Gong - Bright Spirit
5.0Note Finale

L’avenir de Gong semblait incertain en 2015, après la disparition de son cofondateur, le génial et visionnaire Daevid Allen. Mais loin de baisser les bras, les musiciens, désormais seuls dépositaires de l’héritage de cette formation mythique née de l’effervescence des années 70, choisirent de relancer la machine. Ce fut d’abord un adieu à Allen avec Rejoice! I am dead (2016), dans une pleine continuité artistique, prolongée par la présence de figures historiques telles que Steve Hillage et Didier Malherbe. Mais c’est ensuite avec The Universe Also Collapses (2019), puis Unending Ascending (2023), que Gong, guidé par Kavus Torabi, lui-même adoubé par Allen, prit définitivement son envol, ancrant durablement son écriture dans une grammaire progressive plus moderne, sans renoncer aux marqueurs clés de son identité. Et si ces deux albums légitimèrent pleinement cette nouvelle incarnation, portée par un line-up désormais stable dont la cohésion renforçait la crédibilité artistique face à un corpus aussi singulier, ils ne constituaient pourtant qu’un prélude. En effet, avec Bright Spirit, la formation opère un saut quantique, élevant sa musique vers de nouveaux sommets.

Ce coup de maître vertigineux tient d’abord à une inspiration des grands jours, constante de la première à la dernière note. Mais il repose aussi sur un choix tout aussi radical que décisif : contrairement aux albums précédents, souvent nourris par l’improvisation et pensés avec la scène en ligne de mire, Bright Spirit a été conçu comme une œuvre de studio, permettant ainsi de libérer entièrement le potentiel créatif du groupe. Ce changement agit comme un détonateur, offrant au quintet la possibilité d’explorer, d’affiner, de sculpter de nouvelles couleurs et textures. Avec, pour résultat, une grande richesse et diversité de tons, servie par une construction d’une remarquable maîtrise, où chaque élément trouve sa place avec une précision organique. On y retrouve bien entendu une cohérence volontaire, presque déontologique, avec le legs de la planète Gong : primauté du collectif envisagé comme une conscience plurielle, architecture qui contourne les schémas convenus, sophistication harmonique, énergie psychédélique intacte et grande fluidité entre jazz et rock.

Ce nouvel album marque également des ruptures assumées, principe fidèle à la volonté de Gong de ne jamais cesser d’évoluer et de constamment se réinventer. Le groupe actualise son langage sans jamais le figer ou le caricaturer, développant une esthétique globale plus contrastée et plus ample, ouverte aux influences du rock progressif contemporain comme à certaines inflexions post-rock. L’ensemble gagne également en sensibilité contemplative et immersive. L’insolence anarchique et le théâtre de l’absurde cèdent la place à une dynamique du voyage, métaphore de l’exploration du cosmos autant que du champ intérieur. Le rêve y joue un rôle central, non comme échappatoire mais comme voie d’accès à des zones plus profondes de la perception. Cette dimension résonne profondément avec le parcours de Kavus Torabi lui-même, longtemps marqué par une conscience aiguë de la finitude et une vision athée du monde, avant qu’un épisode mystique ne vienne en reconfigurer les contours. La musique devient alors une manière d’accepter le mystère comme l’inéluctable, rejoignant l’intuition de Rainer Maria Rilke, selon laquelle « L’art est une manière de vivre avec l’insoluble ».

C’est précisément par l’expérience du rêve que l’on pénètre dans ce disque, avec la longue pièce “Dream of Mine“. Dès les premières mesures, des accents orientaux et mystiques ornementent ce qui s’apparente à une transe cérémonielle initiatique, mêlant, tour à tour, émerveillement et exaltation, mais aussi une sourde inquiétude, celle de l’amnésie du réveil. La mélodie est entêtante, comme le sont les effluves d’encens qui imprègnent ce songe. La voix magnétique de Kavus Torabi nous guide à travers ce territoire suspendu, à la fois familier et inaccessible, comme pour figer l’empreinte fragile d’une vérité entrevue dans l’ombre avant qu’elle ne se dissipe dans la lumière du jour. Le vœu de demeurer à jamais dans le sommeil (« Slumber eternal ») se transforme en incandescente urgence, traduite par un époustouflant solo de saxophone jazzy de Ian East, aux accents parfois dissonants, et un magnifique maelstrom rythmique propulsé par la fabuleuse assise du duo Dave Sturt – Cheb Nettles.

Un charme tout aussi inquiétant émane de l’instrumental “Mantivule“, construit autour d’un motif hypnotique de toute beauté. La filiation artistique avec Ozric Tentacles s’affirme avec évidence dans un effet de miroir d’autant plus naturel que son leader, Ed Wynne, a souvent cité Gong comme influence majeure. Profondément onirique, la pièce réussit le tour de force de nous conduire vers la clarté par la densité du mystère. Les lignes mélodiques se superposent et s’entrelacent, dessinant une trame kaléidoscopique qui semble se reconfigurer à chaque mesure sans jamais perdre le fil d’Ariane, et s’autorisant même, l’espace de quelques instants, une incursion aux accents plus heavy.

“The Wonderment“ instaure un contraste saisissant. La composition évolue ici lentement, de manière très fluide, avec la beauté majestueuse d’une nébuleuse en expansion, dans une coloration foncièrement électro-ambient à la portée expérimentale. Ce voyage astro-méditatif, enveloppé d’un voile énigmatique, mue avec l’émergence d’un mantra incantatoire (« Spirit bright »), dont la répétition agit comme un procédé de transfiguration, magnifié par un long solo de guitare de Kavus Torabi, au phrasé foncièrement Latimerien.

Avec “Stars in Heaven”, cette dimension méditative bascule vers une tonalité plus existentielle, dans un complet contrepied. En à peine quatre minutes, cette pièce solaire concilie avec réussite des réminiscences harmoniques très 60’s et une production résolument actuelle, complétées d’un solo émouvant de Fabio Golfetti, dont le jeu en glissando est au centre du vocabulaire musical. Là où Steven Wilson nous confronte à notre insignifiance (The Overview), Gong rappelle, dans une spiritualité affranchie de tout dogme, que le sacré ne réside pas dans les étoiles, mais dans chaque souffle et dans chaque instant. Plus brève encore, “Relish the Possibility“ déploie des harmonies vocales luxuriantes évoquant King’s X, dans un élan de grande tendresse. Le texte, plus direct et profondément humain, invite à quitter l’ombre pour s’ouvrir à une transformation intérieure et à l’émergence de nouveaux possibles.

“Fragrance of Paradise“ constitue la toute première véritable adresse amoureuse écrite par Kavus Torabi. Mais même lorsqu’il flirte avec ce terrain, le collectif ne fait rien comme personne : il déjoue les attentes, les contrecarre et les reconstruit autrement. L’ivresse charnelle y est sacralisée dans une forme de liturgie de l’extase. La figure féminine se fait tour à tour muse, divinité et promesse de renaissance, tandis que le paradis cesse d’être une abstraction théologique pour s’incarner dans une réalité pleinement sensorielle. La composition, d’abord pastorale, portée par les arabesques de flûte, emprunte bientôt de soudains chemins de traverse, oscillant entre structures déjantées au tempo enlevé, mélodies obsédantes et fulgurances d’une intensité insoupçonnée.

Le périple s’achève sur l’élégance trouble de “Eternal Hand“, magnifique leçon de progressif : un démarrage tout en retenue, une lente montée en puissance jusqu’à un passage magistral au saxophone, avec ce sentiment que la musique du groupe progresse constamment selon une logique intuitive. Un romantisme sombre (« Stars are glowing grey »), traversé de moments d’illumination, imprègne ce morceau, dans une allégorie de la vie, où salut et perdition, fascination et vertige, beauté et danger sont intimement liés. Un titre qui vous hante longtemps après l’écho des dernières notes.

Avec Bright SpiritGong ne se contente pas de prolonger son héritage musical : il en redéfinit l’horizon, conforme en cela à sa dynamique de métamorphose permanente. Et il avance, plus libre, plus souverain, plus intensément habité que jamais. Un disque majeur. Essentiel !

GONG – BRIGHT SPIRIT

Gong - Bright Spirit (2026)

Titre : Bright Spirit
Artiste : Gong

Date de sortie : 2026
Pays : Angleterre
Durée : 43’42
Label : KScope Music

Setlist

1. Dream of Mine (10:32)
2. Mantivule (6:22)
3. The Wonderment (5:11)
4. Stars in Heaven (4:01)
5. Fragrance of Paradise (7:39)
6. Relish the Possibility (3:09)
7. Eternal Hand (6:48)

Line-up

– Fabio Golfetti / guitar
– Kavus Torabi / vocals, synth, guitar
– Dave Sturt / bass
– Ian East / saxophones
– Cheb Nettles / percusion

Une réponse

  1. Peter Mermoz Steinhauser (dit "Le Grec")

    ça c’est Gong ! La musique est splendide, inspirée et respectueuse de l’esprit de Dingo Virgin (le côté farfelu moqueur en moins). Et la chronique est à la hauteur. Bravo Môssieur

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.