Marillion Weekend
Casino de Paris, Paris – 11 & 12/04/2025

Photos : Benoît Rossignol

Le Marillion Weekend est un concept immersif créé par le groupe en 2002, avec un format articulé autour de plusieurs concerts, avec des setlists différentes, dans un même lieu et comprenant un hébergement et des activités en journée – colorant ainsi l’évènement d’une dimension très communautaire et plaçant les fans au cœur de l’expérience. D’un premier essai à Brean Sands (Royaume-Uni), le modèle, fortement plébiscité, s’est progressivement déployé internationalement, s’exportant vers une dizaine de pays, avec des billets vendus intégralement en l’espace de quelques heures. Bien avant Marillion (et bien avant que le terme « fan weekend » ne se soit imposé dans le langage courant), des groupes tels que Grateful Dead s’étaient déjà distingués pour leurs séries de concerts sur plusieurs jours dans une même ville, prenant parfois des allures de mini-festivals, offrant d’ailleurs également des activités annexes. De la même manière, Frank Zappa avait organisé des séries de concerts thématiques (à l’image des Halloween shows à New York) étalés sur plusieurs jours. Mais avec Marillion, cette approche est devenue un événement officiel récurrent – professionnalisant et institutionnalisant une pratique qui existait de manière plus dispersée et influençant également en retour d’autres artistes de la scène prog, à l’instar du Everyone’s a VIP Weekend de Pendragon. La grande nouveauté des Marillion Weekends de 2025 tient à l’annonce de la toute première édition française, en avril 2025 au Casino de Paris – avec toutefois quelques différences de taille à l’instar des éditions de Girone, Padoue, Oslo ou encore Berlin, et contrairement à celles de Port Zélande et Montréal, à savoir un évènement organisé sur deux soirées consécutives (et non trois), sans hébergement ni activités programmées en journée, à l’exception d’une fan zone aménagée dans un café adjacent à la salle parisienne – on peut d’ailleurs remercier The Web France qui a fait au mieux tout au long du weekend pour rendre l’évènement le plus festif possible en dépit des contraintes. Le groupe s’est rendu quant à lui excessivement disponible, allant, avec la gentillesse proverbiale qui le caractérise, à la rencontre du public devant la salle pour échanger et prendre inlassablement la pose (il suffit pour s’en convaincre de se rendre sur la page Facebook de l’évènement), dans une atmosphère ultra-détendue, avec cette sensation de faire partie d’une grande famille – une famille qui « n’a jamais été aussi grande et aussi unie », ainsi que le formulait récemment encore le groupe sur les réseaux sociaux. En ouverture de ces deux soirées, le groupe a retenu Conal Kelly (neveu de Mark Kelly) pour le premier soir et notre fierté nationale, les Occitans de Lazuli, pour le second, dont le set s’est révélé remarquablement convaincant, comme toujours. Les Français en ont profité pour présenter trois nouveaux titres, qui augurent du meilleur, avant de conclure leur prestation tous ensemble autour d’un marimba, moment magique par excellence selon une tradition désormais très ancrée, nous offrant notamment, en guise d’hommage à Marillion, une magnifique version de « Easter ».

En cette première soirée de vendredi, Marillion propose un set axé sur la quasi-intégralité de l’album Marbles (à l’exception des titres « Angelina » et « Drilling Holes »), un disque qui se sera révélé essentiel dans la carrière du groupe et qui vient de fêter ses 20 ans. Entièrement préfinancé à l’époque par les fans, il a renforcé leur modèle indépendant, déjà initié avec Anoraknophobia (2001). Considéré par beaucoup au moment de sa sortie comme l’un des meilleurs albums de l’ère post-Fish, ce double album a la particularité de proposer de fabuleuses compositions épiques (qui font désormais partie des indispensables de la setlist des Anglais), contrastant avec des titres foncièrement plus pop-rock, avec un thème en filigrane, ces billes (« marbles »), sorte de métaphore de l’enfance, articulé autour d’interludes particulièrement réussis. Le single « You’re Gone » atteint même le Top 10 au Royaume-Uni, une première depuis les années 80 pour Marillion. Sans surprise, ce sont donc « The Invisible Man », « Fantastic Place », « Ocean Cloud » et « Neverland » qui prennent toute la lumière en cette première soirée, sur cette scène transformée en kaléidoscope mouvant grâce au splendide travail réalisé sur les lumières, et s’imposent comme des sommets d’émotion, portés entre autres par la magie des solos de Steve Rothery et une très belle interprétation, comme à l’accoutumée, de Steve Hogarth. Le chanteur à la chevelure désormais argentée — il a abandonné ses teintures — semble néanmoins légèrement moins disert ce soir-là, peut-être contraint par l’impératif du couvre-feu qu’impose la salle parisienne (le groupe s’accordera un peu plus de liberté par rapport à ce timing lors de la soirée du lendemain). À noter le réel bonheur de retrouver ce soir le bassiste Pete Trewavas, visiblement remis de ses sérieux problèmes de santé en 2024 — un triple pontage coronarien. Les interludes constitués par les différents « Marbles » (I, II, III et IV) offrent un moment de respiration poétique, quasiment contemplatif. Redécouverts ce soir, ils prennent une résonance nouvelle — d’autant plus marquante lorsqu’on se souvient qu’ils auraient dû ne former qu’un seul morceau à l’origine. Autre moment fort : « You’re Gone », sublimé par une salle s’illuminant à cet instant précis de centaines de bracelets lumineux, distribués à l’entrée par The Web France, consignes à l’appui – un instant suspendu, à la fois simple et saisissant. Il manque néanmoins à cette première soirée ce petit quelque chose d’indéfinissable qui constitue usuellement la marque de fabrique « live » du groupe. Est-ce la prévisibilité du séquencement des titres?  La faiblesse relative de certaines compositions de Marbles (notamment « The Damage », « Don’t Hurt Yourself », « The Genie ») qui peinent quelque peu à rivaliser avec les pièces maîtresses du set ? Ou autre chose ? Toujours est-il que ce premier concert ne se hisse pas au rang des grandes soirées inoubliables de Marillion. Les rappels apportent un regain d’énergie : avec tout d’abord « Sugar Mice », magnifié par une très belle interaction entre le frontman et le public, puis avec le somptueux « King », au démarrage pourtant raté – fait rare pour le groupe –, immobilisant Steve Hogarth avec sa guitare en l’air, ce qui n’enlève absolument rien par la suite à l’intensité de ce morceau qui prend, comme à chaque fois, une dimension réellement cathartique en live.

Les concerts se suivent et ne se ressemblent pas. Et c’est un Marillion transfiguré que l’on retrouve pour la seconde soirée de ce weekend spécial, avec une setlist d’anthologie qui parcourt plus de 40 années de carrière, l’occasion, si besoin était, de mesurer pleinement la profondeur, la diversité et la richesse du back-catalogue des Anglais. Un moment hors du temps, dont le souvenir vibre encore dans les esprits, porté par l’écho des notes, des mots et de l’émotion partagée. Le groupe ouvre le show sur un magistral « Slàinte Mhath », titre parfait pour capter immédiatement l’attention du public, grâce à un riff sec et une rythmique marquée, et le faire pénétrer progressivement dans l’univers du groupe, dans une longue montée en puissance jusqu’à un final où la salle résonne à l’unisson d’un « We stand here waiting on the whistle to blow ». Quelle entrée en matière ! L’album Seasons End est ensuite à l’honneur, avec tout d’abord le cynique et grinçant « The Uninvited Guest », puis l’incontournable « Easter », conjuguant sublime intro acoustique, émouvante partition vocale et l’un des solos les plus légendaires de Steve Rothery, dans une connexion incroyable avec le public (l’occasion pour Steve Hogarth de rappeler que Seasons End fut le premier disque enregistré avec le groupe. Marillion tournait à l’époque une page importante de son histoire et, le temps faisant son œuvre, jamais les qualités intrinsèques de ce disque extraordinaire ne se sont révélées avec autant d’éclat). Le troisième extrait de ce disque, le poignant « Holloway Girl » – entre désespoir contenu et fragile beauté – est un titre rarement joué en live. Une très belle surprise donc. Le chanteur rappelle que la bluffante intro à la basse (froide, nerveuse, presque clinique et cadrant à ce titre parfaitement au texte abordant l’enfermement et le malaise), fruit de la créativité de Pete Trewavas, a émerveillé tous les membres du groupe lors de l’enregistrement de l’album en 1989, ce qui génère immédiatement une ovation pour le bassiste dans cette salle du Casino de Paris à l’atmosphère surchauffée. Marillion fait ensuite le choix de l’hymne quasi humaniste de « Beautiful », dédié à « tous ceux qui se sentent diminués dans leur humanité ou dans leur valeur aux yeux du monde ». Courte digression, ce morceau a visiblement marqué d’autres artistes, à l’instar du groupe de prog metal américain Redemption, qui fait référence à « Beautiful » (magnifique mise en abîme) dans sa composition « Memory » (« It’s just like I sang to you – everyone knows that we live in a world. Where people give bad names to beautiful things »). Marillion a décidé ce soir d’explorer son passé le plus lointain. Et c’est à un vertigineux plongeon que nous convie le groupe lorsque Steve Hogarth entonne a capella le fameux « So here I am once more, in the playground of the broken hearts » en intro du monumental « Script for a Jester’s Tear », pièce fondatrice du néo-prog. Lui succèdent le diptyque tubesque constitué de « Kayleigh » (« une chanson que vous n’avez jamais entendue » – ironise le chanteur), abordant l’amour adulte – blessé et imparfait – et de « Lavender », souvenir idéalisé des amours d’enfance. La tension monte encore d’un cran avec le troublant « Bitter Suite », oscillant entre rêverie romantique, désillusion et introspection poétique (et qui constitue sans conteste, avec « Blind Curve », un des sommets prog de Misplaced Childhood), avant que le groupe ne conclue ce périple musical de l’ère Fish sur l’exalté « Heart of Lothian », une hymne identitaire hautement personnelle du précédent frontman que Steve Hogarth s’approprie magnifiquement ce soir. Retour à Seasons End avec l’indispensable « The Space », dans une salle qui n’en finit pas de frémir d’émotion, avec un final émotionnel et orchestral, typique de l’ère Hogarth. « Afraid of Sunlight » est une transition habile après un tel niveau d’intensité. Extrait d’un disque fascinant qui se vendit à environ 450 000 copies et qui, pourtant, signa la fin de la collaboration de Marillion avec EMI – une hérésie –, ce titre ralentit le tempo et impose une écoute attentive dans un silence respectueux, à contrepied des compositions plus complexes. Brave est ensuite à l’honneur, avec tout d’abord une version écourtée de la composition à tiroirs « Goodbye to all That » (« Wave » et « Mad »), qui forme le point le plus sombre et le plus tourmenté, presque claustrophobique, au cœur du traumatisme du protagoniste principal de ce mémorable concept album. Puis avec l’intégralité du déchirant « The Great Escape », autre point d’orgue de ce disque, récit sur la fuite, le désespoir et l’abandon de soi. Le groupe clôture ainsi le set principal en apothéose sur ce qui, ce soir encore, s’impose comme l’une des performances vocales les plus émouvantes de Steve Hogarth.

La soirée est néanmoins loin d’être finie. En témoigne le premier rappel « The New Kings », sombre fresque musicale de 17 minutes, sur le pouvoir, l’élite, l’argent et la désillusion collective. Une structure hautement progressive mais d’un langage contemporain et direct. Très certainement l’un des morceaux les plus ambitieux thématiquement parlant de l’ère Hogarth (avec « Gaza »). Le second rappel est un détour par le dernier album en date de Marillion (An Hour Before It’s Dark). Steve Hogarth réapparaît drapé de cette ample veste qui évoque le plumage du corbeau pour « The Crow and the Nightingale », pièce lente et parfois introspective, aux montées en tension orchestrales magnifiquement dosées. Le titre suivant, « Man of a Thousand Faces », est plus léger, voire quasiment festif, avec son mantra partagé, répété à l’infini, autre grand moment de communion entre le groupe et la salle. Le final de ce second rappel est la lumineuse quatrième pièce de « Care » (« Angels on Earth »), autre extrait de An Hour Before It’s Dark, sublime coda, à la fois hommage et message d’espoir, dédiée à ceux qui sauvent, soignent et portent l’humanité quand tout vacille. Fin du show ? Pas tout à fait. Le frontman revient sur scène avec l’accordéoniste Charles Kieny (musicien et compositeur, basé entre Paris et Londres, diplômé en jazz et improvisation au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, un artiste naviguant entre le jazz et la musique contemporaine) qui joue les premières mesures de la Marseillaise, reprise en chœur par la salle, avant d’enchaîner avec « Faith ». Puis c’est le reste du groupe qui rejoint la scène pour une version solaire de « Made Again » — chanson d’espoir, de survie et de reconstruction. Une fin de concert époustouflante. Sounds That Can’t Be Made avait repositionné Marillion sur l’échiquier prog en 2012. Ses successeurs FEAR (2016) et An Hour Before It’s Dark (2022) avaient mis la barre encore plus haut et consolidé cette position avec une constance et une qualité irréprochables. Sur sa lancée, plus actif que jamais, le groupe vient de confirmer reprendre en août de cette année le chemin du studio pour se réatteler au prochain album, avec plus que jamais le souci de la perfection. Ils nous ont d’ailleurs prévenus : « You won’t get it until it’s great / Vous n’aurez rien tant que ça ne sera pas parfait ». Nous nous en réjouissons d’avance.

Setlist du 11/04

The Invisible Man
Marbles I
Genie
Fantastic Place
The Only Unforgivable Thing
(shortened synthesized organ outro)
Marbles II
Ocean Cloud
Marbles III
The Damage
Don’t Hurt Yourself
You’re Gone
Marbles IV
Neverland

Encore :
Sugar Mice
(1st 2 lines and last 3 verses sung out of step & key by h, the remainder by the audience)
King
(including failed start)

Setlist du 12/04

Slàinte Mhath
The Uninvited Guest
Easter
Holloway Girl
Beautiful
Script for a Jester’s Tear
Kayleigh
Lavender
Bitter Suite
(iii. Blue Angel)
Heart of Lothian
(i. Wide Boy)
The Space…
Afraid of Sunlight
Wave
Mad
The Great Escape
(flute played by Mark on synth)

Encore :
The New Kings: I. Fuck Everyone and Run
The New Kings: II. Russia’s Locked Doors
The New Kings: III. A Scary Sky
The New Kings: IV. Why Is Nothing Ever True?

Encore 2 :
The Crow and the Nightingale
Man of a Thousand Faces
Care (IV) Angels on Earth

Encore 3 :
Faith
(with Charles Kieny) (1st 2 verses by h & accordionist, Charles Kieny > 1st bars of Rouget de Lisle’s « La Marseillaise »)
Made Again

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