Le pari était osé : exhumer le cultissime Rock Bottom, ce bouleversant chef-d’œuvre de 1974 de Robert Wyatt, pour le transfigurer en odyssée animée. C’est pourtant ce qu’a fait la talentueuse María Trénor avec une maîtrise et une justesse confondante. La réalisatrice espagnole, subjuguée par le disque de Wyatt, signe ici une rêverie intense et habitée, suspendue entre l’ivresse de l’azur et la fascination de l’abîme, où se mêlent, dans un vertige de sensations, la brûlure de l’amour, la douceur vénéneuse de la morphine et des visions embrasées sous acide. Un premier long métrage absolument remarquable qui rend hommage à Wyatt tout en affirmant la voix singulière de sa réalisatrice.
Le film débute par ce tournant dramatique dans la vie de Wyatt : une fête, un soir de 1973, dans un appartement à l’atmosphère hallucinogène, enveloppé de vapeurs évanescentes et psychédéliques. Les substances illicites sont nombreuses, les visages sont vaporeux et les corps dansent sans poids. Robert Wyatt, musicien charismatique issu de la scène de Canterbury (Soft Machine, Matching Mole), chute du quatrième étage. L’accident est stupide. Ses conséquences, tragiques et irrémédiables. Wyatt se retrouve paraplégique à 28 ans. Il concédera par la suite : « J’ai eu de la chance : j’aurais pu mourir. Au lieu de cela, je suis devenu quelqu’un d’autre ». Et pour cause : plutôt que de s’effondrer, Wyatt renaît. Rock Bottom, parachevé depuis son lit d’hôpital à partir du canevas de ce qui devait être le troisième LP de Matching Mole, marque un virage majeur dans sa carrière et s’affirme comme un album profondément personnel, démontrant sa capacité à transformer la douleur et la perte en une œuvre d’une beauté ineffable, portée par une véritable audace musicale, avec cet improbable mélange de jazz, de rock et de musique expérimentale. Une résurrection intérieure qui n’aurait sans doute jamais eu lieu sans Alfreda « Alfie » Benge, peintre, parolière, muse silencieuse et bientôt épouse de Wyatt – ils se marient officiellement en 1974, le jour de la sortie de Rock Bottom. Et c’est d’ailleurs Alfie qui réalise la pochette de ce disque dans un style minimaliste, contrastant avec les illustrations souvent très détaillées et d’inspiration plutôt fantastique des albums de rock progressif de l’époque. Une complicité artistique hors normes, qui perdure encore quelque cinq décennies plus tard.
Et c’est précisément à la relation entre Wyatt et Alfie – absolument fondamentale pour ce qui est de la genèse du disque Rock Bottom – que s’attache le film, articulé autour de fragments de vie pour partie fictionnels couvrant la période de l’accident et, dans un flash-back permanent, les mois qui l’ont précédé sur l’île de Majorque où les deux artistes, immergés dans le tourbillon créatif de la culture hippie des années 1970, viennent chercher la liberté – dans un pays pourtant sous dictature militaire à l’époque – avec cette fascination inconsciente pour les drogues, qui ne tarde pas à se transformer progressivement en cauchemar narcotique, entre dépendance, perte de repères et quête routinière de substance. On croise également toute une galerie de personnages tels que Daevid Allen et Kevin Ayers, ex-compagnons de route de Soft Machine et partenaires d’expériences psychotropes sur cette île, refuge artistique, bohème et chaotique, contrastant avec un monde urbain rejeté et fui. Les biographes de Wyatt comprendront que la réalisatrice n’a pas fait le choix d’un biopic et brouille volontairement les pistes, s’affranchissant parfois de la réalité tout au long de cette plongée sensorielle. Ainsi, l’accident de Wyatt a eu lieu à Londres, et non à New York, dans un appartement du quartier de Maida Vale, où l’on célébrait alors l’anniversaire de la chanteuse de Gong, Gilli Smyth, en présence, entre autres, de Kevin Ayers, Nik Turner (Hawkwind), David Bowie, Mike Oldfield et Keith Richards. De même, si Wyatt a effectivement passé une partie importante de son adolescence à Majorque – à Déia, dans le cercle artistique du poète Robert Graves, un ami de sa mère, qui devient pour le futur musicien une figure quasiment tutélaire –, c’est à Venise que Wyatt et Alfie vivent une parenthèse enchantée, très importante pour leur couple, véritable bulle de bonheur avant l’accident. Alfie lui offre pour l’occasion un petit clavier afin qu’il puisse composer pendant ce séjour, un cadeau qui va s’avérer déterminant. En effet, ce très rudimentaire orgue Riviera offre une sonorité fragile, étrange et presque enfantine, dimension qui marque profondément le ton émotionnel et intime de ce qui deviendra Rock Bottom.
La puissance d’évocation du film est saisissante – surtout pour un film d’animation. Grâce à la rotoscopie (technique consistant à dessiner des images sur des séquences filmées, image par image), María Trénor capture les tressaillements, les joies, les regards absents ou défoncés avec une justesse troublante, donnant ainsi chair à l’évanescent dans un tourbillon de résonances, à l’instar de la remarquable scène d’ouverture dans l’appartement. Plus encore, elle crée un langage visuel unique qui nous rapproche de la fragilité mentale de Wyatt et de cette perception poétique du monde, propre à l’artiste. Le sublime univers graphique de Rock Bottom restitue quant à lui à merveille les 70’s, permettant ainsi de s’immerger immédiatement dans le film, grâce tout d’abord à une palette kaléidoscopique de couleurs très saturées et vives – quasi fluorescentes – à forte connotation émotionnelle, et également à une esthétique rétro, très pop-art, avec des visages et des corps stylisés, souvent idéalisés. Là où tant de films d’animation nous contiennent dans un univers diégétique clos, avec un pouls qui demeure hors champ, celui-ci enveloppe le spectateur et l’absorbe doucement, à l’image de ce corps qui, à plusieurs reprises, s’enfonce lentement vers le fond de la Méditerranée – rappelant ainsi le double sens de l’expression idiomatique anglaise « rock bottom », qui signifie à la fois toucher le fond, mais également, de manière figurée, dans beaucoup d’histoires ou de parcours de vie, un point de bascule – ce moment où tout semble perdu, mais à partir duquel une reconstruction devient possible. Un des autres tours de force de María Trénor tient dans la manière dont elle intègre, positionne et dose la musique dans le film, évitant ainsi l’écueil du vidéo-clip arty. Cette comédie musicale « animée » avance par capillarité, avec des chansons qui surgissent naturellement du récit, des non-dits et des silences. Rock Bottom est joué en entier, dans l’ordre du disque – une des rares volontés de Wyatt, qui a laissé à la réalisatrice le champ nécessaire pour aborder en toute liberté le film. D’autres magnifiques compositions telles que « O Caroline » – à l’ambiance épurée portée par le piano de Dave Sinclair – ou « Signed Curtain » – cette déconcertante déconstruction du langage de la pop grâce à l’utilisation de « méta-paroles », ainsi que l’explique avec humour le film –, toutes deux issues de la discographie de Matching Mole, viennent compléter la fresque.
Le film n’aborde pas ce moment pivot dans la vie de l’artiste que constitue son combat et sa renaissance suite à l’accident. Mais peut-être est-ce une manière d’être fidèle à un homme pudique, insaisissable, qui a préféré chanter l’amour plutôt que le pathos. Profondément onirique, à l’image du disque de Robert Wyatt, ce Rock Bottom de María Trénor, transcende les codes et s’affranchit des modes – et seul le film d’animation, avec sa liberté et sa puissance d’évocation, pouvait prétendre en capturer l’essence et en restituer la magie. À voir impérativement – que vous soyez fans de Robert Wyatt ou non.

Titre : Rock Bottom
Titre original : -ma
Réalisé par : María Trénor
Avec : –
Année de sortie : 2025
Durée : 86 minutes
Scénario : María Trénor
Montage: Joaquín Ojeda de Haro
Animation : Marta Gil Soriano
Musique : Robert Wyatt
Nationalité : Espagne
Genre : Animation
Synopsis : À partir de l’album mythique de Robert Wyatt, ROCK BOTTOM nous plonge dans l’histoire d’amour vertigineuse de Bob et Alif, deux jeunes artistes de la culture hippie du début des années 1970...

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