Puisant dans le feu des redoutables aciéries de Birmingham pour forger ses riffs acérés, le prêtre judas n’a jamais renié ou perdu sa foi. Portant haut et fort la bannière d’une certaine idée du heavy metal britannique, il s’en est imposé comme le fer de lance tout au long de ce demi-siècle. Les multiples faits d’armes de sa sainte croisade, menée avec une conviction indéfectible, en ont fait une légende vivante. Et cet ecclésiastique paré de cuir et de clous, qui n’a plus rien à prouver à personne, repart une fois encore à l’assaut avec une détermination et une énergie tout aussi rares qu’intactes. Ce dix-neuvième album, Invincible Shield, en est le témoignage irréfutable.
Notre prêtre judas aurait pu, afin de réunir en masse ses fidèles à cette énième liturgie métallique, se contenter de simplement reconduire la formule acclamée lors de l’avènement de l’album Firepower (2018). Mais ce serait mal jauger la flamme divine qui l’anime. Et sans s’éloigner complètement de ce schéma, il nous offre, en guise de somptueux calice, un large panorama de son savoir-faire, parcourant différentes temporalités de sa longue carrière au travers d’un disque d’une grande diversité de tons et de tempos (seule manque à l’appel une référence à la parenthèse plus progressive de Nostradamus) tout en restant plus que profondément ancré sur ses fondamentaux. Conquérant et offensif, Invincible Shield, est une fière cathédrale aux heures de gloire du heavy metal des 80’s, avec la production magistrale du sorcier officiant, Andy Sneap, qui restitue comme jamais ce tourbillon d’énergie électrique et ce sentiment de prise directe sur les amplis. Et aucun titre ne traduit mieux cette sensation que l’implacable « As God is my Witness », nous rappelant, jusqu’à l’accélération finale, l’influence fondamentale que ce groupe incontournable a pu avoir sur une multitude d’autres mouvements metal.
Tout ce qui a fait la renommée du prêtre Judas est ici magnifié lors de cette nouvelle grande messe. Sur son autel sont célébrés ces refrains puissants aux allures d’hymnes, cette véritable usine à riffs en acier trempés, ces alternances de leads appuyés et inspirés (le duo de guitaristes solistes Glen Tipton / Richie Faulkner fonctionne une fois de plus réellement à merveille), cette virtuosité omniprésente avec parfois une vitesse d’exécution stupéfiante, la puissance métronomique de la rythmique (on ne rappellera jamais assez l’importance de l’arrivée en 1989 de Scott Travis, adepte de la double pédale) et bien entendu, l’unicité du chant de celui que l’Histoire retient pour toujours comme le « Metal God ». D’ailleurs, Rob Halford apparaît ici beaucoup plus en forme que sur le précédent album. Il démontre un registre vocal impressionnant, couvrant un large spectre, alternant voix claire, timbre rugueux et légendaires montées dans les aigus (avec à son apogée le passage de « Cynicism greed is what you’re fed » sur « Panic Attack »), jusqu’à nous offrir un étrange mimétisme avec un certain Axl Rose sur « Fight Of Your Life ». Difficile de croire, dès lors, que le chanteur affiche 72 ans au compteur.
L’album a été écrit par le trio Halford, Faulkner et Tipton (en dépit de la maladie de Parkinson qui affecte ce dernier et le tient éloigné de la scène), non pas à distance, mais réellement dans la même pièce, ce qui contribue immanquablement à l’irréprochable dynamique d’ensemble. Et si Judas Priest ne propose rien de fondamentalement révolutionnaire au travers de Invincible Shield, les anglais démontrent en revanche cette capacité à maintenir l’attention tout au long des 14 titres de grande facture que constitue l’édition deluxe (indispensable au regard de la qualité des trois titres supplémentaires proposés). La vélocité du groupe est intacte, à l’image du frénétique « Panic Attack » ou de l’enfiévré « The Serpent and the King ». Mais le groupe excelle également sur des mid-tempo aux riffs pachydermiques, ainsi que l’illustrent « Escape from Reality » (et sa splendide intro) ou « Giants in the Sky » (avec sa mélodie heavy blues). Les hymnes ne manquent pas. Et on imagine sans peine la foule reprendre à l’unisson « Invicible Shield », véritable ode à la gloire du style, du groupe et de la loyauté des fans, à l’acmé de la doxologie metal (« Invicible, our masses are united / Invincibles, nous sommes tous unis »). Des titres comme « Trial by Fire » ou « Gates of Hell », apparaissent quant à eux réellement taillés pour les stades, de ceux que l’on scande les poings levés. Et il en va de même pour « Sons of Thunder » qui, comme le concède Rob Halford, est un hommage direct à « Hell Bent for Leather ». Et si tout cela ne suffisait pas, le groupe se permet le luxe d’un véritable tube en puissance, « Crown of Horns », complètement calibré pour les radios (sans connotation péjorative) qui figurera immanquablement sur la set list des anglais. Enfin, le prêtre judas sait nous surprendre avec le sombre et théâtral « The Lodger », petit joyau qui rompt avec le rythme de l’album et conclut à perfection ce nouvel office religieux.
Avec Invicible Shield, le groupe britannique ajoute un passionnant nouveau chapitre à sa riche discographie. Peu de groupes de cette grande époque perpétuent, aujourd’hui encore, avec tant d’élan, d’opiniâtreté et de réussite, ce remarquable héritage heavy metal. Et c’est sans doute pour cette raison que Judas Priest demeure tout simplement Indétrônable. Amen.
JUDAS PRIEST – INVINCIBLE SHIELD

Titre : Invincible Shield
Artiste : Judas Priest
Date de sortie : 2024
Pays : Angleterre
Durée : 52’32
Label : Epic Records
Setlist
1. Panic Attack 5:26
2. The Serpent and the King 4:19
3. Invincible Shield 6:21
4. Devil in Disguise 4:44
5. Gates of Hell 4:37
6. Crown of Horns 5:45
7. As God Is My Witness 4:35
8. Trial by Fire 4:21
9. Escape from Reality 4:24
10. Sons of Thunder 2:58
11. Giants in the Sky 5:03
Line-up
Glenn Tipton – guitares
Richie Faulkner – guitares
Ian Hill – guitare basse
Scott Travis – batterie
Guests:
Andy Sneap – production

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