Un an et demi à peine après la parution de The Harmony Codex, le prolifique Steven Wilson est déjà de retour avec un nouvel album que nous avons pu découvrir en avant-première. The Overview, articulé autour de deux longues pièces musicales dans la grande tradition du rock progressif pour une durée totale de 42 minutes, est un fabuleux et audacieux concept album inspiré par « l‘effet de surplomb » ou « effet de vue d’ensemble », une notion développée en 1987 par Frank White, un auteur et philosophe de l’espace américain. White a introduit cette idée dans son livre The Overview Effect: Space Exploration and Human Evolution, au terme de nombreux entretiens avec divers astronautes, décrivant le changement cognitif vécu par ceux-ci lorsqu’ils voient la Terre depuis l’espace. Ce changement génère bien souvent chez les astronautes un profond sentiment d’interconnexion, une prise de conscience de la fragilité de la Terre et conduit à une réévaluation de la place de l’humanité dans l’univers. Un sujet d’une grande richesse magnifiquement mis en relief par la vision musicale de Steven Wilson et l’occasion d’un très bel échange, comme à chaque fois, avec l’artiste dans les bureaux parisiens de Gérard Drouot Productions.
Ce nouvel album semble s’appuyer sur les textures musicales de The Harmony Codex, tout en prenant encore une nouvelle dimension. Le sujet quant à lui est absolument fascinant et prête à la réflexion. Commençons justement par ce concept très particulier que l’on appelle « effet de surplomb » ou « effet de vue d’ensemble » (« overview effect » en anglais) et qui a inspiré l’album. Comment cette idée t’est-elle venue et pourquoi ce choix ?
STEVEN WILSON : Tout s’est fait de manière très inhabituelle pour moi car, une fois n’est pas coutume, j’avais le titre et le concept de l’album en tête avant même d’en avoir écrit la moindre note de musique ou le moindre texte. Et c’était plutôt agréable parce que d’habitude, je commence à écrire sans idée précise ou disons, sans savoir exactement où mon inspiration va me mener. Mais cette fois-ci, sans vouloir paraître prétentieux, j’avais déjà visualisé la globalité de cet album ! Juste après The Harmony Codex (Ndlr : précédent album de Steven Wilson), je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire ensuite. La seule certitude est que je voulais faire quelque chose de différent. J’accorde une grande importance à l’idée de ne pas me répéter d’un album à l’autre, comme tu le sais. Il est fondamental que chaque album constitue réellement une évolution, c’est la condition sine qua non de son existence même dans mon catalogue musical. Se limiter à refaire encore et encore la même chose, ce n’est vraiment pas mon ambition. Bref, je ne savais pas à quoi allait ressembler mon prochain projet. Je m’étais dit que peut-être, pour me challenger, je pourrais collaborer avec un réalisateur ou créer de la musique en support d’une réalisation artistique, quelque chose de ce genre. C’est au cours d’une discussion avec Alexander Milas, un très bon ami, qui dirige une organisation appelée Space Rocks, que l’idée de l’album m’est venue subitement. Pour info, Space Rocks est une organisation qui vise à rapprocher les mondes de l’astronomie et de la science avec celui des musiciens, ce qui peut sembler étrange en soi, mais il y a beaucoup de similitudes entre la façon dont les artistes et les scientifiques envisagent l’espace, avec cette curiosité pour le monde qui nous entoure. On parlait donc de choses et d’autres et nous en sommes venus à aborder ce concept de l’effet de surplomb que je ne connaissais pas. Il m’a expliqué ce que c’était. Et à ce moment-là, ça a fait immédiatement tilt, j’ai tout de suite éprouvé une vive fascination pour le sujet et j’ai également aussitôt su que j’avais là un album en devenir. Parce que s’il y a bien une chose qui manque à l’être humain à l’ère d’Internet et des technologies numériques, c’est cette notion de perspective. Nous avons fini par oublier à quel point nous sommes insignifiants au regard de l’espace et du temps. Parce que nous sommes trop occupés à nous regarder constamment dans ce miroir que nous tendent les réseaux sociaux et tout le reste. Nous ne levons plus les yeux vers le ciel, incapables de comprendre ce qui se passe réellement autour de nous et de nous rappeler combien nous sommes minuscules. Et je pense que ce serait plutôt bien qu’on s’en souvienne de temps à autre. Notre existence est totalement dénuée de sens comparativement à ce qui se passe dans l’univers. N’est-ce pas magnifique d’en prendre conscience et de profiter d’autant plus de notre passage sur cette Terre ? Voilà comment j’ai commencé à réfléchir de plus en plus à cette idée de perspective. Et d’ailleurs, rien que pour ça, l’album aurait très bien pu s’appeler Perspective.
Beaucoup d’êtres humains se considèrent aujourd’hui comme le centre de l’univers…
STEVEN WILSON : Et c’est bien ce qui m’inquiète. Sans citer de noms, nous avons aujourd’hui de nombreuses personnes extrêmement narcissiques qui exercent une influence considérable sur la planète et l’humanité dans son ensemble. C’est très préoccupant. Nous vivons dans une ère d’obsession de soi et nous perdons totalement cette conscience de notre propre place. Il faudrait juste rappeler à certains que la Terre a 4 milliards d’années et que nous, êtres humains, ne sommes là que depuis les cinq dernières minutes à l’échelle du temps. La Terre a existé pendant des millions et des millions d’années avant notre arrivée. Et elle continuera probablement d’exister après nous. Et pourtant, nous nous voyons comme les gardiens de la planète… Cela pourrait presque prêter à sourire si ce n’était pas si sérieux !
Cette expérience de l’effet de surplomb fait naître chez les astronautes une nouvelle perception de la Terre et de l’humanité. Penses-tu que la musique puisse provoquer le même effet chez les auditeurs, comme une sorte d’éveil ? Et plus largement, l’art en général ? Est-ce que l’art doit offrir une échappatoire au quotidien ou, à contrario, sa raison d’exister est-elle de confronter directement la réalité du monde ?
STEVEN WILSON : Pour répondre à la première partie de ta question, pendant toute ma carrière je n’ai cessé d’être convaincu que la musique peut avoir un effet tout aussi profond sur les gens et ce, de manière positive. Pour répondre à la seconde partie de ta question, la réponse est évidemment les deux. Parce que, selon moi, l’art c’est comme un miroir que l’on tend aux autres. Tu tends ce miroir et tu dis : « Voici mon expérience, voici comment j’interagis avec le monde, avec les autres êtres humains, avec la planète. Est-ce que vous vous reconnaissez ? Êtes-vous d’accord ? Êtes-vous en désaccord ? » (Ndlr : on se souviendra que Steven Wilson portait à un moment un t-shirt sur lequel on pouvait lire « Art is Truth« ). Je vais te donner un exemple : mes deux belles-filles sont végétariennes, sachant que ma femme et moi sommes tous deux végans. Pourtant, nous ne les avons absolument pas influencées. Pourquoi sont-elles végétariennes ? Tout simplement à cause de Billie Eilish (Ndlr : autrice-compositrice-interprète américaine électro-pop qui, pour l’anecdote, a même sorti un parfum végan). Elles sont fans de Billie Eilish. Et Billie parle de véganisme, de végétarisme, de droits des animaux… Et c’est pour cette unique raison qu’elles ont fait ce choix. Je trouve ça incroyable qu’une musicienne pop puisse encore aujourd’hui proposer aux jeunes une sorte de code moral, une voie à suivre. N’est-ce pas magnifique que l’art puisse toujours avoir un tel impact ? Je trouve cela extraordinaire pour ma part. Elles sont bien plus enclines à écouter Billie Eilish qu’Elon Musk. Et franchement, heureusement ! Et qui sait, peut-être qu’à ma manière, je peux aussi inviter des gens à réfléchir, à travers un album comme The Overview.
Parlons de l’album maintenant. La première chanson fleuve (Ndlr : 23 minutes), « Objects Outlive Us », donne le sentiment d’un regard assez pessimiste sur le monde et sonne également comme un avertissement. Est-ce que tu peux nous en parler plus en détail ?
STEVEN WILSON : Tu as raison, certaines parties du morceau sont assez pessimistes. L’album, et ce morceau en particulier, a été conçu comme un enchaînement de différentes scènes. J’ai toujours, comme tu le sais, envisagé la musique comme un film et ai essayé de restituer ici une dimension cinématographique. La première scène, « No Monkey’s Paw », c’est moi — ou l’auditeur — qui rencontre un extraterrestre. Et l’extraterrestre nous dit : « Vous nous avez oubliés ? Vous avez oublié que nous existons ? Vous passez tellement de temps plongés dans vos écrans que vous en avez oublié de lever les yeux ! » Et c’est exactement ce dont nous parlions tout à l’heure. La scène suivante, « The Buddha of the Modern Age », est assez sombre : c’est un constat brutal, un texte très acerbe qui dénonce cette illusion selon laquelle l’humanité serait la gardienne de la Terre… Alors qu’en réalité, nous sommes particulièrement doués pour la détruire, ainsi que toutes les autres espèces avec lesquelles nous partageons la planète. Il y a beaucoup de colère dans ce passage. La section suivante, « Objects Meanwhile », est plus contemplative. Les paroles n’ont pas été écrites par moi, mais par Andy Partridge (Ndlr : artiste anglais membre fondateur du groupe new-wave XTC). C’est un contraste vertigineux entre des scènes triviales de la vie quotidienne — un mari qui trompe sa femme, une infirmière dans une maison de retraite, un jeune homme qui commence son premier emploi dans une concession automobile — et des phénomènes cosmiques massifs qui se produisent ailleurs dans l’univers : des trous noirs qui implosent, des nébuleuses qui s’effondrent… L’idée est, encore une fois, de rappeler cette notion de perspective. Donc, ce n’est pas forcément que négatif. Il y a de la colère, oui, il y a du pessimisme, oui, mais il y a aussi des passages plus réfléchis, qui posent des questions plutôt que de simplement exprimer une colère brute.
Les titres de certaines sections sont assez énigmatiques, comme « The Cosmic Sons of Toil »…
STEVEN WILSON : C’est simplement un jeu de mots. Mais d’une certaine manière, cela résume bien mon approche. Il y a beaucoup de moments, quand je fais de la musique, où les choses se passent de manière très intuitive, sans que je les analyse vraiment. Et ça s’applique parfois aux paroles aussi. C’est amusant, au fil des années, on m’a souvent dit : « Oh, cette phrase, vous vouliez dire ça, n’est-ce pas ? » Et moi, je réponds : « Ah, peut-être bien. Peut-être que, inconsciemment, c’était ce que je voulais dire. Mais sur le moment, je n’en avais pas conscience. »
« S’il y a bien une chose qui manque à l’être humain à l’ère d’Internet et des technologies numériques, c’est cette notion de perspective. Nous avons fini par oublier à quel point nous sommes insignifiants au regard de l’espace et du temps, trop occupés à nous regarder constamment dans ce miroir que nous tendent les réseaux sociaux. » – Steven Wilson
En tant qu’auditeurs, on a toujours tendance à vouloir tout disséquer et analyser…
STEVEN WILSON : Et je fais pareil ! J’ai étudié la littérature anglaise à l’école et ce qui me rendait dingue, c’était quand les profs nous faisaient analyser des heures durant pourquoi James Joyce avait utilisé tel mot dans une phrase. On pouvait passer une heure entière à disséquer l’usage d’un simple « Va » dans une phrase, et je me disais : « Mais je suis sûr qu’il n’a même pas réfléchi à ça ! » Mais en même temps, c’est aussi ça qui est amusant, non ? C’est ça, le plaisir de l’analyse.
Ce premier morceau se conclut sur un superbe solo de guitare. Et ça m’a rappelé certains solos de Steve Hackett ou Andy Latimer, mais avec un son différent, comme si tu avais voulu aller à l’opposé de ce que l’on attend d’un solo de facture classique. Était-ce ton intention ?
STEVEN WILSON : Oui, tout à fait. Ça c’est la réponse la plus courte (Ndlr : rires). La réponse plus détaillée, c’est que dès que j’ai su que je voulais que ce premier titre se termine par un long solo de guitare, j’ai eu envie de redéfinir la notion de grand solo de guitare rock. Je me souviens avoir dit à Randy (Ndlr : Randy McStine, guitariste américain qui a accompagné Porcupine Tree lors de la tournée 2022-2023) : « On ne va pas faire du Comfortably Numb. On ne va pas faire du Free Bird. On va s’éloigner de tout ça. » Attention, je ne voudrais pas que l’on se méprenne, j’adore ces morceaux, ce sont des chansons incroyables. Mais je voulais vraiment sortir de cette tradition du solo de guitare rock très classique et trouver une nouvelle approche. Et une grande partie du travail a d’abord consisté à trouver le son, avec pour résultat quelque chose d’assez inhabituel. Beaucoup de gens étaient persuadés que c’était un synthétiseur et j’ai dû reclarifier plus d’une fois (Ndlr : rires). Non, c’est bien une guitare, mais avec un son très travaillé et très synthétique. Et bien entendu, une fois que nous avons trouvé ce son, cela a aussi changé la façon dont le solo a été joué. L’idée était de trouver un langage musical qui ne soit pas issu du blues. David Gilmour, par exemple, est profondément ancré dans le blues. Andy Latimer aussi. Je dirais que c’est plus proche de la manière dont des guitaristes tels que Robert Fripp ou Bill Nelson auraient abordé un solo classique : avec un vocabulaire musical et des gammes plus inhabituels, et un son lui-même très singulier. Donc oui, tu as parfaitement raison, l’intention était de réinventer cette idée du classique du grand solo de guitare rock !
Je m’attendais à un solo classique. D’ailleurs, quand je l’ai découvert pour la première fois, je me suis dit : « Bon, c’est la partie solo » Puis, tout d’un coup, ça part dans une direction différente…
STEVEN WILSON : Tu as raison. Et c’est intéressant, car si moi, je l’avais joué, avec mon propre style et ma manière d’aborder la guitare, j’aurais probablement opté de manière naturelle pour quelque chose de plus proche de David Gilmour. Et quelque part, ça aurait été trop évident et trop prévisible. Et c’est pour ça que j’ai fait appel à Randy.
Pour rester dans la notion de « perspective », celle de la toute dernière section du premier titre, « Heat Death of the Universe », n’est guère réjouissante… (Ndlr : La mort thermique de l’univers ou Big Freeze est considérée comme l’un des fins possibles de l’Univers.)
STEVEN WILSON : Oui, c’est une conclusion très sombre, très oppressante et profondément nihiliste. On parlait à l’instant du solo, j’aime l’idée que le solo crée ce moment de toute beauté et que progressivement, quelque chose vienne se superposer, franchissant l’horizon des événements (Ndlr : frontière entourant un trou noir au-delà de laquelle rien, pas même la lumière, ne peut s’échapper) et finisse par tout annihiler. Et bien sûr, c’est une parfaite analogie avec le fonctionnement même de l’univers. C’est aussi un petit clin d’œil à 2001, l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick et à sa manière d’utiliser des musiques très atonales pour matérialiser à la fois l’émerveillement et cette sensation que l’univers est … terrifiant. C’est un immense vide de mort et de néant. Musicalement, la fin de ce morceau est là pour rappeler que l’espace n’est pas un lieu d’aventure. C’est un endroit effrayant, de mort et de néant. On est bien loin de Star Wars !

« J’ai toujours envisagé la musique comme un film et ai essayé de restituer une véritable dimension cinématographique tout au long de cet album... Je pense que c’est le concept de l’album qui a suggéré l’approche musicale. Le fait que chaque face de l’album soit une seule composition m’a ramené à un vocabulaire plus progressif. » – Steven Wilson
Es-tu fan de science-fiction, livres et cinéma ?
STEVEN WILSON : Oui, énormément. D’ailleurs, c’est amusant, parce que certaines personnes m’ont demandé quelles avaient été mes influences pour cet album. Le film de Kubrick, bien sûr, me vient immédiatement en tête mais aussi Interstellar de Christopher Nolan, Blade Runner…
Solaris ?
STEVEN WILSON : Oui, Solaris. Excellent exemple. Ce sont des films qui abordent autant la condition humaine que l’espace en soi. Et c’est ça qui est magnifique. Quand on y pense, tous les grands films et livres de science-fiction ne parlent pas tant de l’espace que de l’humanité. Ils interrogent notre place dans l’univers. Et si je peux me permettre une comparaison flatteuse, The Overview s’inscrit dans cette tradition. C’est un album sur l’espace, mais en réalité, il parle de nous.
Dans le deuxième morceau de l’album, « The Overview » (Ndlr : 18 minutes), il y a toujours cette opposition entre l’immensité de l’univers et notre propre existence. Mais j’ai le sentiment, en lisant les paroles, qu’il s’en dégage toutefois quelque chose de plus positif, notamment lorsque tu évoques ce « magnifique infini » (« A Beautiful Infinity ») et cette notion de permanence puisque nous ne sommes, in fine, que des atomes. Quels sont les messages que tu voulais transmettre ?
STEVEN WILSON : La première partie de l’album parle avant tout de l’humanité. La seconde est plus centrée sur la science. Les cinq premières minutes, par exemple, ne sont qu’une suite de nombres et de statistiques, lues par ma femme. Et comme tu l’as justement souligné, cela se termine par cette image de nous flottant dans l’espace, avec cette idée de permanence, nos atomes retournant au cosmos puisqu’au fond nous faisons tous partie d’un tout… Il y a effectivement une dimension plus onirique dans cette partie. Cette seconde partie de l’album a une logique plus proche du rêve. D’ailleurs, à un moment, je dis : « Est-ce un rêve, cette belle infinité ? » C’est une façon de se laisser submerger par la grandeur et l’immensité de l’espace. Et par sa beauté également : notre Voie lactée, notre planète, notre Lune… J’ai essayé de capturer ce sentiment de permanence et ce retour vers le cosmos. C’est donc un contraste avec la première partie de l’album, qui est plus colérique mais aussi très empreinte de notre propre réalité, puisqu’elle aborde des petits drames du quotidien, tous ces mini soap operas humains…
Tu as fait appel à deux batteurs différents, Russell Holzman pour le premier morceau et Craig Blundell pour le second. Y avait-il une raison particulière à ce choix ?
STEVEN WILSON : Juste une question d’envie, vraiment. L’une des choses que j’adore – et on en parlait tout à l’heure au sujet de Randy – c’est d’être surpris. Si je propose à un musicien de contribuer à mon album, j’ai envie qu’il me surprenne, qu’il m’apporte quelque chose que je n’aurais jamais pensé à faire moi-même. Pour le premier morceau, j’ai effectivement fait appel à Russell Holzman, qui est un très jeune batteur. C’est d’ailleurs le fils de mon claviériste, Adam. Russell est un batteur de drum & bass (Ndlr : forme de musique électronique). Il a la vingtaine et n’avait jamais joué de rock avant cette expérience. Il joue avec la fille de Madonna, avec Caroline Polachek et avec plein d’autres artistes électro très jeunes. Et je me suis dit que ça pourrait être super intéressant de proposer à quelqu’un qui a ce profil de venir jouer sur un morceau de rock conceptuel ambitieux. C’était aussi une manière de me challenger, ou de challenger la structure même de la musique, en évitant ce choix plus évident de retenir une pointure du rock progressif sur une composition de ce genre. Donc, j’ai voulu expérimenter en utilisant Russell sur le premier titre. Mais je voulais également faire intervenir celui qui est devenu mon batteur attitré, ce qui fait que tu retrouves Craig sur le second titre, sachant que Craig est aussi quelqu’un qui s’intéresse à la musique électronique. Même s’il joue avec Steve Hackett depuis plusieurs années et qu’il est d’abord connu comme un batteur de rock progressif, sache qu’il a également touché au metal, à la musique électronique et au drum & bass. J’ai toujours aimé travailler avec des musiciens qui ont des influences variées. Sans doute parce que moi aussi, mes références sont très diverses.
Cet album est divisé en deux parties, un peu comme Tubular Bells de Mike Oldfield ou A Passion Play de Jethro Tull. Est-ce que cette structure est un hommage, en quelque sorte, à ce type d’albums ?
STEVEN WILSON : J’adore cette tradition d’albums avec des morceaux qui occupent toute une face. C’est une approche que l’on retrouve dans d’autres styles également, par exemple sur In a Silent Way de Miles Davis, sur Rubycon ou Ricochet de Tangerine Dream, des albums avec lesquels j’ai grandi. J’aime cette idée que l’écoute d’un album devienne une réelle expérience cinématographique, que ce ne soit pas juste une collection de petits morceaux indépendants, mais plutôt un voyage musical qui peut aller dans n’importe quelle direction. Donc, oui, j’étais conscient de cette tradition, mais je ne voulais pas simplement l’imiter. J’ai essayé de le faire à ma manière. Et comme tu le sais, j’ai déjà eu la possibilité d’expérimenter un peu dans cette direction auparavant… Le dernier album de No-Manétait, par exemple, juste constitué de deux morceaux qui occupaient chacun toute une face. Certes, c’était de la musique disco (Ndlr : rires). J’adore l’idée d’avoir pris cette décision avant même d’avoir commencé à écrire. Savoir que je dois aller de A à B sans avoir déterminé comment je vais le faire et avec cette possibilité que ça prenne n’importe quelle tournure, c’est incroyablement enthousiasmant. Savoir que je dispose de plus de vingt minutes pour aller où je veux, sans avoir à me soucier de structures de chanson plus formatées ou de quoi que ce soit du genre, est un vrai bonheur. Ma seule préoccupation est de faire en sorte que ce voyage de A à B soit conduit d’une manière qui soit satisfaisante, logique, inspirante et magique pour l’auditeur.
Lors de la conférence de presse de The Harmony Codex, tu nous avais expliqué que tu avais littéralement donné carte blanche aux musiciens pour improviser sur les parties instrumentales que tu avais préenregistrées. Comment as-tu procédé cette fois-ci ?
STEVEN WILSON : C’était complètement différent pour ce nouvel album. Comme je te le disais tout à l’heure, j’avais une idée assez précise, dès le début, de ce à quoi je voulais arriver. Enfin, je simplifie, bien sûr, car je ne savais pas exactement, au détail près, comment tout allait s’articuler. Mais disons que j’avais une vision assez claire de la façon dont le morceau serait structuré et se déroulerait. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai fini par jouer beaucoup d’instruments moi-même cette fois-ci. Je joue toutes les parties de basse de l’album, la plupart des claviers et la plupart des guitares. J’avais bien sûr encore besoin de ces grands solistes que sont Theo (Ndlr : Travis – saxophone soprano et flûtes), Adam (Ndlr : Holzman – piano, Rhodes, Moog, Hammond, Mellotron et synthés) et Randy pour me surprendre et magnifier les partitions. Mais pour ce qui est de la structure et des bases musicales des deux morceaux, c’est essentiellement moi. Et je n’ai pas eu à faire beaucoup de postproduction en me disant : « Tiens, j’ai joué ça là, mais peut-être que je pourrais le mettre plutôt ici ». J’ai vraiment travaillé différemment cette fois, ainsi que l’exigeait la nature même de cet album.

« ‘J’ai demandé à Randy McStine de redéfinir cette notion du grand solo classique de guitare rock. Si j’avais joué ce solo avec mon propre style, j’aurais probablement opté pour quelque chose de plus proche de David Gilmour et cela aurait été trop évident et trop prévisible. » – Steven Wilson
Cet album marque un retour au rock progressif. Qu’est-ce qui t’a motivé à revisiter ce style à ce stade de ta carrière ?
STEVEN WILSON : Je pense que c’est le concept lui-même qui a suggéré l’approche musicale. Lorsque j’ai su que je voulais créer un album basé sur cet effet de surplomb, il m’a semblé qu’une longue pièce musicale serait particulièrement appropriée. Comme tu l’as souligné au début de notre échange, il y a beaucoup d’éléments communs en termes de vocabulaire musical entre The Overview et The Harmony Codex. Mais le fait que chaque face de l’album (Ndlr : Steven Wilson raisonne en format vinyle, comme il l’a souvent expliqué) soit une seule composition, je pense que c’est ce qui m’a ramené à un vocabulaire musical plus progressif. Et bien sûr, pour reclarifier, j’adore la musique progressive. C’est juste que je ne veux pas être catégorisé en tant qu’artiste de rock progressif, car c’est trop restrictif. C’est aussi trop facile de me mettre dans une case et de m’y enfermer. Mais bien évidemment, j’aime toujours la musique progressive, et c’est certainement cette facette de mon univers musical qui se manifeste ici de manière très évidente.
Penses-tu que certains pourraient entrevoir cet album comme un pas en arrière ? Même si, bien entendu, ce n’est absolument pas mon avis.
STEVEN WILSON : Certains pourraient le penser. Mais j’ai la faiblesse de croire que quiconque écoutera cet album en conclura que ce nouveau disque ne pouvait arriver qu’à ce stade de ma carrière. Si tu regardes mon catalogue, cet album, The Overview, n’aurait pu voir le jour qu’aujourd’hui, après The Harmony Codex. Il n’aurait pas pu arriver après The Raven, sinon ça aurait été un album très différent. Il n’aurait pas pu arriver non plus après Hand. Cannot. Erase, car là encore, ça aurait été un disque totalement différent. Il y a quelque chose dans cet album qui donne l’impression que c’est le prochain pas logique dans mon évolution musicale. Donc, pour cette raison, je dirais « non ». Mais évidemment, je m’attends à ce genre de réactions.
Dans cette logique, on est aussitôt tentés de te demander si tu sais déjà ce que tu feras après ce tout nouvel album…
STEVEN WILSON : Je ne sais pas. Je n’ai pas de réponse. En fait, d’une certaine manière, je me suis un peu surpris moi-même avec The Overview, parce que je n’avais pas l’intention de faire un album aussi rapidement (Ndlr : The Harmony Codex date de fin 2023). Et encore une fois, l’idée s’est présentée à l’impromptu, ce concept m’est apparu soudainement. C’était assez incroyable. Et donc, ça a pris forme très vite. Je ne dirais pas que c’était facile, mais c’était plus facile que beaucoup d’albums que j’ai faits.

« The Overview n’aurait pu voir le jour qu’aujourd’hui, après The Harmony Codex. Il n’aurait pas pu arriver après The Raven ou Hand. Cannot. Erase, sinon ça aurait été un album très différent. » – Steven Wilson
Et plus particulièrement pour quelle raison ?
STEVEN WILSON : Ça s’est juste mis en place de manière très spontanée. Tout ce que j’ai essayé a fonctionné. Et crois-moi, ce n’est pas toujours le cas. Avant que je ne m’en rende compte, j’avais un nouvel album entre mes mains. J’aimerais que ce soit toujours comme ça (Ndlr : rires), mais ce n’est pas toujours aussi simple. Donc, une réponse très honnête à ta question est : je ne sais pas. Ma seule certitude est que ce sera quelque chose de différent.
Lors d’une précédente interview, je t’avais demandé si tu envisageais un jour d’écrire une bande originale pour un film.
STEVEN WILSON : J’aimerais beaucoup. Je demeure ouvert à toute proposition.
On parle de plus en plus de l’intelligence artificielle appliquée à la musique. Quel est ton sentiment sur ce sujet ? Faut-il l’utiliser ou tenter de la restreindre ?
STEVEN WILSON : Je sais qu’il y a en ce moment une grande conférence à Paris, un sommet sur l’IA, n’est-ce pas ? (Ndlr : Sommet pour l’Action sur l’Intelligence Artificielle, qui a réuni plus de 100 pays). Écoute, je ne pense pas que cela va disparaître. L’IA est bien ancrée et va continuer à se développer, que ça nous plaise ou non. Ça me rappelle un peu, bien que je pense que c’était à une échelle beaucoup plus petite, le dilemme qui s’est posé à l’arrivée du streaming, notamment avec Napster. À l’époque, les musiciens pouvaient soit choisir d’ignorer cette évolution, soit trouver un moyen de l’intégrer. Et je pense que nous faisons face au même défi aujourd’hui. Je n’ai pas utilisé d’IA sur cet album. En revanche, j’ai testé l’IA pour une chanson de Noël (Ndlr : “December Skies”). Je me suis dit : « C’est une bonne occasion, c’est une chanson de Noël, essayons l’IA. » Et c’était une expérience vraiment intéressante, car l’IA a généré énormément d’idées. Certes, la plupart étaient mauvaises, mais dans ce flot, il y avait tout de même deux ou trois éléments à retenir. L’IA peut produire une énorme quantité de contenu, et c’est ensuite à l’humain de trier ces propositions et de les retravailler selon sa sensibilité. Ce processus de filtrage par notre propre personnalité est fondamental. Pour finir, je pense que les musiciens devront accepter l’IA et lui trouver une place positive dans leur processus créatif. Cela dit, beaucoup de musique pop moderne me donne déjà l’impression d’être générée par l’IA. Elle est tellement homogénéisée, cliché et uniforme (Ndlr : rires). Mais il y a toujours cette chose qu’on appelle l’âme, n’est-ce pas ? Cet élément imprévisible qu’un être humain apporte à la musique et que l’IA ne pourra jamais reproduire, parce qu’elle ne pourra pas sortir des paramètres pour lesquels elle a été programmée. Peut-être que cela aura un effet bénéfique en poussant les musiciens à être plus créatifs et à dépasser les clichés qu’un programme informatique peut apprendre, qui sait ? À suivre en tout cas…
Tu as annoncé une tournée européenne. Tu joueras d’ailleurs à Pleyel en mai prochain pour trois soirs. Que pouvons-nous attendre en termes de setlist et d’un point de vue visuel ? Sachant que tu as ce film, réalisé avec Miles Skarin pour The Overview, sur lequel tu comptes peut-être t’appuyer ?
STEVEN WILSON : La chose la plus importante pour moi, c’est d’avoir un groupe exceptionnel pour m’accompagner sur cette tournée. Et ce sera bien sûr le cas. Je serai donc, et de loin, le plus mauvais de tous les musiciens qui seront sur la scène avec moi (Ndlr : rires). Mais tant mieux ! Visuellement, je peux te promettre que ce sera fantastique. Tu sais que j’attache une attention particulière à cet aspect. Le film réalisé par Miles fera effectivement partie du spectacle et accompagnera la seconde partie du concert, qui sera consacrée à l’intégralité de The Overview, interprété dans la grande tradition du rock progressif. La première partie du show, elle, sera un mélange de morceaux issus de l’ensemble de mon répertoire, sachant que je n’ai pas eu l’opportunité de partir en tournée pour mes deux précédents albums. The Harmony Codex fera donc sans doute partie du set. Au-delà de ça, je ne veux pas trop en révéler à ce stade, mais visuellement, ce sera une soirée spectaculaire avec des musiciens remarquables.
Peux-tu nous parler un peu du film ? Une projection est prévue à Paris très prochainement je crois…
STEVEN WILSON : Oui, au début du mois de mars. Je reviens à Paris pour la projection dans environ trois semaines. Je ne me souviens plus du nom du lieu (Ndlr : Cinéma CGR Lilas, 80 places seulement pour cet événement unique, avec une projection dans des conditions sonores et visuelles exceptionnelles suivie d’une séance de questions-réponses avec l’artiste). C’est un contrepoint visuel à l’album, ce qui est évidemment logique. D’une certaine manière, c’est une interprétation très littérale des paroles. Mais à certains moments, Miles est allé bien plus loin dans ses recherches sur des sujets que je n’avais pas explorés : il a créé des visualisations incroyables de divers phénomènes cosmiques, des nébuleuses, des trous noirs, etc. Il a vraiment réalisé un travail de recherche considérable et conçu quelque chose d’absolument génial. Je le dis avec d’autant plus de conviction que l’un des défis majeurs dans la création de visuels liés à l’espace est que nous sommes tous habitués à en voir des représentations dans les films et les séries télé, avec des clichés visuels maintes fois répétés. J’ai eu le même problème avec l’artwork de l’album. La question centrale était donc : comment représenter l’espace sans que cela ressemble à une énième version déjà vue un million de fois ? Sans trop en dire, je pense que nous avons trouvé une approche intéressante dans ce film.
Le film sera-t-il ensuite disponible en DVD ?
STEVEN WILSON : Je n’y ai pas encore réfléchi. Pour l’instant, je me concentre uniquement sur les projections, en espérant qu’elles puissent se faire à chaque fois dans un environnement audio spatial Atmos complet. Ensuite, oui, il sera probablement logique d’y penser. Mais un Blu-ray ou autre format physique n’arrivera pas tout de suite.
Est-ce que le retour de Porcupine Tree a influencé d’une manière ou d’une autre la direction musicale de ce nouvel album ?
STEVEN WILSON : Probablement, même si c’est difficile à cerner avec précision. D’une certaine manière, revenir avec Porcupine Treem’a donné plus de liberté dans ma carrière solo. Une des questions qui revenait constamment pendant toute celle-ci, de The Raven à Hand Cannot Erase en passant par The Future Bites, c’était : « Quand vas-tu sortir un nouvel album de Porcupine Tree » ? Porcupine Tree est enfin revenu sur le devant de la scène, avec un album et une tournée. On referra un nouvel album ou pas mais ça c’est autre chose. Maintenant que ce retour a eu lieu cette question a enfin disparu, Dieu merci ! Désormais, on peut parler de mon travail solo indépendamment de Porcupine Tree. Aujourd’hui, ainsi que tout le monde peut le constater, j’ai Porcupine Tree et ma carrière solo. Je suis capable de faire les deux. Donc, c’est libérateur dans ce sens. Est-ce que cela a influencé ma musique ? Je ne pense pas. J’aurais probablement suivi ce chemin de toute façon. Le retour de Porcupine Tree était conditionné au fait que nous écrivions tous ensemble, comme un véritable groupe. Si j’avais dû tout écrire seul, autant faire un album solo.
Une toute dernière question, qui n’est pas liée à The Overview. J’ai découvert sur le tard un album assez confidentiel auquel tu as contribué et qui m’a enthousiasmé : TF 100 (Ndlr : à écouter en urgence, avec une musique très acoustique complétée de petites touches électroniques dont certains titres évoqueraient un mix de Storm Corrosion / No-Man / Steven Wilson). Comment as-tu été amené à travailler à ce disque ?
STEVEN WILSON : Ce n’est pas un disque récent…
Non, 2011, de mémoire.
STEVEN WILSON : Exact, merci. Je n’étais plus certain de la date. C’est assez simple, j’ai une très bonne relation avec le label néerlandais Tone Float (« TF ») qui est dirigé par Charles Beterams. Je m’entends très bien avec lui. Il a sorti beaucoup de vinyles à une période où les maisons de disques s’étaient complètement désintéressées de ce format. Ça a duré dix à vingt ans, entre 1990 et 2010. Maintenant, bien sûr tout a changé et ce n’est plus le cas. Mais pendant longtemps, c’est Charles qui a sorti les versions vinyles des albums de Porcupine Tree ou des miens. Quand il est parvenu à la centième sortie vinyle, il a eu envie de monter un projet spécial où tous les gens qui avaient contribué à son label se réuniraient pour enregistrer un album ensemble. Il a repris à ce titre une tradition initiée par le label 4AD, ce label incroyable des années 80 qui comprenait des artistes tels que Cocteau Twins, Dead Can Dance ou Pixies. Le patron de 4AD, un type qui s’appelle Ivo (Ndlr : Watts-Russell), a réuni tous les artistes de son label, les a amenés en studio pour créer ensemble un album, ce qui est une idée vraiment intéressante et très sympa. Imagine si d’autres labels faisaient ça ? Donc, c’était avec cette même volonté de réunir différents artistes que Tone Float a créé cette édition spéciale TF100.
Merci, Steven, pour ta disponibilité. Rendez-vous en mai sur la scène de Pleyel !
Interview réalisée le 11 février 2025 par Stéphane Rousselot & Cyrille Delanlssays
Bureaux de Gérard Drouot Productions, Paris.
Remerciements à Olivier Garnier (REPLICA Promotion)
Photos : Copyright © Kevin Westenberg


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