller l’inéluctable. Avec “Victorian Wraith”, le compositeur britannique va plus loin et suspend le temps dans une forme d’entre-deux évanescent, comme si la musique elle-même retenait son souffle. Une présence spectrale à peine discernable se révèle, brève ombre de l’époque victorienne, traversant l’album et prolongeant la dimension hantée de l’ensemble. Ancré dans cette même temporalité, ”1890” restitue avec réussite l’atmosphère à la fois raffinée et inquiétante de la fin de l’ère victorienne, marquée par un tiraillement entre progrès industriel et angoisse sociale. Le morceau privilégie une ambiance plus qu’une réelle structure mélodique, évoquant une mémoire lointaine figée dans une brume sépia, portée par les carillons de Big Ben enregistrés à cette même époque sur cylindre de cire, enrichis de sons d’orage et de vieux fragments radiophoniques. Ce goût de l’esquisse se retrouve également dans “Paris Sketch” où la ville se suggère plus qu’elle ne se décrit, à travers une écriture impressionniste faite de touches parcellaires, avec une intimité parfois mise en pleine lumière dans une subtile élégance mélodique.

En contrepoint complet, l’autre versant de l’album est marqué par une dynamique plus affirmée, à l’image du rythmé “Traveler” qui capture à la perfection la sensation d’une fiévreuse fuite en avant, dans une forme d’insouciance face à l’inconnu. La musique y épouse les contours d’une errance sans destination claire, guidée par le seul mouvement et le vertige de l’ailleurs, avec des sonorités musicales qui instillent une sensation de dérive continue. Avec le mid-tempo “A New Simulation”, Richard Barbieri entrouvre une brèche ténue dans l’obscurité. Un motif répétitif s’installe, discret mais obstiné, comme les premières lueurs d’une aube encore incertaine. La musique avance à pas hésitants, esquissant un fragile recommencement où tout reste à réinventer. “Anemoia” emprunte sa rythmique au trip-hop, mais dans un langage résolument plus expérimental, évoluant de manière singulière entre mouvement et retenue, dans une sensation de flottement hors du temps, le titre même du morceau désignant une forme de nostalgie, celle d’un temps jamais vécu. Enfin, “Artificial Obsession” installe un mécanisme implacable, fait de motifs en boucle et imbriqués, où l’esprit se retrouve enfermé dans une dimension parallèle, privé de repères, sans passé ni futur, condamné à un présent qui tourne en boucle sous l’emprise d’une fascination insidieuse.

« Il n’y a pas de silence absolu », écrivait John Cage. Lorsque le silence revient, quelque chose subsiste, sans que l’on parvienne à le dissiper. Et nous voici, grâce à Hauntings, dans cet entre-deux fragile où la musique s’efface et l’imaginaire prend le relais.

 

Photo : Martin Bostock Photography

RICHARD BARBIERI – HAUNTINGS

Richard Barbieri - Hauntings (2026)

Titre : Hauntings
Artiste : Richard Barbieri

Date de sortie : 2026
Pays : Angleterre
Durée : 46’47
Label : KScope

Setlist

1. Snakes and Ladders (5:33)
2. Anemoia (5:08)
3. Victorian Wraith (3:02)
4. 1890 (3:58)
5. Artificial Obsession (5:07)
6. Paris Sketch (5:47)
7. Perfect Toys (3:48)
8. Traveler (5:40)
9. Reveille (1:54)
10. Last Post (2:22)
11. A New Simulation (4:38)

Line-up

– Richard Barbieri / keyboards, synthesizer, percussion, effects, samples

With:
– Morgan Agren / drums, percussion
– Percy Jones / bass
– Luca Calabrese / trumpet

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