Gong
Le Fury Défendu, Rouen, 10 juillet 2026
Texte : Stéphane Rousselot
Photos : Olivier Lemoine et Stéphane Rousselot
I
Avec la tournée européenne Bright Spirit, riche d’une quarantaine de dates, Gong semble avoir achevé sa transformation. Longtemps observée à travers le prisme de la figure emblématique du regretté Daevid Allen, la formation conduite par Kavus Torabi apparaît désormais pleinement autonome, remarquablement stable et capable d’inscrire durablement son écriture dans une grammaire progressive plus moderne, sans renoncer aux marqueurs essentiels de son identité. La question n’est donc plus de savoir si Gong peut survivre à Daevid Allen. Elle appartient désormais au passé. L’enjeu consiste plutôt à déterminer jusqu’où le groupe peut encore repousser ses propres frontières.
Après avoir honoré le sud de la France de deux dates à Toulouse et Aix-en-Provence, Gong s’accorde, sur la route de l’Angleterre, une halte à Rouen dans l’intimiste Fury Défendu, salle à la programmation aussi surprenante qu’éclectique. Au cœur d’une tournée qui conduit généralement les musiciens dans des lieux aux jauges plus importantes, cet écrin confidentiel les place au contact immédiat du public. Une proximité qui renforce la dimension immersive du concert et permet de saisir au plus près la cohésion du quintette ainsi que les interactions permanentes entre ses membres.
Le choix de la set-list se révèle particulièrement significatif. Loin de se réduire à une tournée nostalgique accumulant les classiques, elle privilégie très largement le répertoire composé depuis la disparition de Daevid Allen, avec Bright Spiritcomme colonne vertébrale. Gong affirme ainsi son identité présente, prolongeant les grands marqueurs historiques de son univers (guitare glissando, psychédélisme, métriques mouvantes et échappées jazz) tout en les combinant à une densité rythmique accrue et à une spiritualité plus intérieure. Ce n’est que plus tard dans le concert que les musiciens renoueront avec quelques compositions essentielles des années 1970.
Le ton est donné dès les premières secondes avec la magnifique procession païenne de “Dream of Mine” (Bright Spirit), qui plonge immédiatement le Fury Défendu dans un univers oblique, entre pulsations asymétriques, figures répétitives et énergie orientalisante. Les interventions d’Ian East, bluffant tout au long de la soirée, apportent des couleurs essentielles, entre saxophone et flûte, et accentuent cette dimension presque incantatoire.
À peine le temps de prendre ses repères que la tension monte d’un cran avec “Kapital”, extrait de Rejoice! I’m Dead! (2016), premier album publié après la disparition du fondateur du groupe. Taillé pour la scène, le morceau développe une tonalité inquiétante, oscillant entre dérive psychédélique et pulsation hallucinée, portée par des guitares nerveuses et le chant habité d’un Kavus Torabi survolté. Maître de cérémonie, il vit chaque titre avec une ferveur stupéfiante, communiquant sa jubilation dans une exubérance sincère et parcourant la scène comme traversé par l’électricité de la musique. Mais sa plus grande réussite tient précisément à sa capacité à s’affranchir de toute posture. Loin d’accaparer la lumière comme pourrait le faire un frontman traditionnel, il agit en catalyseur et transforme l’énergie du quintette en une onde partagée avec le public.
La tension atteint un premier sommet avec “Mantivule”, sans doute l’un des morceaux les plus aventureux de Bright Spirit. Gong y cultive un psychédélisme fracturé, construit sur la répétition, le décalage et la superposition. Les lignes se croisent, se répondent puis semblent s’éloigner, comme si les cinq musiciens évoluaient simultanément dans des espaces distincts avant de converger à nouveau. C’est là l’une des grandes forces du Gong actuel : jouer comme une seule entité tout en laissant à chacun la possibilité de conserver sa voix propre. Sur scène, le titre gagne encore en ampleur. La précision d’exécution est redoutable, et voir ces instrumentistes donner vie à une architecture aussi complexe sans jamais en sacrifier la fluidité constitue l’un des grands bonheurs de la soirée. La section rythmique formée par Dave Sturt et Cheb Nettlesimpressionne tout au long du set, imprimant aux compositions les plus labyrinthiques une dynamique spectaculaire et les propulsant avec un groove fabuleux.
Avec “My Guitar Is a Spaceship” (Unending Ascending, 2023), Gong embarque le public dans un irrésistible voyage cosmique. Le concert gagne aussitôt en légèreté sans perdre sa puissance. À cette insouciance succède l’exaltation teintée d’ironie de “Rejoice!”, dont le refrain et les envolées progressives transforment une méditation sur la mort en célébration partagée, tandis que le Fury Défendu semble désormais en apesanteur.
Le quintette élargit encore son terrain de jeu avec “Tiny Galaxies” (Unending Ascending), puis le monumental “My Sawtooth Wake” (The Universe Also Collapses, 2019). Par son élégance mélodique, le premier ouvre une respiration plus aérienne. Le second, porté par un battement obsessionnel, des riffs acérés, les fulgurances du saxophone et le jeu en glissando de Fabio Golfetti, redonne au set une ampleur plus sombre et viscérale. L’enchaînement fonctionne à merveille, faisant alterner envolée cosmique et tension progressive. C’est aussi dans ces moments que l’on perçoit le mieux la complémentarité du tandem formé par Kavus Torabi et Fabio Golfetti. Le premier construit l’ossature des compositions par ses riffs et ses attaques rythmiques, tandis que le second leur apporte espace, lumière et mélodie.
Le concert entre ensuite dans une phase profondément contemplative avec “Lunar Invocation” (Unending Ascending). L’effervescence cède la place à une atmosphère mystique, où une litanie de figures lunaires paraît peu à peu s’élever au-dessus des flots, dans un rituel aux accents ancestraux. Un moment tout simplement envoûtant. “The Wonderment” (Bright Spirit) prolonge cette veine méditative dans un magnifique jeu de lumières colorées. Les lignes mélodiques y sont amplifiées non plus par une, mais par deux guitares glissando. Absolument fascinant.
Puis surgit “Master Builder” (You, 1974), précédé de l’une des figures les plus emblématiques de l’univers de Gong, le fameux “Om Riff”. Le morceau marque un point de bascule et fait soudain resurgir le passé avec une puissance intacte. Repris comme un mantra, ce riff relie en quelques mesures le Gong de You à celui de Bright Spirit et entraîne immédiatement le public dans une vaste transe.
Remarquablement mélodique et accessible, “Stars in Heaven” (Bright Spirit) apporte une forme d’apaisement lumineux en cette fin de concert. Le morceau offre une émotion plus directe, entre douceur, mélancolie et émerveillement, à contre-pied de la puissance et de la virtuosité des compositions précédentes. Le public ne s’y trompe pas et reprend à l’unisson son superbe refrain.
Peut-on imaginer meilleur rappel que “You Can’t Kill Me” (Camembert Électrique, 1971) ? Cette profession de foi, interprétée dans une version survitaminée, ramène Gong à ses racines tout en prenant, plus de cinquante ans plus tard, une portée symbolique évidente. Malgré les disparitions, les changements de musiciens et les métamorphoses successives, Gong est toujours là, plus vivant que jamais.
Dans cette salle de Rouen vibrant au rythme d’une communion palpable, la performance de ce soir a laissé le public comme suspendu, hors du temps. On ne peut qu’admirer cet équilibre permanent entre rigueur instrumentale et liberté, avec une sensation de spontanéité proche de l’improvisation alors même que la musique du groupe demeure incroyablement complexe. « Chaque concert constitue un pas en avant et vers le haut », selon les mots de Kavus Torabi. Dont acte. Ce soir, bien loin de rejouer son histoire, Gong en a écrit un nouveau chapitre. Chapeau bas, messieurs.





















Laisser un commentaire