Steven Wilson
24 mai 2025 – Pleyel, Paris

Photos : Greg Hernandez (GDP)
Remerciements : Olivier Garnier

Steven Wilson n’avait pas eu la possibilité de défendre sur scène The Future Bites en raison des incertitudes liées à la pandémie de COVID-19. Initialement prévue pour septembre 2020, la tournée avait d’abord été reportée, puis définitivement annulée en mars 2021. La sortie de The Harmony Codex (2023) ne s’était pas plus ensuivie d’une série de concerts. N’étant pas certain de l’accueil qui serait réservé à l’album, Steven Wilson n’avait au départ rien planifié. Le succès étant finalement au rendez-vous, il avait dans un premier temps envisagé une configuration de spectacle très particulière avec un public littéralement entouré des musiciens, de haut-parleurs spatialisés et d’installations lumineuses immersives, souhaitant créer une expérience artistique unique… avant de finalement renoncer à son ambitieux projet, au regard du peu de salles disponibles à court terme pouvant se prêter à un tel déploiement. Ce qui explique qu’en dehors de la tournée de reformation de Porcupine Tree fin 2022, The Overview Tour 2025 soit donc la première occasion pour lui de renouer avec la scène en tant qu’artiste solo depuis 7 années. Avec, dans ses bagages, l’un des concept albums les plus fascinants de ces dernières décennies, profondément prog et pourtant foncièrement moderne. Et, à ses côtés, des musiciens incroyablement talentueux – dont certains l’accompagnent depuis désormais de nombreuses années. Et enfin, surtout, avec la conviction fermement ancrée que le public sera au rendez-vous, au regard de la cinquantaine de dates en Europe, Amérique du Nord et Amérique du Sud. Et plus encore le public français, avec pas moins de cinq dates prévues dans l’Hexagone, dont trois soirs dans la magnifique salle parisienne de Pleyel (qui peut accueillir jusqu’à 2 000 spectateurs en configuration assise) les 24, 25 et 26 mai derniers. Bref, un retour en force et un pari… tenu haut la main au vu des records d’affluence.

Le groupe s’empare de la scène, très concentré, pour une première partie de set entièrement dédiée à l’album The Overview, joué in extenso dans une atmosphère résolument pinkfloydesque, plongeant immédiatement le public dans un univers profondément immersif. Un éclairage dynamique très travaillé inonde la scène de couleurs vives et mouvantes, synchronisées avec la musique. Certains effets s’étendent jusqu’aux murs et au plafond de la salle, enveloppant l’auditoire dans une bulle sensorielle complète. Mais ce qui retient le plus l’attention, c’est le superbe film de Miles Skarin, projeté sur un écran géant en fond de scène, évoluant au rythme de la musique, révélant des paysages cosmiques et des animations abstraites directement liés aux thématiques de l’album. La disposition particulière des musiciens permet, quant à elle, une interaction extrêmement fluide et une répartition équilibrée du son sur scène : Steven Wilson trône au centre entre plusieurs claviers, avec, à sa droite, le facétieux et virtuose Nick Beggs à la basse (et au virtual stick), et, plus en avant, de trois quarts, le batteur Craig Blundell, figure hautement respectée de la scène progressive. À sa gauche, en miroir, l’étoile montante de la six cordes, Randy McStine (qui avait accompagné Porcupine Tree en 2022), puis, quasi de profil, le remarquable claviériste Adam Holzman (ex-Miles Davis), particulièrement fascinant sur la seconde composition de The Overview, avec un univers sonore oscillant entre ambient, électro et jazz fusion, lui permettant pleinement de s’exprimer. L’acoustique de la salle est parfaite, ce qui n’est pas une surprise pour les habitués de Pleyel. Et c’est donc à une immersion vertigineuse dans l’univers de The Overview que nous invite ce show, pensé comme un voyage interstellaire, des premières notes a cappella de “No Monkey’s Paw“ au magnifique solo en bottleneck étiré vers l’infini de “Permanence“, qui clôture l’album sur une extraordinaire partition de deep house aux accents lounge et jazz, alors que, sur l’écran géant, la vie renaît sur une planète que l’on croyait morte, perpétuant ainsi un cycle éternel, selon le principe même de panspermie. Fin du premier acte de cette soirée. Steven Wilson annonce un break, soulignant que « ces 42 minutes de musique sont très intenses à jouer », et promet de revenir avec de nombreux morceaux.

La seconde partie du set s’ouvre sur le très ambient et quasi mystique “Harmony Codex“, prolongeant ainsi l’atmosphère du final de “The Overview“ et redéfinissant la musique comme un espace plutôt que comme une narration. Et ce sont d’infinies vagues synthétiques et orchestrales qui emplissent l’espace dans une lente progression contemplative, avec des motifs qui se modifient subtilement et se superposent, l’occasion de mesurer l’importance de ce titre dans le cheminement musical qui a conduit Steven Wilson vers son tout dernier album. L’artiste anglais prend parfois des poses à la Geoff Downes entre ses multiples claviers, en support des magnifiques partitions jouées par Adam Holzman. Si, ce soir, nous avons droit à une bande enregistrée pour la partie déclamée de Rotem Wilson, cette dernière sera bien présente sur scène pour le show du lendemain – sans pour autant être présentée au public (!). Ce virage électronique est reconfirmé par le très synth-pop “King Ghost“ (extrait du clivant The Future Bites, et dont ce sera le seul extrait ce soir) au groove trip-hop hypnotique, qui a le mérite de créer une transition dynamique habile, dans une montée en tension progressive, vers les coups de semonce de l’intro de “Luminol“ (The Raven That Refused to Sing), qui font frissonner le public. L’art du rythme scénique maîtrisé ! Douze minutes de jazz-prog tortueux plus tard, sur lesquelles le duo Beggs / Blundell s’est révélé époustouflant, c’est un tonnerre d’applaudissements qui ne passe pas inaperçu : « On s’est demandé un moment si vous alliez décrocher le titre du public le plus calme de toute la tournée » !  Steven Wilson précise ensuite que chaque concert ne sera pas une simple répétition du précédent et qu’il y aura des variations d’un set à l’autre – une attention toute particulière pour les nombreux fans venus assister aux différents shows de Pleyel. Avant d’enchaîner avec un humour typiquement anglais : « Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ce soir qui serait venu… par erreur ? » (Générant un éclat de rire dans la salle) « Attendez, je vais expliquer ce que je veux dire par là : est-ce qu’il y a, dans la salle, un mari, une femme, une fille, un fils, une tante, un grand-père… bref, quelqu’un qui est venu pour vous accompagner ce soir et qui commence à se dire : mais c’est quoi ce bordel ? Est-ce que ce type sait jouer autre chose que des morceaux de moins de 20 minutes qui ne soient pas complètement tarabiscotés ? Soyez honnêtes, est-ce que quelqu’un parmi vous se reconnaît dans cette description ? » (Des mains se lèvent) « Oui, vous, madame, par exemple. Ok… Vous commenciez à vous poser des questions. Eh bien, la réponse est : oui, nous pouvons jouer quelque chose qui dure moins de 4 minutes ! Et, généralement, c’est à ce moment que tous les fans de prog rock huent. Voici What Life Brings“ » — Nouveau tonnerre d’applaudissements. Ce soir, Steven Wilson démontre qu’il a non seulement pris une réelle assurance sur scène, mais que, plus encore, il a définitivement gagné ses galons d’entertainer. Après ce court interlude pop-art (extrait de Harmony Codex), l’artiste nous invite à un bond vers le passé, nous rappelant que si sa carrière solo a été officiellement lancée en 2008, son vrai premier projet solo remonte à la fin des années 80 et s’intitulait à l’époque… Porcupine Tree ! En effet, ainsi qu’il l’évoque, faute d’avoir suffisamment confiance en lui-même pour sortir des albums sous son propre nom, il avait créé ce groupe imaginaire (et ce n’est qu’à partir de 1993, lorsqu’il a commencé à collaborer avec d’autres musiciens, dont le batteur Chris Maitland, que Porcupine Tree est devenu progressivement un vrai groupe). Cet hommage à ses discrets débuts prend la forme, tout d’abord, de la première partie du psychédélique instrumental Voyage 34, récit fictif d’un bad trip sous LSD, mêlant nappes planantes, guitares en delay, samples vocaux narratifs et atmosphères hallucinées. Complètement inattendu et particulièrement réussi. Puis de l’excellent “Dislocated Day“ (The Sky Moves Sideways), plus concis, plus musclé, au riff de guitare acéré et syncopé, dans une ambiance plus sombre, sur lequel Nick Beggs et Craig Blundell ralentissent le tempo le temps d’un break tout en finesse, quasi funk. Magnifiquement organique ! Steven Wilson annonce la composition suivante sur un ton hilare : « À ceux d’entre vous qui seraient venus par erreur ce soir, je suis au regret de vous informer que nous allons maintenant revenir à des compositions ridiculement compliquées et inutilement longues », enchainant avec “Impossible Tightrope“, ce fabuleux instrumental de The Harmony Codex, mêlant jazz-rock, électro et prog dans une course-poursuite effrénée. Un véritable tour de force en live, le chanteur rappelant (le lendemain) que c’est très certainement l’un des titres les plus complexes à jouer sur scène, parmi tout son répertoire solo. La vidéo accompagnant la composition multiplie animations numériques abstraites, lignes lumineuses mouvantes et distorsions visuelles, pour mieux en illustrer la complexité. Détour ensuite par Insurgentes, le premier album solo officiel du musicien avec l’entêtant “Harmony Korine“, appuyé par la vidéo du Danois Lasse Hoile à l’esthétique surréaliste, obscure et déstabilisante, ouvrant les portes d’un rêve étrange qui tient davantage de l’hallucination visuelle. Ce second set se clôture sur “Vermillioncore“, lourd et groovy (EP ), marqué par une basse distordue et des touches de jazz fusion, ce qui confère en live une belle énergie brute. Steven Wilson sait flatter son auditoire, face à un public en liesse : « Vous êtes passés du public le plus discret au plus expressif » !

À l’heure des rappels et devant un public désormais debout, Steven Wilson revient, en filigrane, sur un sujet qui lui a longtemps tenu à cœur : « Je ne sais jamais trop quoi jouer pour les rappels. Tout simplement parce que je n’ai aucun hit single à mon actif. Pendant des années, j’ai éprouvé une réelle jalousie envers tous ces musiciens qui avaient eu un numéro un » (et il se tourne avec un sourire vers Nick Beggs – on se souviendra que le bassiste a décroché un tube avec “Too Shy“ de Kajagoogoo, groupe de pop et new wave britannique des années 80) « Mais maintenant, je me suis fait une raison – et même, j’en suis très content, parce que ça veut dire que je peux jouer absolument ce que je veux. Alors oui, je n’ai pas ce tube que vous attendriez tous impatiemment, je n’ai pas de Free Bird, pas de Comfortably Numb, pas de Sweet Child O’ Mine… Je n’ai aucune de ces chansons. Mais j’ai choisi deux morceaux pour finir ce soir – en espérant qu’ils concluent de belle manière cette soirée ». Et force est de constater que ce rappel se révèle incroyablement généreux avec, tout d’abord, “Ancestral“, cette épopée de 13 minutes (Hand. Cannot. Erase.) conjuguant passages atmosphériques, mélancolie orchestrale et envolées metal. Un monument sur scène avec un final explosif et cathartique sur lequel Steven Wilson, à la guitare, arpente la scène avec intensité. Du grand art ! Puis avec la ballade orchestrée “The Raven That Refused to Sing“ (extraite de l’album du même nom), narrant l’histoire d’un vieil homme solitaire hanté par sa sœur défunte. Une fois de plus, musique et image ne font qu’un, grâce au film d’animation de Jess Cope, qui accentue le caractère onirique et spectral de cette fable sombre, mélancolique et profondément poétique. Une manière de clôturer le show sur un moment suspendu d’une grande émotion. Lors du set de dimanche, les variations apportées à la seconde partie de la setlist permettent d’apprécier le diptyque “Home Invasion“ / “Regret #9“ (Hand. Cannot. Erase.) avec l’élégant solo de Moog d’Adam Holzman, “Pariah“ (To the Bone) ainsi que “Economies of Scale“ (Harmony Codex). La setlist de ces concerts parisiens démontre, si besoin était, toute la richesse et la diversité de la discographie de Steven Wilson en tant qu’artiste solo. Fidèle à ses principes, l’artiste a banni téléphones et appareils photo. Si certains ont pu regretter de ce fait l’impossibilité de garder de ce concert un souvenir tangible, cette décision a offert en retour un privilège rare : celui d’une soirée en immersion totale, à vivre pleinement dans chacun de ses instants. Et à ce titre The Overview Tour a tenu toutes ses promesses : l’effet de surplomb est réel — nous revenons transformés au terme de ce voyage immobile lorsque les lumières se rallument.

Setlist

Set 1 (The Overview):
Objects Outlive Us
The Overview

Set 2:
The Harmony Codex
King Ghost
Luminol
What Life Brings
Voyage 34 (Phase I)
Dislocated Day
Impossible Tightrope
Harmony Korine
Vermillioncore

Encore:
Ancestral
The Raven That Refused to Sing

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