Asia - Asia
5.0TOP 1982

Deux semaines à peine après sa sortie en avril 1982, le tout premier album d’Asia, quatuor constitué de la fine fleur des musiciens ayant fait leurs preuves au sein de groupes emblématiques du rock anglais des 70’s (ELP, Yes, King Crimson, UK) entre dans le top 10 du Billboard américain, dominant ce classement pendant neuf semaines et devenant ainsi l’album le plus vendu de l’année, toutes catégories confondues. Au plus haut point des ventes, il s’écoule 80 000 exemplaires par jour, propulsés entre autres par le succès du single « Heat Of The Moment » et ce sont, in fine, 10 millions d’albums qui seront vendus à travers le monde entier, dont 4 millions rien qu’aux Etats Unis. Un succès phénoménal et historique. Et qui a fait couler beaucoup d’encre. Coup de projecteur donc sur la genèse de cet album, avec à l’appui, le recul des principaux protagonistes de cette épopée des temps modernes.

Ce premier album éponyme d’Asia est d’abord l’histoire d’une réussite contre toute attente. Et les anecdotes ne manquent pas à ce sujet. C’est en premier lieu la presse qui enterre le groupe et l’album avant même d’en avoir écouté la moindre note. Il faut reconnaître que le timing de l’arrivée dans le paysage musical de cette nouvelle formation est loin d’être opportun ; selon les mots mêmes du chanteur – bassiste John Wetton (King Crimson, Uriah Heep, UK), Asia semble être, sur le papier, « le bon groupe, au mauvais moment ». En effet le virage des années 80 amorce un net déclin de ce rock progressif des 70’s, dont les longues fresques épiques, les développements instrumentaux techniques et les orchestrations complexes ont fini par lasser un public en quête de sensations nouvelles et, comme en réaction, voit l’avènement, de musiques plus brutes, structurées autour de formats de chansons plus courts et plus directs, comme le punk ou la new wave. L’industrie musicale est elle-même en pleine mutation, poussant davantage les artistes vers des compositions formatées pour les radios. Et dans ce contexte, l’annonce de la création d’un supergroupe tel qu’Asia n’est pas sans créer un ennui profond, voire une réaction épidermique au sein d’une presse anglaise spécialisée qui n’a pourtant aucune idée du projet musical en question, avec pour seule conviction, selon les mots du batteur Carl Palmer (ELP), qu’Asia ne serait « qu’un groupe d’art rock de plus » dans le paysage musical, artefact, qui plus est, d’un passé révolu. Très symptomatiquement, cette même presse est d’ailleurs incapable de faire son autocritique à la sortie de l’album. Ainsi que Wetton le souligne « La plupart des revues de l’époque consacraient la majeure partie de leur chronique à expliquer pourquoi la formule d’Asia ne pouvait pas fonctionner et, bien sûr, de quel épouvantable concept musical tout cela relevait, tout en concédant au hasard de la dernière ligne que c’était quand même un bon disque ». Une situation qui n’émeut pas pour autant le guitariste Steve Howe (Yes), indiquant « J’avais l’habitude de me faire régulièrement insulter avec Yes. Melody Maker (magazine anglais), par exemple, avait littéralement assassiné Fragile, un disque qui est pourtant entré directement dans le Top 5 aux États-Unis dès sa sortie en 1971 ». Et pour ne rien arranger, la maison de disques semble également dubitative. Selon les propos rapportés par l’artiste Roger Dean (à qui l’on doit nombre de pochettes iconiques des 70’s), sollicité par Asia pour ce qui deviendra le fabuleux artwork de cet album, le patron de Geffen prend à part Wetton, au terme d’une première session d’écoute du disque, et lui confie n’entendre « aucun single dans cet album » et estime, en découvrant la proposition de pochette, que « le logo Asia est laid, illisible et la pochette bien trop sombre ». Et alors que la chronique d’un échec annoncé circule déjà dans les médias européens et principalement anglais, une vague d’une ampleur sans précédent, portée par le succès massif du premier single d’Asia, frappe soudainement les Etats Unis avant, en retour, de déferler sur le vieux continent. Le claviériste Geoff Downes (The Buggles, Yes)  confirme : « Nous avons été vivement critiqués par la presse initialement en Europe. Mais tout est allé si vite aux Etats Unis que les médias britanniques et européens se sont retrouvés pratiquement obligés de suivre ». Et l’on comprend d’autant mieux la réaction du groupe, ému et bouleversé par l’accueil et la ferveur immédiate du public américain. Palmer qui a pourtant connu de belles heures avec ELP confiera bien plus tard « Je n’avais jamais rencontré un tel succès de toute ma vie auparavant. C’était un sentiment d’autant plus extraordinaire que nous n’avions jamais eu un tel accueil chez nous (auprès du public anglais) ».

Retour en arrière. En 1975, John Wetton vit une période de transition importante dans sa carrière musicale. Il se retrouve esseulé, Robert Fripp ayant mis un terme l’année précédente à King Crimson, l’un des groupes les plus influents du rock progressif, avec lequel Wetton a notamment enregistré l’album Red (pierre angulaire de ce qui deviendra bien plus tard le mouvement metal progressif). A la croisée des chemins, une solide réputation en tant que bassiste et chanteur à l’appui, il cherche de nouvelles opportunités et contribue aussitôt à différents projets, participant à la tournée de Roxy Music, groupe majeur de la scène art pop rock, dans le cadre de la promotion de l’album Country Life et rejoignant Uriah Heep, le groupe de hard rock britannique, le temps de deux albums. Mais 1975 est aussi l’année d’une rencontre déterminante, celle de John Kalodner, alors A&R (responsable de la découverte et du développement de nouveaux talents) pour Atlantic Records.  Ce dernier qui décèle en Wetton un réel potentiel n’y va pas par quatre chemins afin de l’encourager à créer son propre groupe : « C’est bien sympa de jouer avec Roxy Music mais tu perds ton temps, tu devrais mettre toute ton énergie dans un vrai projet personnel ». Kalodner devient alors un référent pour le musicien, avec lequel il échange régulièrement au fil des années et de ses différentes expériences musicales. ll tente d’abord l’aventure avec UK, groupe qu’il forme en 1977 avec Bill Bruford, son ex-comparse de King Crimson. Deux albums, dont le tout premier, référence absolue d’un rock progressif fortement empreint de jazz rock (grâce à l’apport inestimable du guitariste Allan Holdsworth), avec pourtant une dissolution du groupe en 1980 pour cause de divergences artistiques, d’instabilité du line-up et de tensions internes multiples. A la recherche d’une nouvelle direction musicale, Wetton décide de se concentrer sur son premier album solo, Caught in the Crossfire (1980), disposant alors de nombre d’idées non retenues pour ses précédents projets. Si cet album ne génère pas un grand enthousiasme, il a le mérite de permettre à l’artiste anglais d’opérer sa mue, esquissant une réelle rupture avec les 70’s, entrant de plein pied dans la décennie suivante et, par la même occasion, ébauchant les premiers contours de ce qui deviendra la formule d’Asia. Frustré par l’absence totale de promotion de la part du label et encouragé par Kalodner, Wetton décide de changer de management, de maison d’édition et de maison de disques. Côté management, il opte pour Brian Lane, dont la réputation n’est plus à faire (il a notamment accompagné Yes tout au long des 70’s) et avec lequel il a déjà eu des interactions, sa petite amie de l’époque travaillant pour Lane. Ainsi que le bassiste chanteur le souligne par la suite « C’est comme si un interrupteur avait été activé dans ma tête. Avec John (Kalodner), nous étions tout simplement à la recherche du bon vecteur d’évolution sur lequel nous appuyer le moment venu. Il était temps pour moi de prendre un nouveau départ. Et avec ce changement, soudainement tout a commencé à nous sembler beaucoup plus sous contrôle. C’était comme si tout le monde travaillait dans la même direction. Et il n’était plus question de revenir en arrière ! ». Nous sommes début 81 et John Wetton qui souhaite former un nouveau groupe fourmille déjà d’idées pour ce qui deviendra Asia, idées qu’il partage avec un John Kalodner alors très enthousiaste.

C’est Lane qui suggère à Wetton le nom de Steve Howe, qu’il connaît depuis plus d’une décennie au travers de son travail au sein de Yes, et facilite ainsi le rapprochement entre les deux musiciens. Suite à la dissolution de la légende anglaise du progressif en décembre 1980, au terme de la tournée Drama, Howe cherche également un nouveau départ et une occasion de se réinventer. Très rapidement il perçoit dans le projet de Wetton l’opportunité d’intégrer une nouvelle mouvance musicale à l’aube des 80’s et d’atteindre un public plus large, motivation non négligeable pour le guitariste, ainsi qu’il le reconnaîtra lui-même par la suite. Techniquement il sait d’ores et déjà également, que la polyvalence de son jeu est un atout, lui permettant de s’adapter au canevas de Wetton, sans pour autant renoncer à ses influences personnelles et au style qui a fait sa renommée. Le duo intègre ensuite le remarquable batteur Carl Palmer (Emerson, Lake & Palmer), auréolé de multiples disques de platine et de tournées à guichets fermés à l’issue des 70’s. Trois ans après la fin d’ELP, à l’instar de Howe, il cherche un nouveau souffle et surtout, au terme d’expériences parfois tumultueuses avec ELP, une certaine stabilité. Il voit dans Asia la possibilité unique de participer à un projet musical contrastant avec le rock progressif complexe de son précédent groupe. Il souhaite notamment revenir à quelque chose de plus accessible : « J’avais profondément envie de rejoindre un groupe qui écrive de vraies chansons et non pas ces longs morceaux conceptuels, que je jouais depuis 9 ans. Et lorsque nous avons commencé à bosser ensemble j’ai tout de suite réalisé que l’approche d’Asia correspondait parfaitement à mes attentes ». C’est aussi pour Palmer l’occasion de travailler avec de nouveaux musiciens, non moins talentueux, une collaboration permettant de fondre différentes approches musicales et de créer quelque chose d’unique. La dernière pièce du puzzle n’est autre que le claviériste Geoff Downes qui avait rejoint Yes pour l’album Drama mais dont le premier fait d’armes est avant toute chose, le single « Video Killed The Radio Star », écrit avec son compère Trevor Horn au sein du duo fondateur du mouvement synth-pop, The Buggles, et qui a atteint la première place du classement des singles britanniques en octobre 1979, restant dans les charts pendant treize semaines consécutives. De formation classique, Downes apporte donc à Asia cette capacité à écrire des arrangements sophistiqués et élégants tout en ajoutant une sensibilité pop. Il réussit le tour de force d’ancrer le groupe dans une certaine modernité sans pour autant faire table rase de sonorités héritées d’un glorieux passé. Une approche qu’il résume ainsi « J’ai toujours été un grand admirateur des groupes d’art rock britanniques. Mais au fur et à mesure que la musique se développait au cours des seventies, l’accent mis sur la notion même de chansons diminuait de plus en plus, ce qui explique que la popularité de ces groupes ait chuté à la fin des années 70. Les groupes ne mettaient plus assez l’accent sur le chant et se retrouvaient également, pour la dimension technique, en concurrence frontale avec de nombreux groupes de jazz rock américains, comme Herbie Hancock ou Chick Corea, groupes très orientés sur la performance pure des musiciens. Pour moi, ce qui était excitant, c’était de maintenir un niveau de jeu pointu et innovant, mais dans un cadre beaucoup plus resserré ». Quant à John Wetton lui-même, sa voix envoûtante avec ce chant puissant et chaud (qui a énormément progressé depuis ses premières heures avec King Crimson), son jeu de basse mélodique, son sens de la mélodie et son émotion à fleur de peau sont autant d’atouts pour ce qui va devenir Asia, qui tient donc ainsi son line-up définitif. Ainsi que l’explique Wetton « Nous avons essayé d’autres combinaisons pour ce groupe. Et très rapidement il est devenu évident que ce serait nous quatre. Nous en étions très heureux car il s’agissait là des quelques rares personnes avec lesquelles nous voulions, les uns et les autres, réellement travailler à ce moment-là. Chacun d’entre nous voulait foncièrement faire partie de ce groupe et faire cause commune pour ce projet ». Le chanteur Robert Fleischmann  (brièvement au sein de Journey courant 1977) est, à titre d’exemple, un temps pressenti par Kalodner pour compléter le groupe. Mais Downes rapporte que « lors des répétitions, il est apparu très rapidement que John était bien meilleur. Alors nous avons dit : On en reste là, c’est très bien comme ça avec nous quatre ». C’est Lane qui suggère le nom Asia pour le groupe. Wetton rappelle que « Personne n’aimait particulièrement ce nom, sauf moi, mais j’ai persisté et c’est devenu notre nom. Je l’aimais beaucoup – quatre lettres, quatre personnes ! J’aimais aussi la symétrie des deux A et Brian aimait le SI au milieu d’Asia, qui signifie ‘Oui‘ (‘Yes’). Il pensait que ce serait de bon augure ». Le groupe est finalement signé au cours de l’été 1981 sur Geffen Records, par Kalodner qui vient tout juste de quitter Atlantic Records. L’histoire est en marche…

Mais cette photo ne serait pas complète sans l’évocation de celui qui devient très rapidement le cinquième membre à part entière du groupe : le producteur Mike Stone. La rencontre se fait sur la recommandation de Kalodner. Wetton raconte qu’il n’a pas fallu plus de « dix minutes d’échange pour se rendre à l’évidence que nous partagions la même vision ». Wetton est d’autant plus convaincu qu’il a été fortement impressionné par le travail très récent de Mike sur l’album de Journey, Escape, (paru en juillet 1981) et également sur les quatre premiers disques de Queen, notamment pour cette propension à restituer des harmonies vocales complexes et une texture sonore ambitieuse. Stone devient l’artisan orfèvre du son raffiné d’Asia, trouvant le juste équilibre entre une approche parfaitement adaptée pour cibler le grand public via la diffusion radiophonique et l’exigence stylistique des musiciens, contribuant ainsi de manière déterminante au succès du groupe. Le premier hommage provient de Downes : « Mike nous a fait sonner dix fois mieux que ce que nous avions pu espérer. Il a vraiment compris ce que nous recherchions ». Howe n’est quant à lui pas en reste, soulignant la remarquable mise en relief du chant de Wetton : « Un producteur doit comprendre qu’il n’y a rien de plus important pour une chanson que la voix principale. Mike le savait, à l’instar d’un producteur comme Trevor Horn ». Plus encore, Stone joue également un rôle moteur dans la finalisation des compositions lors des sessions d’enregistrement aux Marcus Studios & Virgin Townhouse à Londres et cimente la relation entre les musiciens. La synergie entre les membres du groupe est immédiatement palpable. Howe se souvient que « collaborer avec des musiciens tels que John, Geoff et Carl fut une expérience à la fois exaltante et d’une grande exigence. Chacun d’entre nous mettait avec conviction sur la table ses propres idées et il n’était pas toujours aisé de trouver un terrain d’entente. Cependant, c’est bien cette tension qui donné naissance à l’une de nos meilleures œuvres » Et la magie opère rapidement, ainsi que le concède Wetton « Je pense que nous étions tous convaincus, à l’issue de l’enregistrement des premiers titres, de tenir là un album très spécial. Sans imaginer pour autant que cela atteindrait un niveau aussi stratosphérique ». Une évidence également pour le producteur, persuadé de l’immense potentiel du groupe, même si, comme le rappelle le batteur Carl Palmer : « Vous pouvez réunir de grands musiciens mais cela n’est pas suffisant en soi. S’ils ne parviennent pas à trouver leur ancrage ensemble, cela ne donnera pas quelque chose de très intéressant. En revanche, si vous avez de grands musiciens et une véritable alchimie entre eux, vous obtiendrez quelque chose de vraiment spécial ».

Si Steve Howe contribue à l’écriture de quelques compositions, c’est surtout la collaboration entre John Wetton et Geoff Downes qui s’impose sur cet album, ce que Howe résume ainsi : « Loin de moi l’idée de comparer Asia aux Beatles, mais si John et Geoff étaient Lennon et McCartney, j’étais plutôt George Harrison ». De la rencontre de ces deux compositeurs, qui se complètent à merveille et aiment à se retrouver pour créer ensemble, derrière un piano, naissent les compositions les plus spectaculaires de cet album et un partenariat artistique qui ne se démentira pas au long des décennies qui s’ensuivront. Ainsi qu’une grande complicité. Une alchimie et une compréhension mutuelle uniques entre deux musiciens élevés, somme toute, dans un milieu similaire ; cette province anglaise avec ce lien musical noué autour d’un lourd héritage commun de musique religieuse (qui a notamment influencé leur utilisation des renversements d’accords), de chorales et de chants d’église. « Nous partagions la même passion pour de nombreuses choses », affirme Downes, « Nos planètes ont semblé s’aligner immédiatement lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois début 1981. Une vraie camaraderie s’est développée entre nous et nous sommes devenus aussi proches que peuvent l’être deux frères sans pour autant de lien de parenté. À l’époque, nous nous sommes immédiatement mis au travail en composant ensemble une grande partie du premier album d’Asia et en forgeant un formidable partenariat qui a duré jusqu’à aujourd’hui (Ndlr : John Wetton est décédé en 2017). C’était un processus tout à fait naturel pour nous, qui nous permettait d’écrire deux ou trois chansons en un après-midi ». Palmer revient également sur cette relation unique en ajoutant que « John a toujours été un excellent auteur, compositeur et arrangeur, mais Geoff lui a apporté une indéniable touche de culture (classique) ». Si certains des titres, comme “Here Comes the Feeling“, ont déjà été composés par Wetton avant la finalisation du line-up d’Asia, d’autres ne sont que des canevas encore incomplets, à l’image de “Sole Survivor“, dont seul le refrain est ébauché, ou “Only Time Will Tell“, qui ne possède que des couplets, mais vont prendre une nouvelle dimension lors des sessions de travail avec Downes, ce dernier apportant, dans un équilibre parfait, une touche de modernité et de sophistication aux mélodies du bassiste – chanteur. Mais le meilleur exemple de cette collaboration demeure le single “Heat of the Moment“. A la base du morceau, un refrain écrit par Wetton, en signature rythmique 6/8, qui « aurait certainement fait une très bonne chanson de country » selon les propres mots de son auteur, non sans ironie. Il ajoute « Lorsque j’ai commencé à travailler avec Geoff, nous avons modifié la signature rythmique de ce titre et, comme bien souvent sur ce premier album d’Asia, Geoff a proposé un couplet qui s’accordait parfaitement à mon refrain. Et c’est ainsi que “Heat of the Moment“ a commencé à émerger ». Howe se souvient que « La composition n’avait même pas de pont lorsque John me l’a présentée, mais je me suis tout de suite dit que, si le public n’était pas enthousiaste à l’écoute de ce titre, alors nous pouvions tout arrêter ». Ce que ne dit pas le guitariste, c’est qu’il a fallu le convaincre de jouer le riff de guitare de l’intro, désormais mythique, qui selon Downes « était à l’opposé de son style. Steve trouvait que c’était trop pop à son goût mais il a fini par accepter le challenge et a délivré une superbe partition. Et bien entendu, c’est devenu notre plus grand succès ». L’histoire retient également que “Heat of the Moment“ est le tout dernier titre qui soit enregistré pour les sessions de ce premier LP, et plus précisément « vers 2 heures du matin », ainsi que se remémore Palmer. Une constante avec Asia selon Wetton « Ce fut encore le cas pour les deux albums suivants, avec Don’t Cry et Go : la toute dernière chanson enregistrée est devenue le premier single. Je pense que cela tient au degré de concentration qui est le nôtre, entre Geoff et moi-même, à chaque fois en fin d’enregistrement ».

La musique d’Asia relève d’une volonté autant que d’un véritable pari : créer et rendre accessible une musique rock tout aussi moderne que sophistiquée, établissant ainsi d’une certaine manière le chaînon manquant entre le rock progressif et la pop-rock. En cela, le quatuor prend le contrepied de Yes qui, d’après Howe « a toujours eu pour habitude de dé-commercialiser les choses de manière intentionnelle. Cela a changé avec “Owner Of A Lonely Heart, mais seulement après qu’Asia ait montré la voie ». Cette version très épurée d’un rock progressif, conservant une dimension symphonique et des accents mélodiques, portée par une production soignée, offre une multitude de titres calibrés avec précision, aux refrains accrocheurs, taillés pour les stades, et sans surprise, d’une exécution technique hors normes, au regard du pedigree des musiciens. Wetton confie « Nous avons créé notre propre catégorie musicale, offrant au public d’une génération différente une musique rock réellement axée sur la mélodie ». Mais avec cette ambition prégnante de ne pas renoncer à leur héritage et de continuer à porter haut et fort l’idée d’une certaine exigence musicale. Wetton rappelle à ce titre que « Le rock progressif était toujours profondément ancré en nous quatre, mais, avec Asia, nous avons coupé dans le gras et éliminé le superflu. Nous avons pris nos chansons de 12 minutes et en avons retiré les 10 minutes de digressions. Les fondamentaux musicaux avec lesquels nous avions tous grandi ont été conservés, mais nous les avons transposés dans un cadre plus concis ». Downes ajoute « Nous avons intégré des éléments progressifs mais nous les avons mariés à des refrains mélodiques, plus proches de ceux de groupes de rock tels que JourneyForeigner ou Styx, appartenant en tout cas plus à ce genre musical qu’à celui de Yes ou de King Crimson ». Et contrairement aux idées reçues, Asia n’a pas franchement choisi la facilité. « Il est beaucoup plus difficile de condenser 15 minutes en 4 tout en ayant le même impact et en conservant un certain degré d’accessibilité et d’identité. C’est vraiment faire de la musique au plus haut degré » commente Palmer. Et d’ajouter quelques éléments de contexte « En entrant dans les années 80, les musiciens devaient redessiner, repenser, restructurer leurs idées afin de dire en 4-5 minutes ce qu’ils auraient dit en 20 minutes. Et pour moi, c’était là que résidait tout l’intérêt et le challenge. C’est ce que je recherchais, en phase avec ce besoin criant exprimé par les années 80. Mais il fallait avoir un certain niveau d’expertise, des qualités d’écriture et de jeu pour y parvenir. Et bien sûr, les normes de production s’étaient considérablement améliorées. C’était réellement une période très excitante. »

 Le disque s’ouvre sur un tiercé gagnant, à savoir les trois compositions qui paraissent successivement en singles. Il y a tout d’abord « Heat of the Moment” avec son riff monumental, aux sonorités presque hard rock, atypiques pour Howe, avec bien sûr ce refrain mémorable et ce texte empreint de nostalgie et dont une phrase est directement inspirée par l’artwork de Roger Dean (« You catch a pearl and ride the dragon’s wings« ). S’ensuit « Only Time Will Tell” avec cette intro grandiose aux claviers qui laisse pressentir le drame qui se joue et avec cette magnifique ligne de guitare (entre le refrain et le couplet) qui l’amplifie, le texte proposé ici étant l’un des plus personnels de Wetton. Le fondateur d’Asia a décidé à l’aube des années 80 d’aller chercher l’inspiration dans son propre vécu, à l’image de Joni Mitchell qui demeure sa référence absolue « Elle a été la première personne que j’ai entendue chanter des paroles qui auraient pu provenir directement de son journal intime. Joni Mitchell a décidé d’écrire sur la douleur, sur sa propre douleur et à partir de ses propres observations. J’ai vraiment pris cela à cœur et depuis 1981, la philosophie d’Asia a été de créer de magnifiques paysages sonores sur lesquels poser des mots intensément personnels ». Et si le champ lexical utilisé par Wetton n’est pas de la même amplitude que celui de Mitchell, on ne peut que saluer cette volonté du parolier d’apporter ainsi une touche d’authenticité supplémentaire au travers de textes qui résonnent d’autant plus. Le troisième titre est l’élégant « Sole Survivor » qui s’appuie sur une très belle dynamique aux accents symphoniques, avec une superbe touche de synth-pop à 2’40’’ et la guitare volubile omniprésente de Howe. Mais l’album éponyme d’Asia ne saurait se restreindre à ces trois singles et réserve d’autres joyaux. Le mid-tempo “One Step Closer”, composé par Wetton et Howe, évoque inévitablement Yes, contrastant fortement avec le début de l’album notamment pour sa dimension résolument optimiste, dans la musique comme dans le texte et jusqu’à un solo très solaire. La charge héroïque que constitue “Time Again” nous emmène vers des rivages plus orchestrés aux fortes consonances prog, qu’il s’agisse des rythmes complexes imprimés par Palmer ou du dialogue constant entre les instruments, avec en prime un solo absolument flamboyant de Howe. Cette composition, qui est la seule de l’album à avoir été co-écrite par l’ensemble du groupe, est la vitrine parfaite de la virtuosité des musiciens et de l’énergie folle qui les porte à l’heure de cette nouvelle expérience. “Wildest Dreams”, véritable réquisitoire contre la guerre, prolonge cet élan de manière très cinématique avec ses multiples ruptures de rythme et son impressionnant break, témoignage ultime d’un groupe au sommet de son art et jouant en phase avec une précision millimétrique. Deux titres qui sont un beau pied de nez à toutes les critiques qui ne se sont pas donné la peine de réellement écouter ce disque, ainsi qu’aime à le rappeler Palmer « “Wildest Dreams et Time Again avaient une sacrée intégrité. Ce n’était pas juste de la musique pop”. Et que dire de “Cutting It Fine”, à la structure très progressive et qui aurait été très certainement amplement développé au-delà de 5 minutes s’il avait été écrit au cours de la précédente décennie, au regard de la richesse de la composition et ce, jusqu’à la sublime outro de Wetton aux claviers. De belles variations de rythme tout au long du disque, jusqu’à la structure de l’émouvante ballade “Without You” qui est toute sauf conventionnelle, avec cette accélération lumineuse à mi-chemin avant de reprendre de splendides tonalités acoustiques. L’album se conclut sur une note énergique et somme toute très positive, avec “Here Comes the Feeling” et son refrain marquant. Un titre dont le brouillon date de 1980 et que Wetton, qui participe aux sessions d’enregistrement de l’album Number of the Brave de Wishbone Ash, a proposé au groupe, en vain. Une première version est également gravée en 1982 lors du court passage de Wetton au sein du groupe de prog français Atoll (que l’on peut redécouvrir sur les bonus de la réédition de 1993 de l’album d’Atoll Rock Puzzle). Au final, neuf compositions exceptionnelles, sur ce disque, sans temps mort ou baisse de régime (dix, avec le titre bonus “Ride Easy”, composé par Wetton/Howe en face B du tout premier single) malmenant sévèrement l’idée selon laquelle « la perfection ne serait pas de ce monde ».

L’héritage de cet album est immense. Quatre décennies plus tard, ce premier disque d’Asia demeure, au-delà des débats stériles (prog ou pas prog), un disque essentiel. Le groupe a tout d’abord démontré qu’il était possible d’obtenir un succès commercial massif sans pour autant renoncer à une certaine exigence musicale. Là où un certain public aurait préféré voir le supergroupe répéter ad infinitum (ou ad nauseam, c’est selon) une formule amplement éprouvée, le condamnant au mieux à un succès d’estime, le quatuor a pris le risque de pivoter intelligemment vers les 80’s sans jamais trahir son ADN. Plus encore, Asia a, quoi qu’on en dise, créé un nouveau style musical entre pop, rock et prog, ouvrant la voie à de nombreux groupes dans les décennies suivantes, sans jamais être égalé dans cet équilibre parfait entre mélodies accrocheuses, arrangements complexes et production sophistiquée et dont il émane une réelle grandeur. Gardons également en tête que le succès phénoménal de ce disque a aussi parfois été la porte d’entrée, à rebours, pour toute une jeune génération des années 80’s vers l’univers du rock progressif de la décennie précédente, contribuant ainsi à rendre le genre plus accessible à un public plus large. Hélas, si Asia s’est inscrit dans la durée, au gré de diverses incarnations, avec tout de même 13 albums studio, le groupe n’a jamais été en mesure de renouveler la performance de ce premier LP. A cela de nombreuses raisons, dont, en premier lieu, le maelström soudain dans lequel le groupe se retrouve plongé très vite et sans préavis. Wetton en est le premier affecté. « La trajectoire du premier groupe a été si phénoménale qu’elle a pris tout le monde de court, y compris le management et la maison de disques – et personne n’était prêt à gérer un tel niveau de succès » confie-t-il, avant d’ajouter « Je suis l’un des premiers à reconnaître que cela m’a fait perdre tous mes repères ». Une soudaine célébrité, d’une ampleur démesurée, et un calendrier de tournées intensives sont autant de facteurs qui aggravent ses problèmes d’addiction à l’alcool et impactent fortement son travail et ses relations au sein du groupe. Le groupe est également pressé par le management de travailler immédiatement à un nouvel album afin de reconduire l’exploit. Notons que l’urgence du second disque tient aussi à la nécessité d’étoffer de manière plus conséquente la courte set list des premières tournées. En 1982, pour pallier cette problématique, le groupe joue quelques reprises de Yes, comme « Clap” et « Mood for a Day” (évitant volontairement les classiques) et assez rapidement deux nouvelles compositions « Midnight Sun” et « The Smile has Left Your Eyes”, écrites sur la route comme la majeure partie du contenu du deuxième album Alpha qui paraît en août 1983, soit guère plus d’un an après le premier effort discographique. Wetton reconnaît sans indulgence que « tu disposes de vingt ans pour écrire le premier album et on te donne vingt minutes pour écrire le second. Si on nous avait donné deux ans de plus, ça aurait été une autre histoire. Le single Don’t Cry a sauvé l’album commercialement parlant mais force est de constater qu’Alpha est un disque beaucoup plus pop qui n’a pas du tout la profondeur que notre premier album ». Palmer est encore plus cinglant sur le sujet, affirmant que « Le deuxième album était une erreur complète, porté par le syndrome de la ‘course au single’ ». Howe revient également sur le contexte de ce deuxième album « On avait le sentiment qu’ayant sorti un grand album, il fallait impérativement se surpasser pour le second » et ajoute « C’est à ce moment qu’Asia à commencer à dérailler. On a pensé que la solution serait de jouer des morceaux très directs. Et c’était une erreur. Pire encore, cela a perturbé le processus créatif du groupe ». Il complète avec une certaine lucidité « Cela arrive lorsque les musiciens perdent quelque peu la direction musicale qui les guidait. Cela a été le cas pour Asia. Mais également pour Yes. Un album qui rencontre un succès énorme peut perturber profondément ta carrière, à moins d’avoir vraiment la tête sur les épaules ». Cet album, trop rapidement enregistré, totalise toutefois plus de 3 millions de ventes au niveau mondial (score qui, au passage, ferait de nombreux envieux) mais c’est le début de la pente descendante, commercialement parlant. Wetton est évincé, en octobre 1983, de ce groupe qu’il a lui-même créé, remplacé le temps d’une tournée japonaise par Greg Lake, cet autre ex-ELP. Il revient en 1985 pour l’album Astra (sans Steve Howe, remplacé par le guitariste Mandy Meyer) qui, indépendamment du single « Go” (et globalement d’un album plutôt réussi et plus ambitieux que le précédent) voit ses ventes passer en deçà de celles d’Alpha. Il faut ensuite attendre 1992 pour découvrir un nouvel album d’Asia (Aqua), sans Wetton puis, enfin, 2008 pour retrouver la magie d’antan avec la reformation du carré magique historique Wetton – Downes – Howe – Palmer, qui renaît de ses cendres autour d’un excellent album judicieusement intitulé Phoenix.

ASIA – ASIA

Asia - Asia (1982)

Titre : Asia
Artiste : Asia

Date de sortie : 1982
Pays : Angleterre
Durée : 44’17
Label : Geffen Records

Setlist

1. Heat of the Moment (3:54)
2. Only Time Will Tell (4:48)
3. Sole Survivor (4:51)
4. One Step Closer (4:18)
5. Time Again (4:48)
6. Wildest Dreams (5:11)
7. Without You (5:07)
8. Cutting It Fine (5:40)
9. Here Comes the Feeling (5:40)

Line-up

– Steve Howe / guitars, vocals
– Geoffrey Downes / keyboards, vocals
– John Wetton / bass, lead vocals
– Carl Palmer / drums, percussion

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