Magma
Le Triton, Les Lilas, 27 janvier 2026
Texte : Stéphane Rousselot
Photos : Jean-Jacques Vallat

I

Plus d’un demi-siècle après sa formation, le groupe de Christian Vander continue à déjouer tous les pronostics, y compris ceux qui condamnent tant de légendes à désormais errer dans les arrière-salles de la nostalgie. D’abord parce que Magma publie encore des albums studio de très haut niveau, comme Kãrtëhl en 2022. Ensuite parce que le groupe demeure redoutable sur scène, jouant en France dans des salles prestigieuses comme le Grand Rex ou Pleyel, et bien au-delà des frontières, de la Belgique au Japon, en passant par le Royaume-Uni, la Suisse ou le Chili. Mais ce qui frappe le plus, c’est la capacité intacte du groupe à naviguer entre des mondes que tout oppose, du Nancy Jazz Pulsations ou du Montreux Jazz Festival à Guitare en Scène, au Hellfest et jusqu’au récent Motocultor. Preuve indéniable que l’incandescence de Magma sait rassembler bien au-delà des chapelles musicales que certains publics s’obstinent à ériger. Au milieu de cette trajectoire, un rendez-vous a fini par prendre des allures de rituel : le Triton. Une salle indépendante pensée comme un lieu de vie, de création et d’innovation, dédiée essentiellement au jazz et musiques connexes, avec à la barre Jean-Pierre Vivante, dont on connaît l’attachement profond à Magma. Depuis des décennies, le groupe y revient avec une régularité quasi annuelle, au point que certaines séries de concerts ressemblent à de vraies résidences, plusieurs soirs d’affilée, très souvent à guichets fermés, avec ce sentiment rare de jouer “en famille”.

C’est encore le cas en ce début 2026, avec cinq concerts sur une même semaine dans cette salle du Triton qui, sans surprise, affichent complet très rapidement. L’approche artistique retenue par Christian Vander pour ces shows repose sur une formation resserrée, six musiciens sur scène, et un retour assumé au noyau dur : une seule voix et une section rythmique au premier plan, ce “cœur et ossature” à la source même de la musique du groupe. Avec une promesse, aussi simple qu’exigeante : un répertoire “dense” et “brûlant”, selon les mots de Vander. Une intention relayée par Jean-Pierre Vivante en début de set, pour ce premier concert de la série, comme un avertissement avant la déferlante. Et pour aller droit au but, le contrat est rempli, à la lettre, des premières aux dernières notes. Magma semble animé par un feu sacré et délivre un concert puissant, électrique, dense, hypnotique, avec des accents véritablement liturgiques. Le line-up plus compact amplifie la vibration quasi tellurique de la musique : la pulsation folle et obsessionnelle de la rythmique, couplée à cette superbe voix en lead qui mène le jeu, installent une transe brûlante. Mais, pour autant, on retrouve également tous les fondamentaux du groupe, cette formule d’avant-garde aux confins d’un mélange savant de prog et de jazz rock, le fameux zeuhl, nourri de rythmes asymétriques et de dissonances à la Bartók, mais aussi d’une tension collective presque sacrale, qui rappelle Stravinsky. Sans oublier l’ombre de John Coltrane, non par emprunt direct, mais pour l’énergie fiévreuse et cette volonté de surprendre autant que d’innover, Vander ayant d’ailleurs un jour rappelé : « Chez Coltrane, chaque mesure est une symphonie à elle seule ». Et le tout porté par un imaginaire narratif et phonétique propre à Magma.

La plongée dans l’univers du groupe est immédiate et la déflagration n’en est que plus jouissive dans une salle de cette taille, au plus près des musiciens. Seul petit regret : le son met un peu de temps à se calibrer et restera, pour ce premier show en tout cas, assez éloigné de la “clarté absolue” du système immersif revendiquée par le Triton le soir même. Christian Vander, véritable chef de cérémonie, du haut de ses 77 ans, est accompagné, comme à l’accoutumée, par des musiciens d’exception. D’abord Rudy Blas, au sein de Magma depuis une dizaine d’années, habité tout au long du set : motifs de guitares incisifs verrouillant la pulsation globale et doublant parfois le chant, apportant des couleurs nouvelles et de subtiles nuances, sans trahir les partitions originelles. C’est aussi un plaisir de retrouver Simon Goubert au piano, notamment sur un Crumar aux sonorités vintage, compagnon de Vander dans Offering depuis 1983, et Thierry Eliez au Fender Rhodes, qui a intégré le collectif en 2019. Tous deux contribuent lors de ce set à apporter non seulement la couleur des compos, mais aussi, point fondamental, à assurer les habiles transitions entre ces multiples motifs qui s’enchaînent à un rythme vertigineux. Le duo a aussi le loisir d’exprimer une autre facette, plus empreinte de sensibilité, avec “Auroville”, reprise du regretté Michel Graillier(Dream Drops, 1982), dont Thierry Eliez signe un final très onirique. À noter également sa contribution au chant sur certaines sections, permettant ainsi de densifier les harmonies vocales. À la basse, Charles Lucas, nouveau venu, succède à Jimmy Top : ce concert est d’ailleurs son baptême du feu, au terme de seulement deux jours de répétition ! Enfin, le devant de la scène est tenu par Hervé Aknin, au sein du groupe depuis 2008, incroyablement expressif, portant les lignes en kobaïen avec une précision stupéfiante, et conférant à la musique, de par ses inflexions vocales, toute sa tension rythmique et dramatique.

Magma ouvre le feu avec “Theusz Hamtaahk”, pièce présente au répertoire live dès le milieu des années 1970, et pourtant rarement jouée ces dernières années. Véritable matrice du zeuhl, c’est une mise en tension lente et graduelle : motifs obsédants qui reviennent comme des incantations, pouls martelé et liturgie vocale. Intensément magnétique, la composition se transforme en clameur et prend, en live, toute sa dimension. En regard, “Zombies”, extrait de Üdü Wüdü (1976), paraît beaucoup plus frontale et surtout foncièrement groovy. L’occasion pour Charles Lucas d’imposer son jeu, de gagner ses galons et de propulser cette ligne rythmique qui évoque un rituel, une transe, certes dansante, mais inquiétante et désarticulée, comme sous hypnose. “Auroville” est autant un changement de lumière qu’un moment de respiration bienvenu dans ce set merveilleusement déjanté, grâce à une écriture jazz plus aérée où les silences comptent autant que les notes. Répit de courte durée. Magma revient avec l’indispensable “Mekanïk Destruktïw Kommandöh”, pièce centrale du répertoire depuis 1973, témoignage ultime de l’art de la progression, martiale et chorale, avec ces superpositions de strates musicales jusqu’au moment où tout bascule en extase collective. C’est sur le poignant et dépouillé “Ehn Deiss”, composition du projet Offering de Christian Vander, que le groupe clôture admirablement son set. Un piano, la voix du leader de Magma qui reprend ici le micro, puis celle d’Hervé Aknin en écho sur la fin. Et soudain, le Triton prend des allures de chapelle, l’espace de quelques minutes, avec une sensibilité presque gospel, autre écho, sans doute, à la spiritualité que Coltrane a trouvée au bout de son chemin.

Une claque monumentale, à la hauteur de l’institution qu’est devenue Magma. Le groupe nous fait vibrer une fois de plus, avec la même probité musicale et le même engagement sans réserve qui ont bâti sa légende au fil des décennies. Merci à Christian Vander, Hervé Aknin, Rudy Blas, Simon Goubert, Thierry Eliez, et à l’équipe du Triton.

Set List

Theusz Hamtaahk
Zombies
Auroville
Mekanïk Destruktïw Kommandöh
Ehn Deiss

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