Chris Braide et Geoff Downes n’en finissent plus de nous émerveiller. Au sein de Downes Braide Association, ces deux artistes, qui n’ont plus grand-chose à démontrer et prennent un plaisir évident à se retrouver, ont su créer une musique élégante d’une rare authenticité, où le raffinement mélodique de la pop fusionne avec les libertés du rock progressif sans jamais se laisser enfermer par l’un ou l’autre. À cela s’ajoute ce supplément d’âme qui, album après album, ne se dément pas, comme en témoigne Trauma, ce remarquable nouveau disque studio. De leur musique émane également une sensibilité profondément britannique, faite de retenue, de mélancolie feutrée et de cette manière de regarder le temps qui passe sans jamais céder tout à fait à la tristesse, avec l’idée que, même lorsque l’ombre gagne, la lumière n’est jamais très loin. Enfin, rappelons la place à part qu’occupe la poésie dans l’univers de Downes Braide Association, notamment à travers les textes et interventions narratives de Barney Ashton-Bullock, qui enrichissent l’imaginaire des compositions et leur confèrent une touche dramaturgique.
Si les deux musiciens partagent un amour revendiqué de la pop-rock, que l’on ne s’y trompe pas pour autant : sous le vernis d’une musique immédiatement accessible et ultra mélodique se dissimule une réelle sophistication, dont on ne mesure pleinement la richesse qu’après avoir déjà succombé à son charme. Elle se révèle dans les arrangements, les nuances harmoniques ou, plus simplement, dans cette émotion difficile à retranscrire avec les mots. La grande réussite de Downes Braide Association tient sans doute précisément à cette capacité à laisser la complexité se glisser sous la mélodie, jusqu’à donner aux constructions les plus raffinées l’apparence trompeuse de l’évidence. La dimension prog réside d’ailleurs moins dans les codes que dans la liberté de leur musique. Et à ce titre, toute la virtuosité des deux artistes consiste peut-être à savoir s’effacer derrière leurs chansons.
Avec ce fabuleux sixième album studio (déjà !), la musique du duo prend une tournure plus existentielle que jamais. Si Trauma n’est pas un concept album au sens narratif du terme, il possède néanmoins une forte cohérence conceptuelle, articulée autour de compositions et de poèmes qui explorent différentes facettes d’un même ensemble de thèmes. Contrairement au français, où le mot « traumatisme » évoque généralement quelque chose de très profond et grave, l’anglais « trauma » peut s’employer dans un sens plus large. Ici, il ne renvoie donc pas seulement à un choc majeur, mais aussi à toutes ces pertes et fêlures qui continuent de nous hanter longtemps après l’événement lui-même : mort, séparation, regrets, amitiés défaites ou, tout simplement, mots que l’on n’a pas prononcés. Mais loin de nous enfermer dans un univers sombre ou désespéré, Trauma parle moins des blessures elles-mêmes que de notre capacité à continuer d’avancer sans nier les cicatrices qu’elles ont laissées. Au fond, le disque nous dit quelque chose de très simple mais essentiel : la douleur traverse l’homme, mais elle n’est pas l’homme. On ne guérit pas en effaçant le passé, mais en cessant de se confondre avec lui. Et, ultime message, c’est souvent l’amour des autres qui nous ramène du côté des vivants.
Une fois de plus, comme souvent avec les albums du duo, Trauma ne comporte aucun temps faible ni ventre mou. Les mélodies happent immédiatement et continuent longtemps de résonner, dans un disque absolument impeccable du premier au dernier titre. La voix de Chris Braide, composante essentielle de l’identité de Downes Braide Association, claire, aérienne, parfois empreinte de fragilité et toujours portée par une douceur qui évite presque toute emphase, trouve avec une justesse remarquable les intonations capables d’élever chaque chanson. Les claviers de Geoff Downes les enveloppent de textures et de couleurs sans jamais les surcharger. Le guitariste Dave Bainbridge, qui accompagne le duo depuis 2020, continue lui aussi d’illuminer les partitions de ses fulgurances, avec des influences au croisement du prog, du folk et de certaines teintes celtiques. On retrouve également sa douze cordes, dont l’apport sur Halcyon Hymns avait largement contribué au caractère plus organique et pastoral de l’album. Enfin, la section rythmique constituée d’Ash Soan et Andy Hodge, apparue dans la musique du groupe avec Skyscraper en 2017, premier album du duo à délaisser véritablement les boîtes à rythmes, insuffle de la vie à l’ensemble. Tous deux adaptent parfaitement leur jeu à l’univers de Downes Braide Association, privilégiant la retenue, la souplesse et la fluidité, entièrement au service de la musique, alors qu’on les sait capables d’une plus grande exubérance technique.
Trauma alterne entre une majorité de titres relativement courts, ancrés dans cette pop-rock sophistiquée dont le duo maîtrise si bien les ressorts et imprégnés de couleurs progressives, et deux fresques qui lui permettent de prendre davantage d’ampleur et de construire une véritable dimension épique. Parmi les formats les plus immédiats, les deux singles illustrent parfaitement cette science du songwriting chère aux deux artistes, cette redoutable efficacité pop amplifiée par la finesse du chant et ce, jusque dans des refrains très solaires en dépit des thèmes abordés. « Hello, Hello » explore ainsi la peur de la solitude et de la dérive, tandis que « Wonderland », d’abord porté par une rythmique plus électronique, fait surgir cette paradoxale présence de l’absence née du deuil.
Les autres morceaux adoptent des structures plus contrastées, à l’image de « King of Karma », qui marque l’un des premiers pas vers un possible recommencement et se pare, dans ses dernières mesures, de quelques couleurs celtiques. On retrouve ces mêmes accents dans l’introduction de « Love and Loss », d’abord magnifié par la brève intervention d’Emmi, chanteuse et compositrice anglo-australienne dont la voix aux accents soul crée un contraste poignant. Puis, à mi-parcours, le morceau bascule vers un registre musical plus dramatique encore, véritable moment de grâce, avec en toile de fond cette idée que quitter quelqu’un équivaut déjà à apprendre à avancer sans lui.
« I Wish I’d Known », qui prend progressivement son élan, touche quant à lui à un sentiment universel : la cruauté du temps, qui ne nous révèle parfois la valeur d’un instant qu’une fois celui-ci devenu souvenir. « Do You Remember », d’une facture plus classique, poursuit ce même fil d’Ariane nostalgique. Avec « Juliet », le trauma change de nature : il n’est plus seulement une blessure subie mais devient la marque irréversible de celle que l’on inflige. C’est aussi l’occasion de retrouver Marc Almond (Soft Cell), dont l’interprétation théâtrale, le phrasé très marqué et presque déclamatoire épousent parfaitement la noirceur du morceau et lui confèrent une intensité toute particulière. Une nouvelle contribution marquante après l’inoubliable « Warm Summer Sun » (Halcyon Hymns), qui demeure sans doute l’un des sommets de ses collaborations avec Downes Braide Association.
Enfin, « Wherever You Are Now », précédé d’une introduction très cinématique, s’ouvre sur un court texte bouleversant d’Andy Partridge (XTC), porté par une voix féminine poignante, avant de clore l’album dans une atmosphère plus intime, entre piano, orchestration légère et dernière intervention de Dave Bainbridge. Le deuil se fait ici plus personnel : les parents disparus survivent à travers les paysages, les souvenirs et un amour que le temps ne peut effacer. Peu à peu, la chanson transforme la perte en acceptation, jusqu’à cette idée simple et douloureuse : aimer, c’est aussi savoir laisser partir sans jamais rompre le lien.
La première grande pièce, « Trauma », s’ouvre sur quelques notes émouvantes, magnifiées par le chant de Chris Braide, avant de se déployer en un long crescendo, fait de ruptures et de contrastes, sans jamais perdre son extraordinaire sens mélodique. Son ampleur progressive reste entièrement au service d’un magnifique message d’espoir : notre histoire et nos blessures nous façonnent, mais ne nous définissent jamais entièrement. L’apparition du mot gallois « hiraeth », cette nostalgie douloureuse d’un lieu ou d’un monde auquel on ne peut plus véritablement revenir, donne alors une profondeur supplémentaire au texte. Et lorsque le morceau s’achève sur un ultime solo de Dave Bainbridge, toute la tension accumulée au fil de ces huit minutes semble enfin se résoudre dans un final d’une grande clarté.
Avec ses quatorze minutes de pur bonheur, « Lake of Memories » constitue l’autre grand joyau du disque et sans conteste la pièce qui concentre le plus d’images poétiques. Porté par des harmonies exaltantes, parfois très yessiennes, une ligne de basse particulièrement bluffante et une fascinante montée en puissance jusqu’à un final éthéré de toute beauté, le morceau donne à la mémoire la forme d’un lieu intérieur que l’on pourrait presque parcourir. Le lac conserve ce que le fleuve du temps emporte : par le souvenir, nous pouvons retrouver les êtres chers disparus, mais sans jamais réellement les rejoindre. Toute la composition repose sur cette opposition, aussi belle que douloureuse, entre ce que la mémoire préserve et ce que le temps nous ravit.
La poésie, depuis longtemps indissociable de l’univers de Downes Braide Association, trouve ici un nouvel espace dans le livret, à travers de splendides textes de Barney Ashton-Bullock et Dean Johnson. Cette fois, plutôt que de s’insérer directement dans les morceaux, ils leur répondent en écho et en prolongent les thèmes, apportant d’autres nuances. Dans « Trauma C », le premier auteur explore ce mécanisme troublant par lequel les souvenirs, à force de s’éloigner, perdent leurs contours et finissent presque par se confondre avec l’histoire que nous avons reconstruite après coup. Dans « Gone with You », le second saisit avec une grande acuité cette autre violence du deuil, lorsque la disparition d’un proche emporte avec elle une part de nous-mêmes. Dans le même registre évocateur, la pochette de Roger Dean transpose visuellement l’univers de Trauma, dans cet entre-deux où l’effacement côtoie la permanence, au cœur d’un paysage presque figé dans lequel la vie subsiste pourtant encore.
Chris Braide et Geoff Downes continuent à évoquer Downes Braide Association comme un projet. Mais convenons-en : après six albums d’un tel niveau, c’est désormais d’une véritable œuvre dont il s’agit. À tel point qu’avec Trauma, nouveau chapitre de leur histoire commune, la question n’est peut-être plus de savoir ce que les deux artistes peuvent encore inventer ensemble, mais jusqu’où cette magnifique entente musicale peut encore les conduire.
DOWNES BRAIDE ASSOCIATION – TRAUMA

Titre : Trauma
Artiste : Downes Braide Association
Date de sortie : 2026
Pays : Angleterre
Durée : –
Label : Cherry Red Records

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