Rencontre avec Mark Zonder, le batteur qui, selon les mots de Jim Matheos, fut le game-changer pour Fates Warning en 1989 avec l’album Perfect Symmetry, permettant au groupe américain d’écrire l’un des actes fondateurs de ce mouvement prog metal naissant, aux côtés de Dream Theater et Watchtower. Mark Zonder aura marqué l’histoire de ce style musical de son jeu polyrythmique inimitable, en traditional grip – une véritable singularité dans l’univers rock – et intégrant des pads électroniques et déclencheurs à son kit de batterie. Ce musicien hors pair s’était associé en 2022 avec son ex-compère de Fates Warning, l’incontournable Ray Alder au chant, pour former un nouveau groupe, A-Z, dont le premier album m’avait particulièrement impressionné – dans une veine prog metal extrêmement mélodique, avec un propos centré sur des morceaux plutôt courts et des refrains soignés, très « arena rock », évitant donc volontairement toute digression instrumentale, indépendamment de l’incontestable pedigree des musiciens (Philip Bynoe à la basse, Vivien Lalu aux claviers et Joop Wolters à la guitare). A-Z est de retour en 2025 avec un second album, A2Z², et un casting partiellement renouvelé et encore plus éblouissant, intégrant le guitariste rythmique Nick Van Dyk (Redemption), le lead-guitariste Simone Mularoni (DGM) et le claviériste Jimmy Waldo (Alcatrazz). Sur ce disque, la fière équipe emmenée par Mark Zonder ne dévie pas de sa trajectoire initiale, continuant à privilégier des titres aux refrains marquants et taillés pour les stades, tout en musclant et en élevant encore le niveau de jeu. Mark évoque ici l’approche de A-Z, le changement de line-up pour ce second album, la dynamique d’équipe mise en place, son approche en termes de batterie ainsi que l’époque Fates Warning. Un entretien passionnant avec un artiste déterminé, sans langue de bois, faisant preuve d’un grand sens de l’humour et … d’une énergie tout aussi prodigieuse que contagieuse.
Peux-tu raconter aux lecteurs comment le projet A-Z a vu le jour ?
MARK ZONDER : Juste avant de commencer, une petite précision : ce n’est pas un projet. J’ai toujours trouvé que le mot « projet » était l’un des plus laids de l’univers musical (Ndlr : rires). Pour parler de la genèse de A-Z, il faut revenir quelque peu en arrière. J’ai été père de jumeaux il y a environ 18 ou 19 ans. Et très clairement, à cette époque-là, quand j’ai quitté Fates Warning, je ne voulais plus faire partie d’un grand groupe avec cette contrainte de partir en tournée six mois ici, six mois-là. Je souhaitais vraiment me consacrer à mes enfants. J’ai tout de même fait un peu de scène à l’époque, quelques trucs, mais toujours courts et ponctuels. Et puis, lorsque mes enfants sont devenus grands, j’ai eu envie de monter mon groupe. Avec une obsession — proposer une musique d’une réelle qualité mélodique où ce qui prime, c’est le refrain, sans renoncer à une exigence technique pour autant. J’ai passé beaucoup de temps dans des groupes très prog et c’était top, mais je voulais renouer avec cette musique que j’aimais vraiment, celle avec laquelle j’ai grandi ; UFO, Thin Lizzy, Peter Frampton… Et c’est dans cet esprit que j’ai monté A-Z. Je me suis dit : « Mark, si tu dois y aller, c’est maintenant. Mets dans ce groupe ton argent, ta sueur et ton énergie et vas-y à fond ». Contrairement à tous ces groupes auxquels j’ai contribué, A-Z, c’est 100 % ma vision. C’est parti de cette idée. Avec le souhait de trouver des musiciens à qui je puisse dire « Sois aussi créatif que tu le souhaites ». J’ai bien évidemment une idée générale de ce que je veux obtenir et j’impose quelques fondamentaux, mais en dehors de ça, c’est carte blanche aux musiciens.
La première mouture de A-Z intégrait le claviériste français Vivien Lalu. Comment as-tu été amené à bosser avec lui ?
MARK ZONDER : J’ai passé beaucoup d’appels afin de monter le groupe à l’époque. J’ai aussi joué et essayé d’écrire avec de nombreux musiciens, mais ça ne s’est pas révélé probant. Le premier claviériste que j’ai appelé pour ce groupe, c’était Matt Guillory (Ndlr : James LaBrie, James Murphy, John West et une foultitude d’albums dans les années 90 en tant que musicien de studio pour l’écurie de Mike Varney). Matt m’a gentiment répondu qu’il était « très occupé en ce moment » — ce qui, en d’autres termes, signifie que ce que je proposais ne payait pas assez (Ndlr : rires). Parce que, soyons honnêtes : si tu as de l’argent, les gars sont beaucoup plus réceptifs. Ceci étant, c’est lui qui m’a orienté vers Viv. Et c’est parti de là. Mon tout premier échange avec Viv, c’était à propos de ses années lycée : il m’a raconté qu’à cette époque, il écoutait en boucle tous les albums auxquels j’avais participé — Fates Warning, Chroma Key, etc. Viv jouait déjà de son côté avec Joop (Ndlr : Wolters – un six-cordiste aussi à l’aise sur le funk, le jazz ou le metal) depuis des années, ce qui a facilité le choix du guitariste. Philip Bynoe, lui, c’était une évidence — c’est mon partenaire à la basse depuis un bout de temps, un vrai pilier (Ndlr : au sein du groupe Warlord, l’autre groupe de Mark Zonder depuis 2013). Et quant à Ray, sache qu’il n’était pas mon premier choix. Mais uniquement parce que je ne voulais pas d’amalgame avec Fates Warning. Je voulais éviter les commentaires du style « Mark est de retour. Avec Ray. Ça va sonner comme du Fates Warning ». Tu vois ce que je veux dire ? Quand tu montes un nouveau groupe, le pire qui puisse t’arriver, c’est que la presse ou le public s’emparent d’un détail secondaire pour, au final, détourner l’attention de la musique. Mais au bout d’une trentaine d’auditions, avec des chanteurs soit très connus, soit totalement inconnus, j’ai fini par appeler Ray. Parce que je savais qu’il adorait ce genre de musique. Et je savais, avec toutes ces années passées ensemble au sein de Fates Warning, qu’il était capable de chanter avec un sens du rythme absolument parfait. Tu retrouves souvent ça dans la musique pop ou rock : le chanteur est calé sur le batteur. Tu as des groupes prog, par exemple, où le chanteur ne suit pas forcément le groove. Il fait son truc à lui. Ce qui est très bien – je n’ai pas de souci avec ça, au contraire. Mais moi, je voulais vraiment un chanteur capable de se caler sur le groove. D’où le choix in fine de Ray. C’était certainement un risque, dans la mesure où, comme je te le disais, je savais que les gens allaient immanquablement faire le rapprochement avec Fates Warning. Mais j’ai dépassé cette crainte et c’est complètement derrière moi au regard de la réception du premier album.
Comment était-ce de retravailler avec Ray ? Votre dernière collaboration date d’une bonne vingtaine d’années… (Ndlr : album FWX de Fates Warning en 2004)
MARK ZONDER : C’était top. Mais c’est forcément une relation complètement différente aujourd’hui au regard de la dynamique du groupe. Sur le premier album comme sur le deuxième, j’ébauche la structure des compos avec les musiciens. On a bien sûr une première idée de là où pourraient être les couplets, les refrains et les parties instrumentales. Mais Ray, lui, ne le sait pas. Je lui donne la chanson et lui dis : « Voilà le canevas. Aborde cette chanson comme tu veux, selon ce que tu ressens et ce qui te touche ». Je ne dicte rien. Je veux son approche et son avis. Je veux 100 % de Ray. Comme des autres d’ailleurs, ce qui fait que chacun s’investit à fond. Et cette approche se révèle super intéressante car, par exemple, Ray a chanté sur des parties où, nous, on pensait qu’il n’y aurait pas de chant. Ou alors il a mis un couplet là où on voyait un refrain et vice versa. C’est là que la magie opère. C’est pour ça que je pense que A-Z sonne comme A-Z, et non comme « le groupe de Mark où Mark dit : voilà le couplet, voilà le refrain ». C’est justement l’imprévu qui fait la différence…
J’aime beaucoup cette approche…
MARK ZONDER : C’est magique à mes yeux. Si tu regardes la vingtaine de compos à notre actif, certains titres suivent une formule standard, tandis que d’autres, tu te dis : « Waouh, c’est non seulement un hit en puissance avec un refrain imparable… mais il y a un truc en plus, quelque chose qui se passe dans la compo ». Et c’est ça que je voulais. Et la seule façon de l’obtenir de ces talentueux musiciens — de n’importe lequel d’entre eux — c’était de leur dire : « Faites ce qui vous inspire, à vous de jouer ». C’est exactement ce que j’attendais d’eux.
Ce nouvel album est toujours aussi mélodique avec, comme tu le soulignes, des refrains imparables. Mais il est également plus « musclé ». Est-ce lié au fait d’avoir écrit avec Nick (Ndlr : Van Dyk, fondateur du groupe de prog metal Redemption) ou était-ce tout simplement la direction que tu voulais prendre pour A2Z² ?
MARK ZONDER : Ça rejoint un peu ce que je disais tout à l’heure. Quand j’ai commencé à bosser avec Nick, au début, il a fallu un petit temps d’adaptation. Parce que son écriture vient d’un autre univers : celui de Redemption, avec des morceaux longs, plus complexes et notamment beaucoup de changements de rythme. Pas tout à fait la même direction musicale que moi. Prends par exemple le morceau “Nothing Is Over”. Quand Nick a commencé à écrire ce riff, il était en tonalité majeure. Je sais que ça peut bien marcher mais moi, les tonalités majeures, ce n’est pas mon truc (Ndlr : rires). Ce qui me parle, ce sont les tonalités mineures, plus sombres, un peu maléfiques. C’est ça qui me touche. Alors, oui, on a dû réajuster certaines choses. Mais Nick, c’est un ami de 30 ans. C’est un mec super intelligent et de confiance — je le dis tout le temps : je pourrais lui confier mes enfants, mes clés de voiture, mon chéquier. C’est un type en or. Et ça s’est ressenti dans la musique. Aucun ego. Une collaboration totale au service de la musique. Donc oui, son style est plus heavy, voire un peu plus agressif. Et on est partis dans cette direction. Je n’allais pas lui dire : « Allège-moi ça ». Non. Tu prends ce qu’il te donne et tu le modèles. Mais ce qui a vraiment fait passer le tout à un niveau supérieur, c’est celui que j’appelle le héros de l’ombre : Jimmy Waldo aux claviers. Sur le premier album, les claviers de Viv étaient très prog — très Genesis, Yes… Tout ce que Viv aime, donc c’était un son plus léger. Et du coup, tu te reposais beaucoup plus sur les guitares pour le côté lourd. Jimmy, quant à lui, joue sur un Hammond B3 branché dans un Marshall. Donc c’est plus rugueux. Surtout lorsque c’est combiné avec le son plus lourd de Nick et de Simone. Sans vouloir comparer, c’est un peu comme ce que faisait Deep Purple : le mélange guitare-clavier, plutôt que la guitare seule. Et puis Simone, au-delà de ses solos, ajoute plein de petites parties orchestrées, des lignes mélodiques en fond sur les couplets… Parfois, lui et Nick ne jouent pas juste rythmique/lead et tu as comme deux rythmiques complètement différentes qui se croisent. Un très bon exemple, c’est le titre “The Remedy“. Et tout cela a vraiment élevé le niveau et donné une autre dimension à A2Z². Bien évidemment, je suis très fier du premier album. Mais ce nouveau disque, il va un cran plus loin. Il a plus d’épaisseur, il est plus profond et peut-être d’un niveau technique plus élaboré. Mais — et c’est essentiel — il y a toujours ce principe du refrain accrocheur !
« Mon obsession avec A-Z est de proposer une musique d’une réelle qualité mélodique où ce qui prime, c’est le refrain et ce, sans renoncer à une exigence technique » – Mark Zonder
Qu’est-ce qui t’a poussé à revoir le line-up pour ce second album ?
MARK ZONDER : Quand A-Z a commencé, j’ai été très clair avec tout le monde. Sache que je suis cash et frontal, c’est mon style. Et ceux que cela dérange, tant pis pour eux. Lorsque je veux quelque chose, je le dis tout de suite. Ça évite d’entendre par la suite les sempiternels « Ah, tu ne nous l’avais pas dit… ». Bref, à l’époque, j’ai dit au groupe : on va faire l’album, on va faire les vidéos, on va faire de la promo, on va partir en tournée et ensuite, aussitôt, on attaquera le deuxième album. À l’ancienne, tu vois, genre années 80-90. Pas des histoires de « on revient dans 3, 5 ou 7 ans ». Tout se passait bien. On a sorti l’album qui a même fait son entrée dans les charts — comme beaucoup d’autres, certes — mais il était là et tournait bien. Le public a adoré, on a eu un très bon accueil. Et là, d’un coup, j’ai deux gars du groupe (Ndlr : Vivien et Joop) qui viennent me dire — alors qu’on s’apprête à partir en tournée : « Je dois jouer avec mon tribute band de Rush (Ndlr : Spirit of Rush) pendant les neuf prochains mois, donc je ne suis pas dispo pour la tournée ». Et puis… ils disparaissent aussitôt ! Et moi, je me dis : OK, si on ne tourne pas, pas de souci — j’ai une centaine d’idées de morceaux de batterie sous le coude, donc autant enchaîner sur le prochain album tout de suite, parce que je sais combien de temps tout ça peut prendre. Mais rebelote : les deux musiciens re-disparaissent. Plus de son, plus d’image. Je suis là, assis, et je me dis : bon… il n’y a plus aucune communication entre nous, c’est le point mort. Mais je ne vais pas laisser ma carrière se faire prendre en otage à cause de ces deux musiciens, tu vois ? Donc comme dans la vie, il faut savoir passer à autre chose, j’ai recommencé à jouer avec plein de gens différents, à écrire, à essayer de retrouver l’étincelle… Mais rien ne décollait vraiment. Et puis je vais voir Kansas en concert avec Nick — on vit tous les deux dans la région de Los Angeles — et là, il me dit : « Pourquoi on ne commencerait pas à écrire ensemble ? » Il faut dire qu’on en avait déjà parlé plein de fois, et comme je l’ai dit, on est très bons amis. Donc on se met à bosser sur des morceaux. Et ça avance bien. On échange, ça va vite, c’est pro, c’est fluide — je ne pouvais pas rêver mieux. Et surtout… j’aime la direction que ça prend. Mais plus important encore, j’adore la musique qu’on écrit ensemble. Je me dis : c’est du super matos, là, c’est vraiment bon. Ensuite, je joue avec Chris Impellitteri (Ndlr : élu en 2003 par le magazine Guitar One comme le deuxième guitariste le plus rapide de tous les temps) au Heavy Metal Hall of Fame, l’année où Chris est intronisé. Nick est là, il passe en coulisses, on discute… Et à un moment, il me prend un peu à part et il me dit : « Écoute, je sais toute l’énergie que tu as mise dans A-Z, tu l’aimes vraiment ce groupe. Alors si ça te dit… je bosse avec toi pour repartir ensemble sous le nom A-Z ». Franchement, j’ai failli l’embrasser sur la bouche (Ndlr : rires). Mais il m’a redonné vie. D’un coup, j’étais à nouveau en mouvement. D’un coup, le groupe était de retour. Et je savais que la musique serait bonne. Ce n’est pas comme si je me disais : OK Nick, c’est cool, mais on va devoir changer ça, et ça… Non. Tout collait parfaitement. Et tout s’est mis à rouler. Phillip est revenu à la basse, Jimmy est arrivé. Et Nick me dit : « Et si on demandait à Simone de faire tous les solos ?». Simone avait mixé le premier disque, donc je le connaissais. Un pro total, vraiment. Et même s’il est en Italie et moi à L.A., travailler avec lui, c’était comme si je mettais ma main dans la console à distance — à travers l’ordi. Juste parfait. Rien à dire. Professionnel, clair, agréable. Tout devient simple avec lui. J’ai dit : OK. Et Nick n’avait aucun ego, sur rien. Donc Simone a fait les leads, mais il s’est aussi mis à enregistrer tout un tas d’autres choses. Je lui ai dit, comme à tous les autres : « Joue tout ce qui te passe par la tête. Ensuite, au mix, on triera : ce qui marche, ce qui ne marche pas… ». Et il a trouvé des parties de guitare additionnelles absolument géniales. Ce n’est pas du style Y&T (Ndlr : 1976-2010) avec Joey Alves à la rythmique et Dave Meniketti en lead. Ou même comme Judas Priest à une certaine époque. Non, ce n’est pas vraiment comme ça. Oui, Simone fait la majorité des solos, mais il y a deux parties de guitare différentes qui créent une texture orchestrée. C’est incroyable. Et ça a vraiment élevé le son encore plus. Je le dis tout le temps : sur le premier disque, si j’avais une idée — même un truc simple, genre un accent rythmique, on essayait ensemble et j’étais content si j’obtenais 70 % du résultat souhaité. Je me disais : OK, ils ont à peu près compris mais je ne peux pas pousser plus. Mais avec ce line-up, quand je leur donne la même idée, ils me disent : « OK Mark, c’est pas mal ton idée… mais écoute plutôt ça ». En gros, ils prennent mon idée, l’intègrent et la montent de six crans. Ils comprennent ce que je veux dire. Ils ne le prennent pas mal — genre « il veut changer ma partie… » — non, ils répondent : « Tu veux du changement ? Laisse-moi te montrer ce que c’est, le vrai changement » ! Moi ça me va 100%. Et ça a amené un truc spécial. Et surtout, on avait le temps de peaufiner les morceaux. Ray termine les voix, je réécoute — j’ai dû écouter ce disque une centaine de fois, facile. Et je me dis : Attends… là, ce qu’il chante colle au groove… mais si on déplace juste un peu cette ligne, ça va vraiment verrouiller le tout. Alors on a procédé à ce genre de petits ajustements. Et tout le monde disait : « Pas de souci. Ça roule ». Pas de : « Ouais, mais j’aimais bien ma version… ». Rien de tout ça. Tout le monde était à fond et poussait dans la même direction. Et n’importe qui a déjà été dans un groupe, une entreprise ou même une relation sait que… quand tout le monde avance dans le même sens, c’est magique. Absolument magique.
Donc, d’une certaine façon, ce nouveau line-up, c’est celui que tu cherchais ?
MARK ZONDER : Je viens de virer tout le monde (Ndlr : rires). Et maintenant, je cherche une troisième formation… Car vu que tout fonctionne tellement bien, je me dis : pourquoi ne pas continuer à changer ? Plus sérieusement, je crois surtout à un truc : tout arrive pour une raison. Qui te dit que le premier line-up aurait été à la hauteur si on était partis en tournée ? Moi, je pense que ce premier line-up n’avait pas une dimension suffisamment rockstar. A-Z, ce n’est pas un groupe prog high-tech avec des musiciens cliniques et des types figés sur scène, du style le guitariste qui reste planté là debout, le claviériste caché dans un coin… Moi, ce que je veux, c’est une attitude à la Whitesnake en live, avec une énergie et une manière de tenir la scène. Donc, je le redis, tout arrive pour une raison. Je pense que la clé, c’est de travailler à fond, et de continuer à pousser, encore et encore. Et c’est ce que j’ai fait. Oui, il y a eu des moments de solitude. Imagine-toi, avec tout ce que j’avais investi dans A-Z ! On était arrivés à un certain point, le premier disque était sorti, le public a adoré. Et juste après, je me retrouve un peu seul, le truc dans les mains, et je me dis : et je suis censé faire quoi, moi, maintenant ?
Ce qui me frappe surtout, dans ce nouvel album, c’est l’impression que vous donnez tous d’avoir joué ensemble depuis toujours. Comment avez-vous réussi cela ?
MARK ZONDER : Comment on a réussi ça ? Eh bien… avec beaucoup de montage… Je plaisante ! (Ndlr : rires). Non, sérieusement… Quand tu as des pros qui écoutent et qui ont cette capacité, par exemple, à accepter de mettre de côté un riff qui leur plaît énormément mais qui ne cadre pas parfaitement avec le reste, c’est fluide. C’est un peu ce que je disais tout à l’heure : sur le premier album, si j’obtenais 70 % de ce que j’espérais sur une idée, j’étais content. Mais ici, c’était hors normes. Je proposais une idée : « Ne joue pas la basse pendant les deux premières mesures, attend la grosse caisse ici… ». Et les gars comprenaient tout de suite. Mais je crois que ce que tu as ressenti à l’écoute de ce deuxième album vient surtout de ça : tout le monde a adhéré au projet et m’a fait entière confiance. Et puis, avec Nick, quand on composait, c’était très rock, très clair sur le temps fort, le deux et le quatre. On n’était pas en train de faire des trucs ultra alambiqués où les gens s’accrochent au morceau pour suivre. Là, les musiciens pouvaient se détendre, se laisser porter par le feeling et jouer naturellement. Et je pense que c’est ça que tu entends.
Je trouve que vous avez trouvé le parfait équilibre entre la mélodie, les refrains et la dimension technique…
MARK ZONDER : Merci beaucoup. C’est vraiment ce qu’on a toujours voulu obtenir. On ne ressemble à personne. Les gens disent parfois : ça sonne familier… mais en même temps différent. Et je crois que ce côté familier vient des structures. Tu entends un refrain une fois et, au deuxième passage, tu le connais déjà — sinon ça veut dire qu’on n’a pas fait notre job. J’ai toujours dit ça aussi à propos de Simone. La première fois que je l’ai entendu jouer un solo sur un morceau, rien qu’au début, je savais déjà où il allait aller dans les mesures suivantes. Parce qu’il ne part pas dans tous les sens comme certains musiciens prog, où c’est accepté de sortir du cadre. Lui, il est dans une approche Gary Moore, Neal Schon, Steve Lukather — tu sens la mélodie, tu sais où ça va aller. Il peut aussi shredder quand il faut. Mais ce sont surtout des mélodies que tu retiens en tête. C’est ça, le but. Et c’est exactement ce que je voulais faire avec ce groupe. On peut jouer avec Styx, Journey ou REO Speedwagon, mais on pourrait aussi jouer avec Whitesnake, Deep Purple, et d’autres. Bon, on ne va pas ouvrir pour Slayer — faut pas pousser (Ndlr : rires) ! Mais tu vois, sans aller jusque-là, on pourrait très bien jouer avec HammerFall — Joacim (Ndlr : Cans, chanteur du groupe) est un bon ami, même si les dragons et les donjons, ce n’est pas le style de A-Z.

«Je voulais vraiment un chanteur capable de se caler sur le groove et il se trouve que Ray sait précisément chanter avec un sens du rythme absolument parfait » – Mark Zonder
Ray paraît totalement transfiguré sur ce disque. Il est porté par une sacrée énergie. Je ne me souviens pas l’avoir entendu chanter comme ça, ni en solo, ni dans Redemption, ni dans Fates Warning.
MARK ZONDER : Oui, et je lui ai envoyé beaucoup de café (Ndlr : rires). Plus sérieusement, Ray est un vrai pro. Il connaît sa voix. Il sait jusqu’où il peut aller et également où ne pas aller. Et il en tire le meilleur. C’est comme moi — je sais que je ne vais pas jouer de la double pédale à 220 battements par minute. Ce n’est pas moi, le blast beat, ce n’est pas mon truc. Donc, je ne vais pas forcer. Je me tiens à ce que je sais faire, à mes points forts. J’aime à penser que, sur cet album — et déjà sur le premier — le fait que je dise à Ray : « Fais ce que tu veux » a changé beaucoup de choses. Bon, évidemment, en tant qu’artiste solo, il fait déjà ce qu’il veut aussi. Mais dans d’autres groupes, je sais qu’on lui dit parfois : « Voilà les paroles, voilà la ligne mélodique, tu chantes ça ». Alors que là, c’est : « Tiens Ray, voilà la musique ». Et je sais qu’il préfère le côté heavy. Donc j’aime à croire que c’est simplement son enthousiasme pour cette musique qui l’a poussé, qui l’a motivé et qui l’a amené à tout donner. Je ne m’attendais pas forcément à des montées dans les aigus, mais il a mis de l’énergie et de l’émotion. Oui, il y a eu un peu d’ajustements par-ci par-là, des moments où je lui ai demandé certaines choses. Mais dans l’ensemble, il a fait un magnifique boulot. Encore une fois, j’aime à penser que c’est comme moi : il écoute la musique, et ça s’enclenche automatiquement, il commence à créer, à proposer des idées, à se dire : « Tiens, et si je faisais ça ici ? ». Je trouve qu’il a sacrément bossé les refrains et les accroches. Comme sur « The Remedy » : ça c’est un refrain à un million de dollars ! Bon, est-ce que quelqu’un va payer un million, c’est une autre histoire (Ndlr : rires)… Mais le potentiel est là. Dès le début, j’en étais convaincu. Bien sûr, quand on sort un single, on commence toujours par les morceaux énergiques. On ne sort pas une ballade en premier. En 1980, peut-être ! Mais moi, je crois que « Now I Walk Away », c’est un peu notre « Silent Lucidity » (Ndlr : Queensrÿche). Si ce morceau bénéficie d’une bonne promo, ça peut être celui qui change tout. C’est un morceau universel — un garçon, une fille, tout le monde s’y reconnaît. Les paroles sont parfaites. Chacun peut imaginer son propre film en écoutant ce morceau. Ça commence façon ballade puissante et douce, avec cette sorte de percussion à la Genesis. Puis un gros break de batterie avec des effets. Et ensuite, ça s’ouvre comme une vague qui monte lentement. Ray y fait un boulot magistral. Les solos sont magnifiques. C’est court, direct et efficace.
Tu m’as parlé de « The Remedy » — ce sera votre troisième single ?
MARK ZONDER : Oui, c’est prévu. « The Remedy » paraitra en troisième single le 9 juin, après la sortie de l’album. Mais depuis le début, je me disais que « Now I Walk Away » devait être mieux valorisé. Quand on tournait le clip, j’ai dit à l’équipe : « Tant qu’on y est, on ne pourrait pas juste filmer une prise de ce morceau ? » Juste pour avoir de la matière pour faire un clip plus tard. Le label (Metal Blade) a été génial, mais ils ne peuvent pas dire : « Allez les gars, ce week-end on tourne un autre clip à gros budget ». Nous ne sommes plus dans les eighties… Donc je voulais en faire le maximum pendant qu’on était sur place. Ce que je discute avec le label maintenant, c’est le plan : l’album sort, le troisième single sort et quelques semaines plus tard, on balance le clip de “Now I Walk Away”. Le réal a juste besoin de tourner quelques plans de moi — notamment les gros plans de batterie qu’on n’a pas eu le temps de faire. Mais une fois que c’est bouclé, on peut sortir une quatrième vidéo pour relancer la promo autour de ce morceau. J’aime tous les titres de ce disque mais franchement, ce morceau-là… il peut toucher le grand public. Que quelqu’un me dise que ça ne marcherait pas auprès des fans de Journey, Toto, ou même Tesla ? Tiens d’ailleurs Tesla, franchement, ce serait un groupe génial avec lequel jouer.
Puisque tu évoques la scène — est-ce que vous allez venir en Europe ?
MARK ZONDER : On essaie. J’ai des gens du label et des agents sur le coup… Mais c’est compliqué parce que c’est une histoire d’argent. Tout le monde est d’accord pour dire que faire une tournée en tête d’affiche, ça ne serait pas inutile tout en reconnaissant que ça coûterait très cher. Et pour mettre ce groupe sur la route, il faut que ce soit rentable ou au moins qu’on ait une bonne exposition. Idéalement, il faudrait jouer devant 800 à 2 000 personnes par soir, en première partie d’un gros groupe et laisser une impression forte. Intégrer peut-être en fin de set un morceau de Fates Warning ou pas — c’est à discuter — mais l’idée, c’est de marquer les esprits. Faire un album, c’est génial. Et celui-là a été fait de manière aussi organique que possible de nos jours. Pas de copier-coller. Pas de boîtes à rythmes. Rien de tout ça. Mais une fois que l’album est là, il faut vraiment aller le jouer en live.
En Europe, l’été, tu as un max de festivals. Ce qui te permet de toucher beaucoup de monde. Est-ce que c’est quelque chose que vous pourriez envisager ?
MARK ZONDER : Ah oui, absolument. On a déjà quelques agents qui cherchent en ce moment. Le problème, c’est qu’ils ne savent pas encore exactement ce qu’est le groupe. Ils ont peut-être entendu un ou deux singles. Mais A-Z n’est pas un groupe avec trois albums déjà connus du public. Et je pense réellement que la force de ce groupe est dans l’album. Je suis sûr qu’une fois que l’album sera sorti et que les chroniques paraîtront, le groupe gagnera encore en notoriété, jusqu’à certaines personnes influentes – du moins je l’espère. À notre époque, j’ose espérer que la musique a encore de la valeur et que cette valeur peut être reconnue. Parce qu’aujourd’hui, beaucoup de groupes sortent un disque, avec un musicien de tel groupe, un autre de tel autre, et au final c’est un album médiocre au mieux (Ndlr : c’est souvent le cas avec les « supergroupes »).
On a déjà parlé un peu de l’écriture. Mais une dernière question à ce sujet : comment vous avez travaillé ensemble ? Toi, tu es à L.A., Ray m’avait dit qu’il vit maintenant en Espagne, Simone est en Italie…
MARK ZONDER : Nick et moi, on a travaillé par internet. Mais quand tu bosses avec des pros, ça reste fluide. Quand Nick et moi avons une idée, ça va très vite. On a tous un studio à la maison. Donc c’est genre : « Tiens, voilà un MP3. Tu aimes ? Tu veux que je change ça ? Et si je faisais ça ? Écoute cette version… ». C’est comme si on était dans la même pièce. Et honnêtement ? Je préfère ça ! Parce que quand tu es dans une pièce, tu n’entends pas tout. C’est fort, les cymbales couvrent les détails… Alors que là, tu reçois un mix, tu entends tout, c’est propre. J’ai fait des tas d’albums comme ça. Et tant que ça communique bien, c’est plus facile, franchement. Tu arrives très vite au stade démo. Simone, lui, est intervenu plus tard, pour jouer ses solos. Ray, lui, recevait des morceaux finis. On n’était pas là à lui dire : « Tu penses quoi de cette idée ? » parce que sinon, tout le monde part dans une direction différente. On préférait que les morceaux soient déjà structurés. Dès qu’on avait la base, Philip jouait la basse, Jimmy posait les claviers et les titres naissaient comme ça. Après, s’il y avait des idées additionnelles, ça pouvait venir de Jimmy, ou de moi, des petits trucs qu’on voulait rajouter. Par exemple, si tu écoutes la manière dont « Fire Away » s’enchaîne avec « Running in Place », ça, c’est mon idée. Ce lien façon live, où les groupes enchaînent les morceaux, je trouvais que ce serait cool de le faire aussi sur l’album.
Maintenant que tu évoques « Fire Away », je t’avoue que moi, je le voyais vraiment comme un single.
MARK ZONDER : Nous aussi ! Ça a été méga difficile de choisir, vraiment ! Je crois même que j’avais mis ce titre sur la liste des potentiels singles. Il y avait plein de choix possibles. Même « Learning to Fly » (Ndlr : morceau au refrain très solaire !), tu vois ?
« Fire Away » est une ouverture d’album fantastique, avec ce texte percutant dans le refrain : « You know the past can’t be undone, just like a bullet from a gun / Tu sais qu’on ne peut jamais revenir en arrière, comme une balle crachée par l’acier du canon ».
MARK ZONDER : Ouais, c’est bien vu. Et si tu écoutes les paroles, tu vois que ça peut très bien être une chanson sur une relation. C’est ça le rock. Tu peux me citer une seule chanson de Whitesnake qui ne parle pas de ça ? C’est le thème le plus universel. Oui, mais ce qui compte, c’est la manière dont tu l’abordes. Ce n’est pas tant le sujet, mais la manière dont tu mets ça en mots. Et sur ce morceau, c’est super bien fait. Le vocabulaire, le ton, c’est très rock. Quand c’est bien écrit, tu visualises la scène. C’est super important. C’était un morceau sérieux. En fait, j’avais même eu l’idée de sortir un premier single intégrant deux morceaux ensemble, dont « Fire Away ». Le label n’était pas trop chaud pour un premier single de 10 minutes. Moi, ce que je voulais faire, c’était repositionner le groupe comme une force. Quand tu reviens, il faut y aller à fond.
Et côté batterie, tu avais un setup particulier pour cet album ? Quelque chose de différent ?
MARK ZONDER : Tu vas sourire… je n’ai qu’un seul kit de batterie ! Oui, vraiment. Il est tout petit, juste quatre fûts. Mais j’ai passé des années à peaufiner le process d’enregistrement. J’ai un matériel de super qualité et un super ingé son qui vient – ce ne peut pas être Simone, étant donné qu’il est en Italie –, on règle tout pour avoir un son analogique au top. Et j’utilise de l’électronique, mais exactement comme je jouerais ces partitions en live. Rien de séquencé, rien de rajouté après coup. Je peux tout jouer moi-même. Il y a même des vidéos de playthrough qui vont sortir, sur « Now I Walk Away », entre autres, où tu verras que je joue tout en direct. Mon principe, c’est que si tu mets quelque chose sur un disque, tu dois être capable de le jouer sur scène. Je ne vais pas me pointer avec un ordi. Pas de bandes, pas de pistes d’accompagnement. Tu dois être assez créatif pour le faire en live, ou sinon, laisse tomber. Même avec Fates Warning, à l’époque où j’ai commencé à intégrer des pads électroniques, je jouais les pads moi-même, intégrés dans le kit.

« A-Z pourrait jouer avec Styx, Journey ou REO Speedwagon, mais également avec Whitesnake ou Deep Purple, et tant d’autres » – Mark Zonder
Je me souviens d’une interview de toi à l’époque de Parallels (Ndlr : album de Fates Warning, 1991) dans laquelle tu disais que tu passais des heures à retravailler tes parties et que tu ne laissais rien au hasard. C’est encore le cas ? Ou tu fonctionnes plus à l’instinct maintenant ?
MARK ZONDER : Non, c’est pire maintenant (Ndlr : rires) ! Parce que j’ai mon propre studio. Donc je peux passer une semaine sur quatre mesures si je veux ! Mais ce n’est pas pour les mémoriser, c’est pour voir ce que je peux améliorer. Comment rendre le truc plus fluide ou plus créatif. Chaque fois que je compose quelque chose, je me demande : « Comment ça va sonner via les enceintes ? ». Parce que parfois, dans ta tête, ça sonne top… et quand tu écoutes, tu te dis : « Il y a trop de cymbales là, ce n’est pas assez clair… ». Tu as la possibilité de peaufiner ton idée avant qu’elle ne sorte. Et ce n’est plus comme à l’époque, où tu répétais un mois avec ton groupe, tu rentrais en studio, et après tu te disais : « Dommage, j’aurais dû changer ça ». Là, j’ai écouté cet album au moins 100 fois, facilement. Et franchement, il n’y a rien sur cet album où je me dis que j’aurais dû faire autrement. Parce que j’y ai passé des heures et des heures. Sur les partitions de basse, les idées de guitare, les parties vocales, etc. Du style : « Est-ce que tu peux rajouter un peu de ça ici ? » ou « Y’a trop de delay là, pas assez ici… ». C’est un processus d’amélioration constante. Et comme on a le luxe de pouvoir le faire, je veux vraiment proposer le meilleur produit possible. Si je te vends un steak à 50 dollars, je ne peux pas te servir un burger à 15 et m’attendre à ce que tu sois content… ou que tu reviennes (Ndlr : rires).
Quels titres choisirais-tu pour présenter le groupe à un lecteur du magazine ?
MARK ZONDER : Il est évident que si je prends « Trial By Fire » ou « Nothing Is Over », les puristes du prog pourraient trouver à y redire. Mais sur cet album tu as « A Wordless Prison » et « Chaotic Symphony ». Ce dont je suis très fier, c’est qu’on a pris des idées qui auraient fait 12 minutes chez beaucoup de groupes prog… Et nous, on les a condensées en 5 minutes. Et ça ne sonne jamais forcé. Ça ne donne jamais l’impression qu’on a collé des parties au hasard. Tu réintroduis subtilement des passages, et tu as deux grands refrains mémorables. Même le passage instrumental batterie/basse est accrocheur en soi — les gens s’en souviennent. Je ne compare pas directement, mais pense à « Carry On My Wayward Son » (Ndlr : Kansas) : gros single, gros refrain, mais l’intro elle-même t’accroche déjà, puis un passage musical sans rapport avec le refrain… Et tout ça sans durer 20 minutes. Je pense qu’on a fait exactement ça avec ces deux morceaux.
« A Wordless Prison », ce démarrage à la basse…
MARK ZONDER : Tu sens que c’est comme un avion qui décolle ! Et tu vois, j’ai voulu tenter de faire quelque chose de subtil : je joue tout le début à la cloche de la charleston, des doubles croches très rapides… Mais sans gêner la basse. J’aurais pu balancer plein de trucs, mais l’idée c’était de laisser respirer. Puis petit à petit, ça monte et boum, ça décolle !

« J’ai écouté A2Z² au moins 100 fois. Et franchement, il n’y a rien sur cet album où je me dis que j’aurais dû faire autrement » – Mark Zonder
Tu m’as donné deux titres. Et pour compléter, j’ajouterai « The Far Side of the Horizon » du premier album dans le même esprit qui démontre toute l’étendue prog du savoir-faire du groupe.
MARK ZONDER : Oui, absolument. Je m’en souviens moins parce que je ne l’ai pas réécouté depuis un moment, mais c’est vrai que celui-là a cette structure “épique”, avec des montées, des descentes et plusieurs sections. Tu as raison.
Qu’est-ce qui te caractérise le plus en tant que batteur ?
MARK ZONDER : Excellente question. J’adore bien évidemment mon instrument. Je ne suis pas du genre à jouer neuf heures d’affilée, mais je passe une heure ici, quarante minutes là, et parfois je me dis : « Tiens, j’ai une idée, je dois la programmer ». Et je viens enregistrer le sample ici, dans mon studio. Tous les samples que j’utilise, je les crée moi-même. Ils ont déjà leurs effets intégrés, donc en live je n’ai pas à m’en occuper. Je frappe et ça fait exactement ce que ça doit faire. Aujourd’hui, je me fous totalement de jouer vite. Je n’ai jamais été un mec rapide. Ce qui m’intéresse c’est la créativité. Plus je joue, plus j’apprends. Parfois j’enlève un élément et ça change tout. Ce que j’ai toujours recherché, c’est la dynamique. D’ailleurs j’aime enlever des choses… parce que quand tu les réintroduis, ça a de l’impact. Si tu joues la caisse claire tout le temps, ça devient plat. Mais si tu la retires un moment… et que tu la réintègres d’un coup : boum, là ça frappe ! J’essaie vraiment d’utiliser l’espace et quand il faut y aller, j’y vais à fond. Et je m’amuse avec les sons : les effets électroniques, les cymbales, le jeu ouvert – fermé de la charley, la cloche… Toujours dans l’idée d’éviter le classicisme.
Et cette prise traditionnelle (prise tambour), ça vient de ta formation, non ? C’est lié au jazz à la base ?
MARK ZONDER : Oui, exactement. J’ai commencé les leçons à 7 ans, donc il y a 60 ans… Et c’était 100 % jazz. C’est ce qu’on t’enseignait à l’époque. À l’école aussi, c’était la norme. La prise « matched » (moderne) était même mal vue. Tu as sûrement vu ce que Buddy Richdit de cette prise dans des interviews ? C’est comme ça que j’ai appris. Et je me souviens avoir regardé des musiciens comme Aynsley Dunbar, quand il jouait avec Journey au début, ou Steve Smith, qui jouait parfois en prise traditionnelle. Je me suis dit : « En fait, on peut jouer comme ça dans du rock, voire du hard rock… ça fonctionne ! ». Et à force de pratiquer, j’ai développé ce style. Mais au final, si je joue en prise traditionnelle, c’est parce que ça me semble naturel. Si ce n’était pas le cas, je jouerais en prise moderne, tout simplement.
Je regardais ton playthrough sur le deuxième single et reste impressionné par la puissance que tu développes en prise traditionnelle…
MARK ZONDER : C’est de la pratique. Ni plus ni moins. J’ai fait quatre playthroughs : « Nothing Is Over », « I Am Numb », The Remedy — à venir après la sortie du single. Et « Now I Walk Away » parce qu’on espère en faire un single, comme je te le disais tout à l’heure. Je les ai jouées en direct, avec les pistes sans batterie que Simone m’a envoyées. Et j’ai exprès changé les breaks d’une version à l’autre, pour que les gens ne puissent pas dire : « Il joue par-dessus la version studio, ce n’est pas réel ». Non, chaque prise est différente et créative. Je garde toujours ça en tête : « Ne joue jamais deux fois la même chose ». Sinon les gens diront que tu copies-colles tes propres breaks. Et moi, je veux que chaque prise ait une étincelle différente.
Quelques questions sur Fates Warning. Jim (Ndlr : Matheos) reconnaît que tu as été le game changer sur Perfect Symmetry et que ton style a fait passer le groupe à un autre niveau. Quand tu as rejoint le groupe, est-ce que tu savais déjà ce que tu voulais lui apporter ?
MARK ZONDER : En fait, peu importe que ce soit ton morceau, le mien, celui de Fates Warning ou d’A-Z… Je l’aborde toujours de la même manière : j’écoute et j’essaie d’être le plus créatif possible. Et la vérité c’est que je joue pour moi-même. Peut-être que les gens ne réalisent pas ça, mais je cherche avant tout à m’impressionner moi-même. Si je trouve une idée et que je me dis que c’est vraiment bon, alors je sais que je tiens quelque chose. Je ne joue pas pour les autres, ni pour les fans. Je joue pour moi, parce que je suis mon pire critique. Si j’arrive à me convaincre, alors j’espère que les autres seront convaincus par la même occasion. Donc voilà, j’ai juste écouté, j’ai joué, j’ai enregistré, et c’est comme ça que ça s’est fait. Et franchement — sans vouloir paraître arrogant — si tu écoutes No Exit et ensuite Perfect Symmetry et que tu compares la batterie… c’est assez évident que cela a pris une autre dimension. Jim était fan de Warlord, donc il savait déjà d’où je venais. N’importe quel musicien peut écouter un batteur et percevoir ce sur quoi il s’appuie, ses points forts et ses points faibles, s’il joue trop, s’il suit juste la guitare ou s’il est dans son monde… Et là, ça a juste cliqué naturellement entre nous. Je pense que c’était un très bon mariage au niveau de l’écriture.
Quel est l’album de Fates Warning le plus gratifiant pour toi en tant que batteur ?
MARK ZONDER : Probablement A Pleasant Shade of Gray (Ndlr : 1997). Ce n’est certainement pas le plus commercial — Parallels, bien sûr, l’est beaucoup plus — Mais A Pleasant Shade of Gray, pour ce qui est des parties de batterie, c’était vraiment du « no limit ». Je dirais que c’est celui-là, clairement, d’un point de vue purement batterie.
Et si on met la batterie de côté, celui qui t’a le plus marqué globalement ?
MARK ZONDER : Ah là, c’est Parallels, sans hésiter. C’est l’album qui aurait dû placer le groupe au centre de l’échiquier. Il n’y avait pas de raison que ça ne marche pas — bon, il y en avait, mais tu vois ce que je veux dire. C’était probablement l’album parfait, ou du moins aussi proche que possible. Il y avait tout : des singles comme « Eye to Eye », ou « Point of View », de longues ballades comme « The Road Goes on Forever ». Et aussi des morceaux plus prog comme « Leave the Past Behind » ou « The Eleventh Hour ».
J’ai entendu qu’à cette époque tu avais passé beaucoup de temps avec Terry Brown (Ndlr : producteur entre autres de Rush et… IQ ) et qu’il t’avait vraiment donné carte blanche pour expérimenter au max ?
MARK ZONDER : Non, en fait, on est arrivés en studio en sachant exactement ce qu’on allait enregistrer. Ce n’était pas notre style — ni le mien ni celui du groupe — d’arriver et de commencer à bricoler au hasard. On savait exactement ce qu’on allait faire, mais Terry a vraiment très bien capté le son.
Tu as ton propre studio, dans lequel tu es d’ailleurs pour cet entretien en Zoom. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ?
MARK ZONDER : Je ne reçois pas de musiciens ici. Mais j’enregistre des partitions de batteries pour d’autres. Je suis équipé pour enregistrer des batteries. J’ai une grosse console analogique. Tous mes preamps sont du genre qu’on trouve dans les studios à un million de dollars : Neve, Calrec, Manley, Summit Audio, du matos à lampes… J’utilise un convertisseur Lynx A/D, l’un des meilleurs, qui permet de passer d’un son analogique à un son numérique. Parce que je cherche à obtenir le son le plus pur possible. J’ai du Loud & Audio pour les micros — le top. Bref, c’est un studio à la fois moderne et “roots”, conçu idéal pour enregistrer la batterie. Il y a 13 micros pour une batterie 4 fûts. Donc oui, ça marche vraiment bien. Mais je ne reçois pas les gens ici, on fait tout par internet. J’ai enregistré pour beaucoup de monde. J’aime faire ça, vraiment. Et puis, ça m’oblige à réfléchir autrement, parce que je suis plongé dans la musique de quelqu’un d’autre…
Est-ce qu’il y a quelque chose que tu souhaiterais ajouter ?
MARK ZONDER : Non, je veux juste remercier tout le monde pour le soutien au groupe et à l’album. On fait tout ce qu’on peut pour partir en tournée. Je ne sais pas si ça va se faire la semaine prochaine, ou le mois prochain, ou dans quelques mois, mais tout le monde est motivé et pousse dans la même direction. Et je pense que quand l’album va sortir, ça va peut-être changer la donne. Parce que bon… Les singles, c’est sympa — on a d’ailleurs eu près de 200 000 vues pour « Nothing is over », ce qui est absolument top — mais l’album, c’est la vraie déclaration d’intention. Je suis convaincu que A2Z² sera l’un des albums de l’année !
Interview réalisée le 27 mai 2025 par Stéphane Rousselot via Zoom, remerciements Andreas Reissnauer (Metal Blade)
Photos : Stéphanie Cabral


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