Entretien avec Kavus Torabi, dans le contexte de la sortie le 13 mars dernier de Bright Spirit, l’éblouissant nouvel album de Gong, un disque qui redéfinit l’horizon musical du groupe, conforme en cela à sa dynamique de métamorphose permanente. Une rencontre avec un artiste d’une énergie prodigieuse et l’occasion d’évoquer des sujets également plus larges et parfois plus intimes. Pour rappel, la tournée du groupe passera par la France : le 7 juillet à Toulouse/Balma, le 8 juillet à Aix-en-Provence et le 10 juillet à Rouen.
Photos : Marc Machielse.
Avant de démarrer cette interview, je voulais simplement te dire à quel point Bright Spirit m’a profondément bouleversé. Vraiment. C’est un album absolument magnifique de la première à la dernière note.
KAVUS TORABI : Merci. Ça me touche énormément. Pour l’instant seuls quelques-uns d’entre vous ont eu accès à ce nouveau disque (Ndlr : l’interview date de février). Ce retour très positif est absolument précieux pour nous. Car comme tu le sais cette période très particulière est toujours étrange pour un groupe. L’album est bouclé depuis un certain temps maintenant. Il est là, physiquement entre nos mains. Il n’y a plus rien que l’on puisse modifier à ce stade. Mais nous ignorons encore complètement comment il sera reçu. C’est un moment vraiment singulier.
J’aime beaucoup les deux albums précédents, qui appartiennent pleinement à cette période post-Daevid Allen, mais j’ai le sentiment qu’avec Bright Spirit vous avez franchi un nouveau cap, et de loin…
KAVUS TORABI : Merci. Mon cœur s’emballe un peu en entendant cela. Je ne sais même pas vraiment comment le formuler (Ndlr : rires). Je suis simplement très heureux de l’entendre car c’est évidemment la direction dans laquelle nous voulons aller. Nous cherchons toujours à progresser. C’est presque une philosophie de vie chez moi. J’essaie sans cesse d’améliorer les choses, ma manière de vivre, de dessiner, de faire de l’exercice, tout. On veut constamment aller de l’avant, sentir qu’on progresse et tendre vers quelque chose de meilleur.
Bright Spirit constitue le dernier volet de la trilogie entamée avec The Universe Also Collapses, puis poursuivie avec Unending Ascending. Peux-tu nous expliquer le fil conducteur entre ces trois albums ?
KAVUS TORABI : Quelques éléments de contexte sont nécessaires. J’ai le sentiment que Rejoice! I’m Dead était avant tout un adieu à Daevid et que l’album avait, d’une certaine manière, été écrit en réaction à cette période que nous venions de vivre. En revanche, au moment d’aborder The Universe Also Collapses, la dynamique était réellement différente, avec notamment ce sentiment partagé par tout le groupe que quelque chose se précisait et prenait corps. Il faut dire que nous venions de tourner pendant quasiment un an pour promouvoir Rejoice! I’m Dead. À force de jouer tous ensemble sur scène et, tout simplement, de passer du temps les uns avec les autres, nous avons commencé à réellement forger notre propre identité avec cette version de Gong. Nous avons d’une certaine manière amorcé un nouveau cycle. Et si, lorsque nous avons réalisé The Universe Also Collapses en 2018, nous ne nous étions pas particulièrement projetés au-delà de cet album, le fait que nous gardions exactement la même équipe, les mêmes ingénieurs, le même studio et les cinq mêmes musiciens pour le disque suivant (Ndlr : Unending Ascending) a fait germer quelque chose et notamment la possibilité d’une trilogie. C’était aussi une manière réaliste de faire le point, humainement, et de nous fixer un cap pour les années suivantes. Puis, à partir du moment où cette idée s’est imposée, j’ai commencé à discerner des liens dans les textes, les thèmes, les idées, comme des correspondances discrètes entre les trois disques. Mais je dois préciser qu’il ne s’agit pas d’une trilogie au sens classique du terme, contrairement aux années 70 où Gong avait développé une véritable narration à la manière de Radio Gnome Invisible. Notre approche est différente. Elle s’articule davantage autour d’une façon de construire trois albums à partir d’un même point d’origine, mais en abordant chacun d’eux de manière très différente. Sur l’ensemble de ces trois disques, nous avons, je crois, découvert peu à peu ce que cette nouvelle incarnation de Gong pouvait réellement offrir et accomplir. Cela ne signifie pas que nous ne puissions pas encore évoluer, ou bifurquer, mais cette trilogie représente pour nous huit ans en tout très exactement, ce qui n’est pas rien !
As-tu senti, au fil de cette décennie, une évolution dans ta manière d’aborder la musique, au sein de cette formation sans Daevid ?
KAVUS TORABI : Oui, absolument. C’est d’ailleurs quelque chose dont nous avons parlé avec le groupe il y a quelques années. Je ne sais pas si cela est arrivé à beaucoup d’autres musiciens, mais tout ceci trouve une résonance particulière avec mon parcours personnel. Du coup, ma réponse risque d’être assez longue (Ndlr : rires). J’ai toujours voulu faire partie d’un groupe. En quittant les bancs de l’école, j’ai formé un groupe de heavy metal, puis, en grandissant, j’ai déménagé à Londres et, avec d’autres musiciens, fondé The Monsoon Bassoon (Ndlr : rock expérimental à la fois psychédélique, math rock et progressif). Nous vivions ensemble, nous jouions ensemble et, in fine, nous grandissions ensemble. C’est une expérience qui a duré environ huit ans. Ce fut une véritable période d’apprentissage qui m’a profondément marqué. Je ne pensais pas revivre une telle expérience une seconde fois, parce que, dans les autres groupes que j’ai rejoints par la suite, les choses étaient différentes. Mais là, avec Gong, c’était comme si, indépendamment du nom Gong lui-même et de l’héritage qu’il représente en filigrane, nous avions tous les cinq été réunis pour former ex nihilo un groupe et reconstruire une histoire avec une dynamique nouvelle. J’ai donc commencé l’aventure Gong au début de la quarantaine et j’ai aujourd’hui cinquante-quatre ans. En un sens, nous avons connu ce que vivent beaucoup de groupes sur leurs trois premiers albums, excepté que cela se produit d’ordinaire entre vingt et trente ans avec des musiciens parfois à peine sortis de l’adolescence. Mais nous, nous avons vécu ceci à l’âge mûr comme un groupe indépendant qui débuterait, en parcourant par exemple le monde à bord d’un van. Bien sûr, nous jouons devant un public plus vaste, plus international que jadis, mais, fondamentalement, j’ai l’impression d’avoir eu la chance de vivre cette expérience unique deux fois dans ma vie. Et, très clairement, mon écriture a continué d’évoluer au fil du temps. Et puis ce groupe est excellent, il joue remarquablement bien. Cela explique peut-être l’évolution perceptible sur ces trois disques : celle d’un groupe qui apprend réellement à se connaître, qui découvre les forces de chacun, qui comprend ce qui, musicalement, fonctionne le mieux pour lui, etc. Mais il y a autre chose encore, à titre très personnel. Cette période de ma vie est particulièrement intéressante parce qu’en 2018, en même temps que Gong, deux autres projets ont pris une place centrale dans mon existence : The Utopia Strong (Ndlr : musique instrumentale, psychédélique et expérimentale), d’une part, et mon travail solo, d’autre part. Chacun de ces projets m’a conduit vers une manière très différente de faire de la musique. Avec Gong, en général, j’écris généralement les compositions. Cela ne veut pas dire que Cheb ou Fabio ne contribuent pas, bien au contraire, mais le plus souvent j’arrive avec la structure principale, puis nous travaillons les morceaux ensemble, nous les arrangeons et les enrichissons collectivement. Dans mon travail solo, je peux tout faire moi-même, ce qui me plaît également parce que cela mobilise une multitude de disciplines. Il ne s’agit pas seulement d’écrire, d’arranger, de jouer tous les instruments, mais aussi, par exemple, de concevoir les pochettes et de produire l’ensemble. Cela me permet de progresser à mon propre rythme, ce qui est plutôt plaisant. Avec The Utopia Strong, c’est encore autre chose. Nous improvisons à trois puis nous bâtissons à partir de cette improvisation, comme si nous en révélions peu à peu l’ornementation. J’ai découvert avec The Utopia Strong une façon encore très différente d’envisager la création musicale. Jusqu’alors, j’avais toujours construit la musique de manière très détaillée, très pensée, avec une place prépondérante accordée aux répétitions. C’était presque mon identité profonde. Et The Utopia Strong m’a ouvert un autre espace et a changé ma manière d’aborder Gong. Je pense par exemple que certains morceaux de l’album précédent de Gong, comme “Ship of Ishtar“ ou “Lunar Invocations“, n’auraient pas existé si je n’avais pas traversé cette expérience avec The Utopia Strong. Et sur ce nouvel album, un morceau comme “The Wonderment“ n’aurait sans doute pas vu le jour non plus. Ce titre n’est pas une révolution en soi, mais c’est nouveau pour moi de partir d’un synthétiseur ou de ces nappes plutôt que d’une logique plus carrée du type quinze mesures ici, un rythme en sept temps là et ainsi de suite. Tu vois ce que je veux dire ?
Complètement. Et nous allons reparler de “The Wonderment“ qui est un magnifique morceau. Mais, avant cela, j’ai cru comprendre que l’écriture de Bright Spirit avait été assez éprouvante à titre personnel. Si cela ne te gêne pas d’en parler, peux-tu en partager les raisons et surtout expliquer en quoi cela a influencé ton écriture en retour ?
KAVUS TORABI : Aucunement. Il faut pour cela revenir un peu en arrière. La période de l’enregistrement de Unending Ascending avait été très agréable car l’écriture s’était faite très naturellement. Nous traversions alors une très bonne phase, nous étions souvent ensemble, répétions beaucoup et les chansons semblaient advenir comme par magie et prendre forme très vite. Pour te donner un exemple, “My Guitar Is A Spaceship“ a été écrite en trois heures à peine, à l’exception des paroles. L’arrangement tel qu’on l’entend aujourd’hui est né de manière quasi instantanée. Cheb s’est mis à jouer un rythme à la batterie, j’ai trouvé un riff très simple, Dave a apporté ces lignes de basse très particulières et tout s’est enchaîné. Nous avons construit la mélodie puis Cheb a proposé celle du refrain. Les paroles étaient différentes au départ, mais en substance la chanson était là. Une grande partie de l’album s’est construite de cette manière, pas toujours aussi vite, mais avec cet élan-là. Ensuite, nous avons pris la route pour une grande tournée européenne et nous avons pu jouer la plupart des morceaux sur scène. De sorte que, lorsque nous sommes revenus pour enregistrer l’album, nous connaissions intimement les chansons, leur dynamique et la manière dont elles devaient respirer. Nous savions aussi qu’elles fonctionnaient en concert. Nous sommes donc entrés en studio portés par une grande confiance. Cette fois-ci, pour Bright Spirit, nous n’avons pas eu ce luxe. Nous avons passé une grande partie de l’année 2024 à tourner pour Unending Ascending. Ensuite un mois aux États-Unis en septembre, puis nous sommes revenus une semaine avant de repartir cinq semaines en Europe. Ensuite, il y a eu Noël, puis, presque aussitôt, il a fallu écrire le nouvel album. J’étais ici à composer une grande partie des morceaux. Nous en avions déjà deux sur lesquels travailler, “Mantivule“ et “Eternal Hand“, que nous avions commencé à esquisser ensemble à l’époque du disque précédent. Mais pour tout le reste, je devais écrire seul, ici, puis revenir vers les autres membres de Gong avec ces nouvelles chansons. Pour moi, le processus a été assez éprouvant, presque douloureux. Je crois que nous étions tous un peu épuisés par les tournées incessantes. Et, de mon côté, j’avais le sentiment d’avoir besoin d’une pause, de prendre un peu de distance avec Gong, tant cela avait été intense et envahissant. Et puis, pendant que j’écrivais Bright Spirit, il m’arrivait de trouver des idées et de penser aussitôt : non, cela, je le veux pour un disque solo. Cela ne m’était jamais arrivé auparavant. D’ordinaire, tout ce qui naissait dans l’orbite de Gong appartenait naturellement à Gong. Mais là, le fait d’être à distance et de composer seul avait comme changé mon rapport aux choses. Il y avait aussi cette échéance qui approchait, cette pression pour terminer l’album, et j’avais la crainte que nous soyons en train de précipiter les choses. J’étais très stressé. Nous avions complété les bases de l’enregistrement, j’étais revenu ici pour poser les voix et j’ai fini par craquer sous l’effet de cette pression du calendrier. J’ai écrit aux autres pour leur dire que j’avais besoin de parler, de souffler, de faire une pause et de faire autre chose pendant quelque temps car Gong avait fini par tout envahir dans ma vie. Finalement, nous en avons discuté ensemble. Et tout le monde a été formidable. C’est l’une des grandes forces de ce groupe : tout le monde s’entend bien et nous nous connaissons bien les uns les autres. Ils ont tous été incroyablement compréhensifs. Nous avons constaté que la première vraie fenêtre de tir pour prendre du recul se situait plutôt à la fin de l’année, vers décembre 2026. Mais rien que le fait d’avoir eu cette conversation et d’avoir repoussé l’échéance de l’album a suffi à alléger la pression. Une fois ce poids levé, la suite du travail est redevenue très agréable. Nous nous y sommes donc remis, mais avec une approche différente. Nous nous sommes imposé une seule contrainte : ne pas penser cet album en fonction de la scène. Nous nous sommes dit : faisons-en d’abord un disque de studio. Si certains morceaux peuvent ensuite être joués en concert, tant mieux, mais cela ne doit pas être un impératif absolu. Essayons autre chose et profitons justement du fait que nous ne soyons pas obligés d’en faire des titres immédiatement transposables en live. Cela nous a permis de nous aventurer vers des choses plus colorées et plus libres, vers des compositions que nous n’aurions peut-être jamais tentées autrement.
« Concevoir Bright Spirit avant tout comme un disque de studio nous a permis de nous aventurer vers des choses que nous n’aurions peut-être jamais tentées autrement » – Kavus Torabi
Parlons maintenant du thème de l’album lui-même. Peux-tu me dire ce que Bright Spirit représente pour toi ? À la lecture des paroles, j’ai l’impression d’une présence récurrente, comme une entité ou une énergie…
KAVUS TORABI : Si tu ressens cette présence, cela me réjouit beaucoup. Je ne veux pas trop entrer dans ce que cela signifie pour moi parce que j’ai volontairement voulu créer une certaine ambiguïté afin qu’une atmosphère puisse naître et que chacun s’en empare à sa manière. Mais, pour moi, il y avait bien des thèmes très présents pendant l’écriture des textes, d’autant qu’ils ont tous été écrits sur une période relativement brève. Il y avait d’abord l’idée du destin et de la fatalité, cette question de savoir si nous sommes vraiment libres, ou si nous ne faisons qu’être entraînés, comme emportés par quelque chose qui se joue en dehors de nous, tandis que nous n’aurions que l’illusion du libre arbitre. C’est une pensée qui m’habite souvent. Parfois, je me demande si tout ne se déroule pas exactement comme un script déjà déterminé, et si nous ne sommes pas finalement que les témoins conscients d’un corps qui réagit et traverse des situations sans véritablement les choisir. Il y avait aussi l’amour. Je trouvais beau qu’il y ait des chansons d’amour sur ce disque. Je suis amoureux et je ne m’y attendais pas. Cela m’est tombé dessus d’une manière totalement inattendue. Et je n’avais jamais ressenti auparavant le désir d’écrire de grandes chansons d’amour lyriques. Aujourd’hui, oui. Mais j’avais envie de les écrire du point de vue d’un homme qui a la cinquantaine et d’en faire quelque chose de plus spécifique, presque une chanson d’amour adressée à la déesse de toutes les femmes, à la part sacrée du féminin. Je dirais donc que les grands thèmes de l’album sont le destin, la fatalité, le féminin, l’amour et aussi les rêves.
Le titre de l’album Bright Spirit dégage à l’oreille quelque chose de lumineux. As-tu consciemment eu envie d’écrire une musique plus solaire ?
KAVUS TORABI : J’en prends conscience en t’écoutant (Ndlr : rires) et je crois que c’est juste. Bright Spirit vient en réalité d’une expression qui traverse les trois albums. J’aimais profondément l’atmosphère que produisait cette association de mots, « spirit » et « bright ». Cela rejoint tout à fait ce que tu disais : il y a là quelque chose de lumineux, de vibrant et de presque fluorescent. Puis, au moment de choisir le titre de l’album j’ai inversé les mots, et « bright spirit » a aussitôt dégagé une vibration différente. Nous avons hésité entre trois ou quatre titres avant d’arriver à celui-ci mais lorsque Bright Spirit m’est venu j’ai senti que l’expression contenait quelque chose de très fort et de très immédiat. Le dessinateur Jim Woodring (Ndlr : auteur de comics américain surtout connu pour ses bandes dessinées surréalistes) dit que lorsqu’une idée possède une intensité propre, on sait immédiatement qu’on tient la bonne. C’est exactement ce que j’ai ressenti avec Bright Spirit. Il y avait là une énergie incroyable !
La fin de l’album se clôture pourtant sur une note plus sombre puisque les derniers mots sont « stars are glowing grey / les étoiles rayonnent d’un éclat cendré ». Je me suis donc demandé si, au fond, le concept était optimiste ou s’il portait en lui une forme de désenchantement…
KAVUS TORABI : J’espère qu’il est optimiste. Je suis quelqu’un d’optimiste. Même si, en moi, il existe aussi une mélancolie inexprimable, qui ne me quitte jamais (Ndlr : rires).
Tu as aussi évoqué le rêve comme l’un des thèmes majeurs du disque. Dans cette perspective, le rêve est-il une forme d’évasion, un refuge, ou bien, au contraire, un moyen de revenir au réel porté par une énergie formidable ?
KAVUS TORABI : Là encore, je préfère laisser une part d’interprétation. Mais, pour moi, le rêve est devenu un sujet de plus en plus prépondérant. Depuis longtemps j’ai pris conscience de la mort. Je savais bien sûr que nous allions mourir mais c’est vers sept ans que cela m’a véritablement frappé. Et cette idée m’a réellement envahi. Depuis cet âge-là, je suis habité par la nécessité d’apprivoiser ma propre mortalité. Pendant longtemps, j’ai cherché une manière d’accepter cette inéluctabilité. Vers le milieu de la vingtaine, je me suis déclaré athée, et, pendant une dizaine d’années, j’ai pensé que c’était là ma façon de faire la paix avec la mort. Mais au milieu de la trentaine j’ai vécu une expérience mystique extrêmement profonde qui a dissous toutes mes certitudes. Et j’en viens à ta question : j’ai le sentiment que Gong est devenu pour moi un espace à partir duquel je peux m’adresser à celui que j’étais avant mes trente-cinq ans, et lui dire : écoute, tout ira bien. Mourir n’est pas une catastrophe. Ce n’est pas une chose complètement étrangère. Tu connais déjà cela intimement. Ce n’est pas le drame que tu crois. Ce sera comme retirer une paire de chaussures trop serrées. En parallèle de cette obsession de la mort, j’ai toujours été fasciné par tout ce qui comportait comme une qualité surnaturelle. La musique, pour moi, possède cela. Il y a en elle quelque chose d’indéniablement surnaturel. La dimension psychédélique m’a également passionné, parce qu’elle semblait indiquer l’existence de quelque chose de plus vaste que ce qu’on nous présente. Et il y avait aussi les rêves. Les rêves m’ont toujours fasciné, parce que je suis convaincu qu’ils contiennent quelque chose de réel. J’ai vu cela se confirmer de plus en plus nettement. Mon ami Tim Smith (Ndlr : chanteur, guitariste et âme créative de Cardiacs, décédé en 2020) a eu un accident terrible en 2008. Il s’est retrouvé dans une forme d’existence suspendue, incapable de communiquer, prisonnier de son propre corps tout en demeurant lui-même. Cette situation a duré douze ans, une réalité que je portais en moi chaque jour, dans une peine incessante. Et Tim me rendait visite dans mes rêves. Je pouvais me souvenir de lui, bien sûr, de sa voix, de son visage mais ce n’est que dans le rêve, lorsqu’une personne te visite, disparue ou simplement absente depuis longtemps, que tu retrouves non seulement son image mais aussi cette sensation exacte de sa présence. La mémoire ne restitue pas les sensations associées à cette présence. Le rêve, lui, le peut. Dans un rêve, si tu es en colère, tu es véritablement en colère. Si tu es terrifié, tu l’es vraiment. Si quelque chose te fait rire, même de façon absurde, cela te fait réellement rire. C’est pourquoi je pense qu’il y a quelque chose de très profond dans les rêves. Et j’en suis venu à comprendre, peu à peu, que les rêves, le psychédélisme, la musique, l’art, la méditation, tout cela, en fin de compte, nous prépare à la mort. Je crois que c’est là le travail de l’artiste, ou du moins celui du musicien tel que je le comprends : chercher à restituer quelque chose de cette étrangeté de l’autre monde, de cette atmosphère qui nous prépare à mourir, pour l’insuffler ensuite dans la musique, dans la performance, dans l’art. J’ai fini par penser que tout cela visait à rendre la transition plus douce. C’est peut-être une affirmation extravagante, mais il m’a fallu toute une vie pour parvenir à cette intuition et je n’ai véritablement mis des mots dessus que, somme toute, récemment.

« Steve Hillage comme Daevid Allen ont toujours dit que Fabio était, selon eux, le meilleur guitariste glissando qu’ils aient jamais entendu » – Kavus Torabi
Est-ce que tu puises directement dans tes rêves pour écrire tes textes ?
KAVUS TORABI : Je ne sais pas vraiment. Je n’en suis pas sûr. Mais il m’est arrivé récemment quelque chose d’assez amusant. Je travaille en ce moment sur un album solo et ce que je vais te dire relève justement de cette idée du rêve. J’ai fait un rêve assez drôle, dont je ne peux pas te parler parce que je veux garder cela secret à ce stade. Mais, dans ce rêve, j’ai prononcé une phrase, et la personne à qui je la disais riait avec moi. Puis j’ai dit : voilà le titre de l’album. Je me suis réveillé en me disant : c’est donc ça. Mon rêve m’a donné le titre. Maintenant, il faut bien que j’aille jusqu’au bout, même si c’est absurde (Ndlr : rires), puisque le rêve me l’a dit. Nous verrons bien. L’album devrait paraître en octobre.
J’aimerais revenir un instant sur l’héritage de Gong, qui pèse forcément sur le groupe. Comment trouvez-vous ensemble l’équilibre visant, d’un côté, à préserver l’esprit de Gong, et, de l’autre, développer votre propre Gong, sachant que vous avez les uns et les autres intégré le groupe depuis une quinzaine d’années ?
KAVUS TORABI : C’est un équilibre composé de plusieurs éléments. Dave, Ian, Fabio et moi-même avons intégré Gong du vivant de Daevid Allen. Cheb, quant à lui, a rejoint le groupe lorsque nous avons continué à tourner sans Daevid (Ndlr : à partir de 2015). L’esprit Gong, c’est en premier lieu Ian : dès l’instant où il porte son instrument à ses lèvres, dès la première note de saxophone pour moi, c’est immédiatement Gong. Dans l’essence même de son jeu, il y a quelque chose d’absolument et d’intrinsèquement Gong. D’ailleurs, je crois même qu’il connaissait très peu le groupe avant de nous rejoindre. Theo Travis (Ndlr : qui a tenu dans Gong un rôle de saxophoniste et flûtiste) lui avait proposé de nous rejoindre pour une audition et cela a été une évidence absolument immédiate pour Daevid. Ensuite, il y a la guitare glissando de Fabio. Steve Hillage comme Daevid Allen ont tous deux dit que Fabio était, selon eux, le meilleur guitariste glissando qu’ils aient jamais entendu. Je suis entièrement d’accord avec eux. C’est quelque chose qu’il fait à un niveau que je n’ai vu chez personne d’autre. Rien qu’à eux deux, c’est déjà une part très forte de l’ADN de Gong. Et de mon côté, sans que ce soit officialisé, j’ai le sentiment que l’un de mes rôles, au sein du groupe, est d’être en quelque sorte le gardien du temple, c’est-à-dire celui qui détermine ce qui relève ou non de Gong, dans un sens large. Cela n’a rien de très agréable parfois mais quelqu’un doit pouvoir dire : cela, oui, nous pouvons le retenir sous cette forme pour Gong mais cela, non, même si c’est une idée très intéressante par ailleurs. Cela étant dit, je sais bien aussi que nous avons peut-être emmené le groupe vers des territoires que certains auditeurs considèrent comme très éloignés de ce que représente pour eux Gong. Mais nous devons sentir que nous avançons et que nous progressons. Nous devons suivre notre instinct. Et la plupart du temps, en vérité, cela se fait assez naturellement. Ce n’est absolument pas une lutte permanente. Ce son est celui de cinq musiciens qui jouent ensemble aujourd’hui et qui se sont engagés ensemble dans cette traversée depuis une décennie. Au début, nos sets reposaient en grande partie sur l’ancien répertoire de Gong, avec aussi quelques morceaux à nous et des titres de l’album réalisé avec Daevid, I See You (Ndlr : 2014). Mais, à mesure que le temps passait, nous avons continué à avancer et l’équilibre s’est naturellement modifié. Aujourd’hui, il nous semble bien plus authentique et sincère de jouer ce que nous avons écrit plutôt que de rendre uniquement hommage au Gong d’autrefois ! J’aimerais d’ailleurs beaucoup savoir ce que quelqu’un, qui découvrirait ce disque sans connaître l’historique même de Gong, en penserait. Je manque de recul pour l’évaluer mais ça serait intéressant.
Pour moi, vous avez justement trouvé ce juste équilibre entre héritage et mouvement. Est-ce qu’il y a un album classique de Gong qui vous serve de boussole, lorsque vous doutez de la direction musicale d’un morceau ?
KAVUS TORABI : Je ne sais pas si je pourrais n’en retenir qu’un. Pour moi, il y en a à minima quatre. C’est très personnel, mais les disques de Gong qui ont eu un impact majeur sur moi avant que je ne rejoigne le groupe, ce sont Camembert Electrique, Flying Teapot, Angel’s Egg et You. Voilà pour moi Gong. J’aimais aussi énormément d’autres choses qui gravitaient autour de cela, bien sûr, comme les albums solos de Daevid ou ceux de Steve Hillage, en particulier Fish Rising. Mais ce sont vraiment ces albums-là qui ont inscrit Gong dans mon ADN. Cela dit, Gong n’était qu’une partie de ce que j’écoutais. Je n’étais pas fan exclusif du groupe. J’aimais aussi Henry Cow, Hatfield and the North, toute cette scène-là, et aussi Magma ou même Napalm Death (Ndlr : groupe britannique pionnier du grindcore, célèbre pour avoir poussé à l’extrême la vitesse, la brutalité sonore et l’engagement sociopolitique) ne serait-ce que pour te donner quelques exemples.
Intéressant, cette référence à Napalm Death. Pour rester sur un registre proche du metal, il me semble avoir entendu dire que tu étais aussi fan de Voïvod (Ndlr : groupe québécois majeur qui a forgé un style unique, en faisant évoluer le thrash vers une forme plus progressive, expérimentale et visionnaire) ?
KAVUS TORABI : Et je le suis toujours ! D’ailleurs, il y a deux semaines, Michel Langevin (Ndlr : alias Away, batteur fondateur de Voïvod et artisan majeur de l’imaginaire visuel du groupe) m’a envoyé un message pour me dire qu’il venait d’emprunter Unending Ascending dans une bibliothèque de Montréal, qu’il l’avait beaucoup aimé et qu’il attendait avec impatience le nouvel album. Voïvod est un groupe clé pour moi, l’un de ceux qui ont le plus façonné ma sensibilité. Je pense qu’on peut entendre son empreinte dans l’ADN des trois albums de cette trilogie et dans tout ce que j’ai écrit pour Gong. La musique de ce groupe coule dans mes veines à jamais. Aujourd’hui encore, lorsque j’écris, il m’arrive de penser à la manière dont Snake (Ndlr : Denis Bélanger, chanteur et principal parolier de Voïvod) construit ses lignes vocales et aussi à la sonorité si particulière des accords du groupe. Je discutais encore récemment avec Chewy (Ndlr : Daniel Mongrain, guitariste de Voïvod qui a remplacé le regretté Piggy, emporté par un cancer en 2005). Nous faisions le constat que nous nous sommes tous deux retrouvés dans une situation semblable : succéder à une figure emblématique et devoir porter la suite sur nos épaules. Nous nous disions que nous étions parvenus à prolonger l’esprit même de la musique sans le trahir. Et, pour ma part, j’ai trouvé que The Wake ou Synchro Anarchy (Ndlr : deux derniers albums en date du groupe québécois) étaient aussi bons, sinon meilleurs, que certains de leurs anciens disques (Ndlr : sentiment que nous partageons amplement, notamment The Wake).
Pour rester sur cette digression metal, il m’a semblé que certains passages du disque étaient plus heavy qu’à l’habitude. Je pense notamment à l’instrumental “Mantivule“…
KAVUS TORABI : Oui, il y a sur ce titre un passage très typique de Cheb, très marqué par sa manière de jouer. Mais, à vrai dire, mis à part ce moment et peut-être un ou deux autres, je n’ai pas le sentiment qu’il s’agisse d’un album plus heavy. À contrario, il me parait plutôt moins heavy tant il contient de choses plus douces. C’est donc intéressant d’entendre ton point de vue.

«L’un de mes rôles est d’être le gardien du temple, c’est-à-dire celui qui détermine musicalement ce qui relève ou non de Gong » – Kavus Torabi
C’est sans doute que pour moi, le contraste avec certains passages plus lourds me paraît ici plus marqué. Restons sur “Mantivule“, que veut dire ce titre ?
KAVUS TORABI : C’est simplement un mot inventé. Au départ, je voulais appeler le morceau “Mantivule’s Blacklist“. Je trouvais cela amusant. Il a toujours porté ce titre pendant l’écriture. C’est d’ailleurs un morceau assez ancien. Nous l’avions amorcé peut-être un an avant le reste de l’album. Puis nous l’avions laissé de côté avant de le redévelopper par la suite. Mais Ian a fini par dire qu’il n’aimait pas le mot “blacklist“, qu’il trouvait cela trop négatif et “pas très Gong“. Et je me suis dit qu’il avait probablement raison. Seulement, comme c’était un instrumental, je n’arrivais pas à trouver de meilleur titre. Alors nous avons simplement gardé “Mantivule“. C’est un mot inventé, mais il sonne bien (Ndlr : rires).
Ce qui en accentue la dimension psychédélique…
KAVUS TORABI : Exactement !
Venons-en à “The Wonderment“, qui est le deuxième single. Il a une couleur plus électro-ambient. Pourquoi ce choix, à priori surprenant, pour un single ?
KAVUS TORABI : Je peux te dire très précisément pourquoi. Et il y a une vraie logique dans ce choix. Mais pour cela il faut revenir un peu en arrière. Le premier single de The Universe Also Collapses, “The Elemental“, avait cette couleur pop sixties que nous aimons tous dans Gong. Cette esthétique, qui relève presque de la pop psychédélique, est une veine qui nous plaît et que nous avons tous en commun, même si bien sûr ce n’est pas représentatif de l’intégralité de notre répertoire. Ensuite, sur l’album suivant, le premier single avait été “Tiny Galaxy“, qui allait dans une direction assez proche. Quand est venu le moment de choisir un premier single pour ce nouvel album, la situation était quelque peu compliquée. En effet l’album qui devait initialement sortir à temps pour la tournée avait fini par être retardé à cause de moi, pour les raisons évoquées précédemment. Mais la tournée, elle, était déjà programmée. Et il fallait donc absolument sortir quelque chose pour l’accompagner. Nous avons donc écouté l’état des différents mixes sur lesquels travaillait notre producteur Frank Byng. Et “Stars in Heaven“ était tout simplement le morceau le plus proche d’une version achevée. Il paraissait déjà presque mixé. On s’est donc très logiquement concentré sur ce titre. Mais, si j’avais eu le choix j’aurais opté pour un tout autre single. J’aurais proposé “Mantivule“ en premier single. Pourquoi pas, après tout ? Et du coup j’étais un peu déçu au départ parce que j’ai eu l’impression que nous allions encore commencer par un titre avec cette couleur pop sixties. “Stars in Heaven“ est une très belle chanson et elle fonctionne très bien sur l’album mais cela restait encore une fois dans le même esprit. Une fois ce premier single sorti, et j’ai finalement été heureux qu’il le soit parce qu’il a très bien marché en concert et a été pas mal diffusé sur BBC 6 Music (Ndlr : station de radio nationale de la BBC consacrée principalement à la musique alternative, avec une ligne éditoriale plus pointue), j’ai voulu un second single qui fasse comprendre au public que l’album ne se résumait pas à cela. Là encore, le choix évident aurait été “Relish the Possibility“, mais cela restait dans une veine voisine. Je n’avais pas non plus envie de raccourcir “Dream of Mine“ ou l’un des autres morceaux. Alors j’ai simplement proposé “The Wonderment“ au groupe. Et je suis très content que nous l’ayons fait parce que cela donne immédiatement une autre idée du disque et suscite davantage de curiosité.

« L’art, tout comme le psychédélisme ou la méditation, nous préparent à la mort. Et le travail de l’artiste est de chercher à restituer quelque chose de cette étrangeté de l’autre monde » – Kavus Torabi
Cela révèle effectivement une tout autre facette. Justement, à propos de “The Wonderment” et de “Stars in Heaven”, les deux solos de guitare me paraissent très différents : sur le premier j’entends quelque chose de plus canterburien, quand sur le second le toucher semble presque plus moderne. Comment avez-vous abordé le travail des guitares sur cet album, entre toi et Fabio ?
KAVUS TORABI : Le solo de “Stars in Heaven“ est de Fabio, donc il faudrait lui poser la question directement. Sur “The Wonderment“, en revanche, c’est moi. Je peux donc t’en parler un peu. À vrai dire, je n’avais pas de solo de guitare prévu sur cet album. En général, nous aimons qu’il y en ait un sur chaque disque mais, pour une raison ou une autre, cela ne s’était pas imposé cette fois. Je pensais d’abord en faire un sur “Mantivule“ puis Fabio a enregistré le sien et c’était très bien ainsi. Quant à “The Wonderment“, le morceau n’avait pas du tout été pensé au départ comme une composition de cette nature. Fabio avait simplement enregistré une boucle de guitare glissando. C’était le dernier jour de ses prises, il allait repartir au Brésil et il s’est dit qu’il allait laisser cette boucle, quatre minutes environ, comme un possible interlude à éventuellement retravailler par la suite. Plus tard, alors que j’étais en pleine panique, juste avant mon moment d’effondrement, je me suis retrouvé dans cette situation où je n’arrivais plus à avancer sur “Stars in Heaven“. J’avais rempli des pages entières sans parvenir à écrire les paroles ! J’ai donc mis ce titre en pause. Et pour retrouver un peu d’élan, j’ai réécouté cette boucle de Fabio et je me suis dit que j’allais simplement poser un peu de synthé dessus. J’ai donc composé deux lignes de synthétiseur superposées, en suivant les accords. Puis j’ai laissé cela de côté. Après la tournée américaine, une fois les choses un peu apaisées, je m’y suis réattelé. Et là, tout à coup, j’ai entendu une ligne vocale. J’ai entendu la mélodie de « Spirit Bright ». Je l’ai enregistrée rapidement. Puis j’ai commencé à percevoir la structure d’ensemble, cette montée, cette sorte de grand couplet central puis cette fin. Entre-temps, je venais d’acheter une nouvelle guitare, une Telecaster, avec laquelle je n’avais encore jamais enregistré. Je me suis donc mis à jouer et chaque changement de tonalité semblait appeler une phrase différente. Je répondais à chaque modulation par un motif différent. Je n’avais jamais vraiment improvisé un solo de cette manière auparavant. Ce n’est clairement pas un solo joué sur un rythme établi. Il y a bien une pulsation implicite dans le synthé mais cela reste très ouvert. Cela ressemblait davantage à une conversation. J’ai enregistré cela, puis j’ai fait écouter le morceau à Fabio. Il a adoré. Il m’a dit que cela lui faisait penser à Ashra (Ndlr : projet musical dont la musique mêle electronica, ambient et longues dérives hypnotiques), ce qui me parlait immédiatement. Ensuite nous l’avons fait découvrir au reste du groupe. Dave y a ajouté cette basse fascinante, Ian ses cuivres, Cheb ses effets percussifs et le morceau est devenu ce qu’il est. Et cela rejoint ce que je te disais tout à l’heure : jamais nous n’aurions écrit quelque chose comme cela si nous avions voulu faire un album destiné à être d’abord joué en concert à Glastonbury. Ce morceau s’est formé par étapes, sur plusieurs périodes, et c’est aujourd’hui l’un de mes préférés parmi tout ce que nous avons fait avec ce groupe.
Tu as évoqué “Dream of Mine“. Est-ce une sorte de clin d’œil à Shamal (Ndlr : disque de Gong de 1976 à la coloration assez orientale)? Ou bien à tes propres racines (Ndlr : Kavus est né à Téhéran en 1971 puis a rejoint très jeune le Royaume-Uni avec sa famille). Ou peut-être ni l’un ni l’autre ?
KAVUS TORABI : Non, ce n’était pas un clin d’œil conscient. C’est simplement ma façon naturelle d’écrire. J’ai composé ce titre à Noël chez ma compagne en Cornouailles. J’ai écrit la musique sur deux ou trois jours avec une Jazzmaster que j’avais emportée pendant les fêtes. D’ordinaire, je ne fais pas vraiment de démos mais, comme le processus de cet album était différent, j’ai enregistré une version très simple, guitare et voix, juste pour capter la ligne mélodique et la structure. Je n’avais pas envie d’ajouter des parties de batterie ou d’autres arrangements, parce qu’à ce moment-là cela n’aurait plus été Gong mais autre chose. Pourtant, j’entendais déjà très bien où allait le morceau. Je l’ai simplement donné aux autres et nous avons commencé à le travailler en répétition jusqu’à ce qu’il devienne ce qu’il est sur le disque. Il y a dans cette chanson un passage particulier au milieu du morceau. Et j’ai le sentiment que, en termes d’écriture plus anguleuse, tout ce que j’ai fait depuis l’adolescence prend forme avec ce passage. Depuis toujours j’aime ces riffs obliques, ces frottements harmoniques, ces dissonances, non pas étranges à mes oreilles mais chargées d’une électricité particulière. Et ce petit passage central de “Dream of Mine“ me donne l’impression de condenser tout ce que j’essaie de faire depuis mes débuts. Je sais bien que cela paraît un peu grandiloquent, mais c’est vraiment ce que je ressens.
Toujours à propos de “Dream of Mine“, le thème du secret, qui revient plusieurs fois dans le texte, m’a beaucoup intrigué. Peux-tu le développer un peu ?
KAVUS TORABI : Le secret, c’est précisément cela qu’on ne peut pas rapporter du rêve. C’est cet instant où, dans le rêve, on croit tenir quelque chose de fondamental. Voilà, c’est ça. C’est le point central. Mais on ne peut jamais ramener ce secret avec soi au réveil. Et pourtant, on brûle d’y avoir de nouveau accès. C’est, pour moi, très proche de l’instant culminant d’un trip psychédélique ou d’une expérience mystique, ce moment où l’on se dit : oui, je comprends, maintenant je comprends. J’ai enfin saisi le sens caché !
À quoi a ressemblé concrètement le processus d’écriture sur cet album ?
KAVUS TORABI : Sur cet album, chaque morceau a presque sa propre genèse. “Stars in Heaven“ par exemple est un morceau de Cheb. Il en avait l’idée de base et nous l’avons arrangé ensemble. Il avait aussi une ligne vocale. Mais je n’arrivais pas à me l’approprier telle quelle alors je l’ai modifiée pour qu’elle fonctionne pour ma voix. C’est donc une combinaison de sa mélodie et d’éléments nouveaux. “Mantivule“ repose sur une autre logique : au centre du morceau il y a un motif de guitare en rythme pointé que je joue mais, autour de cette trame, chacun suit en quelque sorte sa propre ligne, sa propre interprétation. Je crois qu’un morceau comme “Mantivule“ ne pourrait pas être composé seul par une seule personne, sauf peut-être par quelqu’un doté d’une capacité très rare à démultiplier sa propre créativité. Les éléments proviennent de sources très différentes, ils ne s’opposent pas exactement mais ils se croisent, se frôlent, se rejoignent d’une manière très glissante et très singulière. Et c’est cela qui me surprend toujours dans ce morceau. Je peux entendre ce que je fais, bien sûr, mais la manière dont toutes les parties conversent entre elles dépasse ce que j’aurais pu imaginer seul. C’est une véritable composition collective, jusque dans les parties de batterie. L’atmosphère qui s’en dégage est extrêmement étrange, comme aucun autre morceau auquel j’ai participé. À l’inverse, des morceaux comme “Fragrance of Paradise“ ou “Dream of Mine“ conservent davantage la trace de leur état initial. Si tu entendais mes démos chantées, puis le résultat final, tu percevrais clairement ce que le groupe est venu construire sur cette base première. “The Wonderment“, ainsi qu’évoqué, a encore suivi un autre chemin. Il n’y a donc pas une seule méthode d’écriture sur ce disque.
C’est déjà le troisième album que vous enregistrez avec Frank aux manettes. Pourquoi ce choix ?
KAVUS TORABI : Frank comprend immédiatement ce que nous essayons de faire. C’est devenu un ami et c’est aussi un batteur formidable qui possède son propre label, Slowfoot Records. J’aimais déjà beaucoup le son des disques qu’il produisait là-bas. Je le connaissais un peu. Cheb également. Il admirait d’ailleurs son jeu de batterie. Je savais qu’il avait ce petit studio dans le sud de Londres et une amie qui y avait enregistré m’avait dit qu’il fallait absolument que nous lui rendions visite. Nous avons donc fait The Universe Also Collapses avec lui et cela a tout de suite été très simple. Frank est extrêmement agréable à côtoyer, très calme, très disponible mais aussi très rigoureux dans son travail de mixage. Il s’investit réellement dans la construction d’un univers sonore. Il adhère totalement à Gong, il aime aussi le Gong des origines et cela rend la collaboration très fluide. Il a également mixé notre album live dont j’adore le son. Ce qu’il nous a donné, c’est une couleur qui n’est ni moderne au mauvais sens du terme, ni rétro. Tout semble simplement à sa place. J’aime cette clarté. Rien ne sonne comme ces grosses productions de prog excessivement lustrées, brillantes, surproduites.
Parlons de la tournée. Nous aurons donc l’occasion de voir Gong sur scène en 2026. Vous avez, je crois, une vingtaine de dates en Europe. Vous venez pour 3 dates en France en juillet (Ndlr : Aix-en-Provence, Toulouse et Rouen).
KAVUS TORABI : Oui et nous jouons avec Blood Incantation (Ndlr : groupe américain qui a repoussé les frontières du death metal en y injectant une dimension cosmique, progressive, psychédélique et atmosphérique). Ils sont extraordinaires !
Aurons-nous droit à une part conséquente des nouveaux morceaux sur cette tournée ?
KAVUS TORABI : J’aimerais que nous en jouions au moins quatre. Il y a quatre titres, je pense, que nous avons très envie d’intégrer à la set-list.
Pour moi, cet album mériterait d’être joué en entier sur scène…
KAVUS TORABI : Maintenant que nous avons achevé cette trilogie, sache que nous avons évoqué l’idée, même si je ne sais pas si cela intéresserait vraiment les gens, de jouer les trois albums en une seule soirée. J’y pense souvent, notamment parce que, lorsque Magma s’est reformé vers l’an 2000, je les ai vus au Royal Festival Hall de Londres interpréter l’intégrale de la trilogie Theusz Hamtaahk, Wurdah Ïtah et Mëkanïk Dëstruktïẁ Kömmandöh. C’était absolument prodigieux ! Cette idée est restée ancrée en moi. Je me suis toujours dit qu’il serait merveilleux un jour de faire la même chose. Et aujourd’hui, nous disposons nous aussi d’une trilogie. Nous pourrions le faire. Il y a même des morceaux qui n’ont jamais été joués en concert. Oui, ce serait une très belle chose. Nous verrons.
Tu évoques Magma, je les ai vus fin janvier, en France. Ils ont donné cinq concerts, dans une formule plus resserrée.
KAVUS TORABI : Stella ne chante plus pour le moment, c’est ça ?
Oui, la voix lead était celle d’Hervé. Une formation ramassée, puissante et impressionnante. On a évoqué tes différents projets tout à l’heure. Tu es incroyablement actif. En dehors de Gong, quelle est ta prochaine priorité ?
KAVUS TORABI : Depuis quelques années, le cycle semble se répéter ainsi : un album de The Utopia Strong, puis un album de Gong, puis un album solo et ainsi de suite. Nous en sommes à la troisième itération de ce cycle. Aujourd’hui même, je suis encore en train d’enregistrer mon prochain album solo. L’idée est de le sortir en octobre. J’ai envie d’y consacrer beaucoup d’énergie. Cela a souvent dû rester un projet parallèle, Gong ayant été si prenant. Bref, j’aimerais désormais lui accorder un peu plus de place. Je sens en moi un appel de plus en plus fort pour ces performances en solo. En faisant ces disques, en approfondissant ce qu’ils signifient pour moi, en comprenant davantage ce que veut dire, dans mon cas, faire cette musique-là, je découvre à nouveau des choses passionnantes. J’éprouve une immense gratitude à pouvoir continuer, à cinquante-quatre ans, à apprendre, à aller plus loin, à m’enfoncer davantage dans cette pratique vivante qu’est l’art. J’ai envie de suivre cet élan un peu plus loin, de voir jusqu’où il me mène. Donc, la prochaine grande étape, ce sera cet album solo. Mais dans l’immédiat j’ai aussi quelques concerts avec Cardiacs (Ndlr : groupe culte britannique inclassable, qui a fusionné l’énergie du punk avec la complexité du rock progressif, la fantaisie psychédélique et un sens mélodique baroque) sur la base du nouvel album LSD. Cela s’est mis en place assez vite. Je vais faire cela en mars, puis reprendre essentiellement la route avec Gong pour le reste de l’année. Ensuite viendra l’album solo en octobre. Et j’aimerais beaucoup jouer en solo en Europe en 2027. À part un passage au Roadburn Festival, je n’ai encore presque rien fait de ce côté-là. À suivre donc !
Merci infiniment de cet échange. Et donc, rendez-vous à Rouen ! À bientôt !
KAVUS TORABI : Oui, absolument. Merci beaucoup. Au revoir.
Propos recueillis le 18 février par Stéphane Rousselot via Zoom.


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