A l’occasion de la sortie du 8ème album studio de Redemption, nous avons eu l’occasion d’échanger avec Nick Van Dyk, guitariste, principal compositeur et fondateur de ce groupe exceptionnel, à l’extrémité la plus heavy du spectre prog métal. Un échange passionnant qui révèle un parcours personnel foncièrement atypique dans le monde de la musique. Et on ne peut, à ce titre, que saluer plus encore la passion et l’énergie qui animent Nick, ainsi que la détermination avec laquelle il a su construire avec succès son œuvre, positionnant indéniablement Redemption parmi les meilleurs groupes de prog-métal de ces deux dernières décennies. Chapeau bas !

Tu es le fondateur de Redemption, groupe avec lequel tu as écris et enregistré à ce jour plus de huit albums studios. Mais ton quotidien est d’abord celui d’un vice-président de multinationales et pas des moindres (Walt Disney, Nexon). Honnêtement, comment parviens-tu à concilier tout ça ? 

NICK VAN DYK : Je te remercie de poser la question sous cet angle, on me demande généralement plutôt pourquoi il s’est écoulé cinq ans depuis notre dernier album (ndlr : rires) ! Effectivement, ma première contrainte c’est de trouver le temps. Et à cette contrainte s’ajoute la question de la créativité. Tu ne peux pas être créatif sur commande, ou en tout cas pas avec un niveau de qualité constant. Concrètement je dois attendre que l’inspiration soit au rendez-vous. Je suis un bourreau de travail et surtout un passionné, donc je trouve toujours des solutions. De toute façon la réalité est que l’on n’a jamais assez de temps pour travailler sur un album. Même si la musique était mon seul quotidien, ça nous aurait sans doute pris trois à quatre ans pour sortir cet album. Et à ce titre, je veux vraiment remercier nos fans pour leur patience.

Est-ce que tes collègues en entreprise savent que tu es le leader d’un groupe de prog-metal ? Et si oui, quelles sont les réactions ?  

NICK VAN DYK : J’ai vécu deux situations diamétralement opposées. A l’époque de Disney j’ai eu un patron brillant qui m’a toujours recommandé de passer sous silence Redemption au risque, selon lui, de perdre toute crédibilité dans le business. A contrario, je me suis rendu compte dans mon job suivant, qui était dans un univers beaucoup plus créatif puisque je bossais avec un associé producteur de films, que cette singularité me distinguait des autres et étoffait ma crédibilité. Tu sais, il fut un temps où je m’inquiétais que des personnes de mon univers professionnel découvrent la passion musicale qui m’anime. Aujourd’hui, avec google, je suis presque plus inquiet de l’inverse (ndlr : rires) ! Heureusement les clichés n’ont pas toujours la peau dure et certains préjugés largement répandus il y a dix ou quinze ans ne sont plus d’actualité. Tiens, une anecdote sur le sujet. Dans un précédent job je devais rencontrer le ministre anglais de la culture dans le cadre d’une recherche d’aide au financement pour la réalisation d’un film. On arrive à Whitehall, très impressionnés, comme tu peux l’imaginer, et habillés selon le protocole en vigueur. Et là, au moment de rentrer dans le bureau du ministre j’aperçois immédiatement un disque de platine d’Iron Maiden. J’ai bien sûr tout de suite embrayé la conversation sur Maiden. Il s’est avéré que le ministre était un fan invétéré du groupe. Et au bout de quarante minutes de discussion on est revenu à l’objet du rendez-vous et il m’a dit « oui bien entendu, aucun problème pour l’aide au financement ». Tu vois de temps à autre cette passion pour le métal peut te rendre de grands services…

Un disque de Maiden dans le bureau du ministre de la culture… certains pourraient crier au scandale…

NICK VAN DYK : Oui mais il faut  reconnaitre qu’Iron Maiden est désormais devenu un classique du rock. Il aurait été peut-être beaucoup plus surprenant de se retrouver nez à nez avec un album de Periphery ou de Behemoth  sur le mur…. (ndlr : rires)

Redemption (2023)

« Nous n’avons pas cette pression financière additionnelle. Ce qui explique surement pourquoi nous nous entendons si bien et n’avons jamais eu de désaccords artistiques. Et cela contribue à la longévité du groupe. » – Nick Van Dyk

Est-ce que le fait que Redemption soit d’abord une passion et non pas un moyen de subvenir à tes besoins influence ton approche artistique ? Et si oui, en quoi ? 

NICK VAN DYK : Les choses auraient pu être différentes si nous avions commencé il y a vingt ans, mais force est de constater que le business de la musique a énormément évolué et qu’il est compliqué pour un groupe de gagner sa vie de nos jours. Heureusement, dans ma situation, je peux me permettre de dédier 100% du budget alloué par le label à l’album, ce qui se traduit, je l’espère, par un disque de meilleure qualité. Clairement, si ce n’était pas le cas je ne pourrais pas bénéficier par exemple des services de musiciens comme Marty Friedman ou de l’artwork de Travis Smith (ndlr : Megadeth, Devin Townsend, Opeth etc…). Nous partageons au sein de Redemption cette acceptation qu’aucun d’entre nous ne peut dépendre uniquement du groupe, financièrement parlant. Tom (Englund) est évidemment très occupé par d’autres projets, dont Evergrey. Notre batteur a son propre groupe et également un job au quotidien. Idem pour notre bassiste. Et Vikram, notre claviériste, a un million d’autres activités. Donc nous n’avons pas cette pression financière additionnelle. Ce qui explique surement pourquoi nous nous entendons si bien et n’avons jamais eu de désaccords artistiques. Et cela contribue à la longévité du groupe, indépendamment du fait que nous travaillons bien sûr intensément sur nos albums avec cette volonté de nous surpasser à chaque fois. D’ailleurs, le label nous accorde également toute sa confiance d’un point de vue artistique. Redemption est un projet viable pour eux au regard de notre base de fans.

Si tu devais définir la musique de la Rédemption et retenir trois titres qui l’illustrent au mieux…

NICK VAN DYK : Je pense que notre musique comporte trois facettes différentes, reflétant bien sûr toutes nos influences et les miennes en particulier.  La première tient au fait que j’ai grandi dans les années 80 à San Francisco avec la naissance du mouvement thrash metal, ce qui explique ce côté très heavy dans notre musique. Un bon exemple serait un morceau plutôt ancien comme ”Threads ” ou le titre éponyme du dernier album ”I am the Storm”. La seconde est une sorte de métal très mélodique et très compact, peut-être moins agressif avec quelques touches progressives. ”Seven Minutes from Sunset” sur le nouvel album ou ”Walls” me paraissent de bons exemples. Et la troisième est illustrée par ces compos un peu plus longues, plus inspirées par le rock progressif avec une certaine qualité cinématographique. Là, je dirais ”Black and White World” ou ”Remember the Dawn”  du dernier album. Je parle de prog mais, juste pour être clair, mon ambition n’a jamais été de faire partie de ce genre de groupes qui te balancent une intro atmosphérique de plusieurs minutes avec des textes parlés (ndlr : rires).

Parlons donc maintenant de I am the Storm. Qu’est-ce que tu avais en tête à l’heure d’attaquer ce huitième album ? 

NICK VAN DYK :  En premier lieu, notre ambition demeure de proposer une musique qui nous enthousiasme et qui, en retour, plaise au public. Ensuite, nous n’avons jamais ressenti le besoin de fondamentalement nous réinventer car à chaque nouvel album nous faisons face à une situation différente qui influence notre manière de composer. Sur le précédent album c’était par exemple l’arrivée au chant de Tom. Sur cet album c’est celle de Vikram aux claviers, qui s’est très impliqué dans l’écriture. Tout le monde contribue à sa manière dans le groupe même si je suis usuellement celui qui pose la base des idées, les assemble et les partage avec les autres pour avis. Mais Vikram a apporté des idées qui ont eu réellement un impact majeur et notamment, par exemple, l’architecture de ”The Emotional Depiction of Light”. Nous avons eu aussi une super collaboration sur la longue pièce ”Action at a Distance”. J’en avais initialement écrit deux parties, le début et la fin de la compo, mais toutes deux étaient sur une tonalité et des tempos différents. C’est Vikram qui a trouvé le moyen de les relier avec une superbe section instrumentale. Et on a même fini par revoir ensemble le début du morceau. Ces échanges entre nous et les compromis que nous avons été amenés à faire nous ont également permis de grandir. Et j’allais oublier, il y a aussi un titre bonus disponible sur le vinyle ”The Far Side of the Clouds” qui sortira éventuellement en numérique. Ce morceau est à l’initiative de Vikram. Dans ce cas précis, je suis parti de son travail pour y apporter des suggestions et non l’inverse.

Nick van Dyk

« Je pense que notre musique comporte trois facettes différentes, reflétant bien sûr toutes nos influences et les miennes en particulier. » – Nick Van Dyk

Tu viens d’évoquer la composition épique ”Action at a Distance” qui est un de mes titres préférés de cet album. Son texte m’interpelle. Peux-tu nous parler du thème du morceau ? 

NICK VAN DYK  :  Oui bien sûr. Comme beaucoup de monde j’ai pas mal lu pendant la période de pandémie mondiale. Et j’ai découvert un livre extrêmement intéressant qui aborde un concept en physique subatomique mis en exergue par Einstein et dénommé intrication quantique (ou action à distance). Tu peux prendre un atome, le partager et le déplacer en deux endroit différents. C’est ce qu’ils font sans cesse dans le grand collisionneur de hadrons en Suisse. Tu as donc ces deux particules qui sont distantes de deux kilomètres l’une de l’autre. Et si tu modifies la rotation des électrons sur l’une de ces particules, cette rotation change instantanément à l’identique dans l’autre particule. Nous ne savons pas pourquoi cela se produit. Il y a beaucoup de spéculations. Peut-être que c’est lié à la théorie des cordes en physique fondamentale. Peut-être que notre perception est trop limitée et que d’autres couches de connexion physique peuvent se matérialiser lorsque l’on fait, par exemple, l’expérience de l’Ayahuasca. Non pas que je recommande cette expérience bien sûr ! Mais l’idée majeure de ce phénomène étrange est que ces particules liées d’une manière inexplicable ne sont jamais véritablement séparées. Je pense que c’est une notion intéressante à étendre aux êtres humains. Certaines connections existent entre nous de la même manière que si nous étions voisins. Et nos vies s’en trouvent modifiées quand bien même physiquement nous ne nous sommes jamais rencontrés. Un concept intéressant auquel réfléchir pendant que cette petite planète tourne autour du soleil…

Pour rester sur le thème de l’écriture de textes, est ce que selon toi des outils comme chatgtp vont un jour reléguer l’humain au passé dans ce domaine ?

NICK VAN DYK :  Disons que ce qui est proposé par chatgtp est déjà d’un meilleur niveau que 80% des textes écrits aujourd’hui. Je vois les possibilités de ces outils dans mon travail au quotidien, que ce soit dans la création artistique ou dans la rédaction d’un pitch pour un film. Les utiliser te permet d’arriver à un point de départ très rapidement. Par exemple, nous venons de présenter une émission de télévision avec mes partenaires qui sont de gros producteurs de films et nous avons utilisé pour ce faire des illustrations assistées par l’Intelligence Artificielle. Dans le passé il aurait fallu dépenser des centaines de milliers de dollars pour réaliser ces 40 pages d’illustrations et cela aurait pris des semaines. Là il nous a fallu six jours pour une fraction des coûts et un excellent rendu. Néanmoins à ce stade, ces outils ne peuvent pas reproduire l’étincelle de la créativité humaine qui fait la différence au final. Ils constituent juste un bon point de départ pour te donner rapidement de la matière. N’oublions pas que ces outils s’inspirent de ce qui existe déjà. Comme beaucoup d’autres choses. Prends l’exemple de la télévision. Il y eu tout d’abord la série Breaking Bad, dont un sample apparait d’ailleurs sur I am the Storm. Et quelques années plus tard, est apparue sur Netflix la série Ozark, également très populaire ici et au demeurant extrêmement bien faite. Elle a remporté plein de prix, à juste titre. Mais en regardant cette série, tu te rends compte que quelqu’un chez Netflix s’est dit : « Nous aimons le personnage de cette série, essayons de nous en inspirer« . C’est une excellente série, mais elle n’aurait jamais existé si quelqu’un n’avait eu l’idée de Breaking Bad en premier lieu.  Breaking Bad en revanche ne ressemble à rien de ce qui avait été proposé auparavant. C’est là que réside la vraie créativité humaine. Un autre exemple est ce film Everything, Everywhere All at Once que mes associés ont présenté et qui a remporté un grand nombre d’Oscars. Il n’y a aucune chance qu’un ordinateur ait inventé ce film. Ce qui est étrange car, d’une certaine manière, l’intelligence artificielle a beaucoup à voir avec cette intrigue, mais c’est typiquement ce type de créativité qu’il est très difficile de voir émerger de l’apprentissage automatique.

« Un des plus grands moments pour moi a été de pouvoir faire la première partie de Dream Theater en 2007 pour leur tournée de six semaines en Amérique du Nord devant un public massif. » – Nick Van Dyk

Pour en revenir à Redemption, peux-tu nous parler de ton parcours et de la genèse du groupe ?

NICK VAN DYK : Il y a une dimension quasi universelle dans la musique, ou du moins à minima en Occident, qui est mon seul référentiel : la musique joue un rôle prépondérant, quand tu grandis, dans la construction de ton identité en tant qu’adolescent. Notamment, cette manière de t’affranchir de tes parents et de leurs goûts, de te différencier et de trouver ta propre voie… Même s’il ne s’agit au final que de se définir, en partie, par rapport à un autre cadre de référence. Je n’ai jamais eu les cheveux longs, mais il y a quelque chose dans la culture heavy metal qui renvoie à une certaine attitude. Et sans être un gamin à problèmes, j’étais tout de même un peu un outsider à l’époque. Je n’étais pas le gamin le plus « cool » de l’école (ndlr : rires). En revanche j’étais réellement passionné, comme le sont souvent les enfants, je suppose.  J’ai grandi en jouant du piano, j’ai appris la guitare, j’ai joué de la musique et j’ai écrit un tas de choses, uniquement pour mon propre plaisir, sans me perdre en quelconques conjectures.  Bref, je ne m’attendais à rien.  Un jour, je suis tombé par hasard sur Ray Alder  (Ndlr : Fates Warning, Engine, A-Z) lors d’un concert de Flotsam & Jetsam dans un petit club à Hollywood, The Whiskey. Mais je n’ai pas voulu l’embêter, je me suis contenté de le saluer et l’ai laisser profiter du concert. Le respect du fan ! (ndlr : rires). Dix jours plus tard je l’ai recroisé lors d’un concert de Saxon, exactement au même endroit ! Il était avec Bernie (Ndlr : Versailles, guitariste d’Agent Steel). Cette fois-ci, je suis allé lui parler. Il se souvenait de moi et nous avons commencé à discuter. Avec le temps nous sommes devenus amis. J’ai bien mis six ou huit mois avant de prendre mon courage à deux mains pour lui présenter ce sur quoi je travaillais. Je ne me souviens plus de la manière dont ça s’est passé mais en tout cas il m’a proposé de me filer un coup de main pour retravailler tout cela! Tout comme Bernie qui était ravi d’intégrer certaines idées qui n’avaient pas été retenues pour Agent Steel. Ensuite, ça a été relativement vite. Nous sommes parvenus à retenir l’attention d’un label. Et fort de cette situation, nous avons pu proposer à Jason Rullo, batteur de Symphony X, et à Rick Mythiasin, chanteur de Steel Prophet, de nous rejoindre pour avancer sur les démos. Le fruit de ce travail a achevé de convaincre le label, ce qui nous a permis de sortir un premier album (ndlr : Redemption en 2003, sur lequel on retrouve également des interventions du guitariste Michael Romeo et du batteur Mark Zonder). Ensuite, lorsque Ray a vu que ce projet pouvait réellement s’inscrire dans la durée et que la musique prenait encore une nouvelle dimension, il m’a demandé s’il pouvait officier au chant (ndlr : à partir de l’album The Fullness of Time, 2005). Bien sûr je n’ai pas hésité !

Le blue print du groupe est bien établi désormais. Est-ce qu’il y a autre chose que tu as envie d’explorer à l’avenir, qu’il s’agisse de musique ou de textes ? 

NICK VAN DYK : J’ai le sentiment que nous faisons déjà ce que nous voulons musicalement. Je veux juste essayer de continuer à m’améliorer sans cesse. Je ne ressens pas particulièrement par exemple le besoin d’écrire un morceau de musique de 2 heures et demi. C’est presque la seule chose que nous n’avons pas vraiment expérimentée dans ce genre. Ça peut être amusant à faire en tant que projet secondaire mais loin de moi l’idée de créer un opéra rock avec 15 chanteurs différents (ndlr : rires). Pour ce qui est de textes, j’essaie de proposer des choses qui ne me font pas honte quand je les relis deux ans plus tard. Il y a une chanson sur le précédent album intitulée « The Echo Chamber » qui traite de l’incapacité croissante des gens à échanger avec des personnes avec lesquelles ils ne sont pas d’accord sans les diaboliser. Je ne connais pas tes idées politiques, mais si quand bien même elles étaient différentes des miennes, ça ne devrait en rien affecter ma capacité à t’apprécier en tant que personne et à accepter qu’il y a des choses sur lesquelles nous pouvons ne pas être d’accord. Généralement, tu sais, j’écris d’abord des paroles en réponse à quelque chose qui m’émeut plutôt que face à l’urgence de la nécessité d’un texte pour un morceau déjà composé.

Quel est le meilleur moment que tu aies vécu avec le groupe ? 

NICK VAN DYKE : Eh bien, j’espère que ce moment n’est pas encore arrivé (ndlr : rires). Plus sérieusement, un des plus grands moments pour moi a été de pouvoir faire la première partie de Dream Theater en 2007 pour leur tournée de six semaines en Amérique du Nord devant un public massif. C’était top. Nous avons aussi joué un concert sold out incroyable en 2011 à Essen, en Allemagne. La connexion avec le public était phénoménale. Jouer en live est génial. Et chaque moment avec ce groupe est un pur bonheur !

Interview réalisée en avril 2023 – Stéphane Rousselot avec l’accord de AFM records (Remerciements à Mona Miluski).

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