Tom Penaguin - Tom Penaguin
4.8TOP 2024

Nombreux sont les artistes qui tentent de convoquer les fantômes d’un distant passé, peu sont ceux qui parviennent à le ressusciter avec autant de réussite que le français Tom Penaguin (Djiin, Orgöne). Au point que la musique proposée par cet artiste ne nous apparaisse plus comme une simple recréation du passé mais semble réellement en provenir. Et dès lors, jamais la sensation d’une bascule vers une faille spatio-temporelle ne nous a semblé si vive et si vertigineuse. Avec pour horizon une période oscillant entre le crépuscule des années 60 et l’aube des années 70, naissance de ce que l’histoire retient comme l’école de Canterbury ; un mouvement musical d’avant-garde se distinguant par son syncrétisme au travers d’une volonté de fusionner les genres, intégrant des éléments issus du rock, du jazz, du classique et souvent teinté de psychédélisme. Une approche de la musique privilégiant parfois l’improvisation avec une intention expérimentale, contribuant à sa manière au développement du rock progressif, tout en s’en distinguant. Et tout au long de cet album absolument magique, s’élèvent les échos lointains de cette période d’effervescence musicale sans précédent, renaissent avec un souffle intact des sonorités que l’on croyait à jamais révolues et ressurgit l’esthétique d’une invitation au voyage dans sa dimension explorative la plus prononcée. Avec ce sentiment d’avoir traversé les décennies, dans un murmure immortel, pour finalement nous parvenir.

L’album s’ouvre sur “The Stove Viewpoint Introduction“ qui résonne comme les préparatifs d’un rite initiatique, prémices d’un périple mystique vers cette fracture du temps. Puis se bousculent des sonorités insolites dans un apparent chaos, témoignage de l’amorce de la distorsion du temps. Les aiguilles de l’horloge s’affolent et tournent dans un rythme effréné à rebours jusqu’au moment où tout bascule. Une porte s’ouvre et l’espace s’emplit soudainement du velours de quelques notes de guitare lumineuses. Et l’on est immédiatement conquis. Ces notes-là contiennent à elles seules tout l’univers qui s’offre désormais à nous, le temps de ce singulier voyage, exclusivement instrumental, auquel nous convie Tom Penaguin, de rivage en rivage, au travers de quatre compositions tout aussi fascinantes qu’ambitieuses. La première d’entre elles, “House Fly Leg“, d’une durée de plus de quatorze minutes, est sans doute la plus emblématique de l’esprit de cet album. Son thème de guitare introductif absolument solaire nous emporte comme une vague de bonheur indicible. La musique bifurque ensuite d’un univers à l’autre, multipliant les changements de tempo, les métriques impaires et les ambiances (tour à tour enjouées, pressantes ou mystérieuses), avec des réminiscences de formations mythiques telles que Soft Machine, Caravan ou Egg mais aussi Magma et même un King Crimson période Red (et avec le luxe d’un final presque Genesien). Rien dans cette composition n’est simple ou facile et pourtant tout s’écoute sans effort aucun, dans un admirable continuum. Les différentes partitions de guitare révèlent ce jeu incroyablement mélodique de Tom Penaguin qui suit les accords et structures rythmiques complexes du morceau, évoquant tour à tour Robert Fripp, Steve Howe ou Andy Latimer, avec un style en legato dans les gammes jazz et très peu d’effets, tout juste un peu d’overdrive et, en premier lieu, une sensibilité extraordinaire. La basse et les claviers jouent également un rôle central, dans une parfaite eurythmie. Mais ce qui frappe le plus c’est cette sensation de grande spontanéité, indépendamment du caractère complexe de la structure du morceau, et qui contraste indéniablement avec la dimension parfois plus rigide d’un rock progressif plus traditionnel dans lequel l’intention des divers artistes perce parfois trop ostensiblement. Le court mais vivace “Aborted Long Piece n°2“ (moins de quatre minutes) met en relief l’influence de Bach et son art du contrepoint. Le morceau nous rappelle également que l’école de Canterbury n’a jamais hésité à reléguer la guitare au second plan (elle est d’ailleurs totalement absente sur ce titre). C’est aussi une occasion supplémentaire de mesurer ici l’étendue du talent de Tom Penaguin qui joue, sur l’intégralité de cet album, de tous les instruments, sans exception aucune, et nous gratifie sur ce titre de lignes de basse d’un groove époustouflant. “Arrival of the Great Hedgehog“ et “The Stove Packed Up and Left“ poursuivent ce voyage majestueux, replaçant cette fois la guitare au centre des compositions, nous offrant, au terme d’une longue progression, de magnifiques envolées dans une débauche d’énergie, sur la fin du premier (indiquant par là-même que le guitariste est également capable de jouer rapidement, sans pour autant tomber dans les excès démonstratifs du shredding) et étendant dans le second son langage musical à un jazz fusion qui n’est pas sans rappeler un certain Weather Report. Avec une particularité constante, une guitare omniprésente tout au long des compositions mais qui réussit pourtant à se fondre intégralement dans l’ensemble. Les dernières notes de l’album, qui renouent avec certaines des sonorités de “The Stove Viewpoint Introduction“, signalent l’atterrissage en douceur et le retour à la réalité au terme de cette odyssée musicale.

L’esprit canterburien infuse dans tout cet album, jusque dans les moindres détails (qu’il s’agisse d’une volonté de la part du guitariste français ou simplement d’un sens naturel de l’auto-dérision) ainsi qu’en témoigne la dimension décalée des titres des compositions ou ce penchant pour l’absurde, matérialisé par l’une des photos de la jaquette où l’on voit l’artiste tendre le micro à une tortue. On notera également l’utilisation de matériel vintage dans cet album, enregistré qui plus est, quasiment exclusivement, en mode analogique, une démarche qui équivaut au « délicat exercice d’écrire une lettre d’amour de manière manuscrite » (pour reprendre les mots de cet autre maître de la fusion, Leslie Mandoki) et explique très certainement le charme désuet de cette texture musicale organique qui ancre plus que jamais le disque dans un lointain passé. Un tour de force d’autant plus confondant et intriguant pour cet artiste d’une autre génération, puisque Tom Penaguin approche tout juste de la trentaine. Et que l’on ne s’y trompe pas, cet album envoûtant, enivrant et addictif est beaucoup plus qu’un simple hommage. Son écoute nous transporte vers un autre espace-temps, un passé éternel qui resurgit pour mieux envahir le présent. Et nous accédons ainsi « à une sorte d’immortalité » dans une grande célébration de ce que fût ce mouvement de l’école de Canterbury et plus globalement de la musique dite progressive.

Retrouvez l’interview avec Tom Penaguin ⇐

TOM PENAGUIN – TOM PENAGUIN

Tom Penaguin - Tom Penaguin (2024)

Titre : Tom Penaguin
Artiste : Tom Penaguin

Date de sortie : 2024
Pays : France
Durée : 37’29
Label : Ámarxe

Setlist

1. The Stove Viewpoint Introduction (2:44)
2. Housefly Leg (14:25)
3. Aborted Long Piece No. 2 (3:35)
4. Arrival of the Great Hedgehog (9:16)
5. The Stove Packed Up and Left (7:29)

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