Bruce Dickinson - The Mandrake Project
3.8Note Finale

Du haut de ses 65 ans, l’homme force le respect, voire l’admiration. Bien loin des clichés souvent véhiculés au sujet du monde du metal, celui qui réfute le statut de rock star peut se targuer d’un parcours hors normes, au-delà de sa carrière exceptionnelle avec Iron Maiden. Pilote de ligne, entrepreneur (il a créé sa propre société d’aviation), escrimeur pour l’équipe d’Angleterre, animateur radio, écrivain (deux romans) ou encore scénariste d’un film d’horreur, Bruce Dickinson, vient d’ajouter ces dernières années à son palmarès la publication d’une autobiographie, un combat gagné contre le cancer et désormais, ce tout nouveau septième album solo (le premier depuis Tyranny of Souls en 2005).

The Mandrake Project est en réalité un disque dont la gestation s’est étalée sur plus de deux décennies. Ainsi, l’ébauche de la composition « Shadow of the Gods«  date du début des années 2000, dans le contexte d’un projet qui ne vit (hélas) jamais le jour et avait pour ambition de réunir trois grandes voix du heavy metal, à savoir le regretté Ronnie James Dio, Rob Halford (Judas Priest) et Bruce Dickinson lui-même. L’artiste anglais s’est de nouveau associé ici à celui qu’il considère comme son frère de sang, le guitariste producteur américain Roy Z, qui l’a déjà accompagné sur quatre de ses albums solo. Contrairement à ce que son titre et tout le teasing autour de la sortie de l’album pourraient le laisser supposer, The Mandrake Project n’est pas un concept album ; seuls quelques compositions sont reliées à cette histoire illustrée par une bande dessinée (dans un style proche des célèbres Marvel) accompagnant la sortie de l’album et faisant une large part à un mélange de métaphysique, d’ésotérisme et d’occultisme, comme bien souvent avec Bruce Dickinson, féru de l’œuvre de William Blake et inspiré par la noire légende d’Aleister Crowley.

Musicalement, l’album apparaît comme une synthèse de toute sa carrière solo, de l’excentrique Balls to Picasso au radical Skunkworks, en passant par ces quelques disques profondément cimentés dans le heavy metal (Accident of Birth, The Chemical Wedding etc…).  La voix de celui qui fut surnommé « air raid siren » a repris quelques couleurs, un net regain de forme que nous avions pu apprécier lors de la prestation d’Iron Maiden au Hellfest de 2023. En revanche, il est évident que le chanteur lutte à certains moments avec les notes très hautes et force d’autant, ce qui rend parfois pénible l’écoute. A contrario, de manière très intéressante, Bruce Dickinson rappelle également à ses détracteurs que sa voix peut faire des merveilles dans le bas de la tessiture, en témoigne le début de « Shadow of the Gods », ou prendre des accents insoupçonnés comme sur la première partie de « Rain on the Graves ».

Le disque, en deux temps, propose tout d’abord une succession de titres d’un format assez standard, mais avec une grande diversité de styles. Le sombre « The Afterglow of Ragnarok », qui ouvre l’album avec un voile de mystère et de fantastique, foncièrement heavy metal dans l’âme, est appelé à devenir un classique du répertoire de l’anglais en live, avec cette très belle envolée vocale (« From the night the sun will rise again, again / Des profondeurs de la nuit le soleil se lèvera de nouveau, de nouveau »). « Rain on the graves », qui célèbre une nouvelle version du pacte faustien, permet de retrouver le talent de conteur de Bruce Dickinson, très théâtral de bout en bout. Le mid-tempo « Fingers in the Wounds « , porté par des claviers assez élégants (jusqu’au break très orientalisant), offre l’opportunité au chanteur de renouer avec l’énergie de ses prouesses vocales sur le refrain, cadre parfait pour dénoncer l’idolâtrie religieuse aveugle, tout en glissant une référence biblique au fameux doute de l’apôtre Thomas (« So put your fingers in the wounds, and pray that it’s God / Alors mets tes doigts dans les plaies et prie pour qu’il s’agisse de Dieu»). Quelques titres plus heavy rock, aux refrains marquants, viennent compléter cette photo ; « Resurrection Men », avec cette sensation de charge héroïque (passée la surprise de ce chant désagréable, car complètement décalé de la mélodie sur le premier couplet), « Many Doors to Hell » narrant l’histoire d’une femme vampire lassée de l’éternité à laquelle est vouée, « Mistress of Mercy », mené pied au plancher, avec un très bon riff d’ouverture et un beau break mélodique.

Puis avec la ballade « Face in the Mirror  » qui offre une respiration bienvenue, bien qu’articulée autour d’une mélodie de piano un peu répétitive, l’album prend une nouvelle orientation, ralentissant le tempo et donnant à Bruce Dickinson la possibilité, non seulement, de s’éloigner du style qui a fait sa renommée première mais, également, de proposer des textes d’une portée plus intimiste (à l’image du remarquable « Tears of the Dragon » sur Balls to Picasso). Et l’album de prendre son envol avec, tout d’abord, le très orchestré « Shadow of the Gods », qui se métamorphose graduellement en mini-épique, avec une certaine dimension prog. L’émotion est palpable sur la première partie du morceau avant que le jeu ne se muscle (avec un intermède presque hardcore !) et que le titre ne change de visage. S’ensuivent enfin les dix minutes de « Sonata (Immortal Beloved) », titre tout en lente progression et qui démarre sur une rythmique électronique. A l’image d’un voyage au bout d’une nuit dépressive, la composition multiplie les intonations déchirantes, comme sur la détresse du refrain (« Save me now / Sauve moi maintenant ») ou sur le constat final (« For love has brought you here and love will tear you apart / Car l’amour t’a guidé ici et c’est l’amour qui te mettra en pièces»), dans une atmosphère presque Floydienne, avant que le titre ne se conclut admirablement sur un solo de guitare dont les dernières notes semblent mourir peu à peu à l’horizon.

The Mandrake Project propose également le titre « Eternity has Failed », ce qui ne manquera pas d’éveiller la curiosité des fans d’Iron Maiden. Malheureusement, cette version souffre de nous être présentée après celle de la vierge de fer, ce qui est certes profondément injuste puisque c’est originellement une composition de Bruce Dickinson sur laquelle Steve Harris, en fin connaisseur, avait jeté à l’époque son dévolu, décidant de la retenir pour l’album Book of Souls. La version figurant sur cet album solo paraît singulièrement pataude en comparaison et manque cruellement de ce souffle épique qui enveloppe la version de Maiden, en dépit d’une intro plus organique. L’occasion manquée pour Dickinson de, peut-être, revisiter à posteriori le titre et de lui donner une tout autre dimension, voire une nouvelle vie. Et ce n’est pas l’intervention des claviers sur le break qui apporte quoi que ce soit. Bref, une version tout à fait dispensable.

Porté par de belles mélodies, une réelle énergie et une diversité de tons, ce septième effort solo de Bruce Dickinson se révèle un disque plus qu’honorable. En revanche, il est également presque trop prévisible et ne défriche aucuns territoires nouveaux. Et c’est peut-être, à minima, une certaine facilité à reconduire des formules éprouvées qu’on peut reprocher à The Mandrake Project, surtout au regard du pédigrée de l’artiste et de la liberté absolue dont il jouit ici, loin des contraintes restrictives de la machine de guerre Iron Maiden.

BRUCE DICKINSON – THE MANDRAKE PROJECT

Bruce Dickinson - The Mandrake Project (2024)

Titre : The Mandrake Project
Artiste : Bruce Dickinson

Date de sortie : 2024
Pays : Angleterre
Durée : –
Label : BMG

Setlist

1. Afterglow of Ragnarok 5:45
2. Many Doors to Hell 4:48
3. Rain on the Graves » 5:05
4. Resurrection Men 6:24
5. Fingers in the Wounds 3:39
6. Eternity Has Failed 6:59
7. Mistress of Mercy 5:08
8. Face in the Mirror 4:08
9. Shadow of the Gods 7:02
10. Sonata (Immortal Beloved) 9:51

Line-up

Bruce Dickinson – lead vocals (all tracks), acoustic guitar (tracks 4, 8), bongo drums (4), additional keyboards (6, 7), percussion (6)
Roy Z – bass, guitar
Dave Moreno – drums
Giuseppe Iampieri – keyboards
Chris Declercq – solo guitar (track 3)
Gus G – solo guitar (track 6)
Sergio Cuadros – woodwinds (track 6)

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