Depuis le retour de Glynn Morgan au chant, il est incontestable que le groupe anglais Threshold (trentenaire aujourd’hui) a réellement retrouvé le feu sacré. Et il s’agit sûrement d’un feu grégeois au regard de la capacité du groupe à distiller coup sur coup deux chefs d’œuvres, tout d‘abord avec le monumental Legends of the Shires en 2017 puis avec ce nouvel album Dividing Lines, tout aussi exceptionnel.
Tout au long de Dividing Lines la signature très singulière du groupe est sublimée par une vitalité dans l’écriture et une inspiration des grands jours. La musique continue d’osciller entre progressif et metal (une spécificité qui tient à l’équilibre des influences au sein de Threshold) avec des incartades néo-prog peut-être plus prononcées cette fois. Mais surtout, le groupe perpétue cette approche visant à toujours privilégier la mélodie et éviter les débordements inutiles. Les développements instrumentaux sont conçus comme de véritables extensions du thème principal et à ce titre ne sont jamais complaisants et ce, nonobstant les qualités techniques sidérantes des musiciens. Et le savoir-faire de Threshold peut dès lors se résumer en cette capacité à se maintenir dans un équilibre parfait sur un fil à haute tension; une performance à couper le souffle qui ne tolère ni embonpoint ni approximation et requiert un sacré sens du collectif.
Le groupe a toujours été connu pour ses textes engagés. Déjà en 1993, il tentait à sa manière d’éveiller les consciences en portant haut et fort la cause environnementale avec son premier album Wounded Land. Avec Dividing Lines, qui résonne comme un avertissement, Threshold ne sacrifie donc à aucune mode et continue à faire œuvre d’authenticité. Son propos est celui d’un monde fracturé et divisé, avec ces murs physiques comme invisibles, ces lignes de démarcation qui séparent les hommes, signes tangibles de peurs irraisonnées et de tensions profondes. Ainsi que le souligne le lyriciste du groupe Richard West, l’album aborde “la façon dont le ressentiment naît et grandit parce que nous sommes incapables d’accepter que les autres aient un point de vue différent du nôtre. Il s’agit également de cette prédisposition à refuser de nous faire confiance et à préférer exister dans une culture du «nous et eux»”. Le groupe observe avec une certaine force d’évocation les errances de notre temps qui condamnent ce monde qui est nôtre (montée de la pensée populiste, manipulation politique par le biais de détournements cognitifs, dérive des réseaux sociaux, inaction climatique etc…) jusqu’à évoquer le point de non-retour dans le tragique “Let it Burn”. Un disque qui nous invite à prendre nos responsabilités en commençant par construire des ponts entre les hommes plutôt que des murs.
L’ouverture de l’album, avec ce mètre étalon qu’est le puissant et tourbillonnant ”Haunted” et son break acoustique de toute beauté, merveilleusement mélancolique et presque onirique (« I will remember… ») sur lequel brille particulièrement le guitariste orfèvre Karl Groom, donne le ton de Dividing Lines, musicalement comme textuellement (« Abandon your extinct, it only tries to insulate. »). Au point que l’on se demande pourquoi ce titre n’a pas été choisi en premier single de l’album. Non que les trois autres singles soient en reste bien entendu. Ainsi, ”Silenced” qui est le titre choisi par le groupe pour présenter Dividing Lines brille par ses sonorités de claviers néo-prog et se révèle insidieusement contagieux. Un véritable manifeste pour la liberté d’expression tout autant qu’un constat d’impuissance dans cette lutte inégale (« We stand in line with arrows. To beat the new machine»). ”Complex”, au tempo enlevé et avec ce riff saccadé, restitue à merveille le vertige du flot ininterrompu de messages qui nous assaille au quotidien et participe aux détournements cognitifs à visée politique (un propos qui rappelle celui de l’excellent album Subsurface paru en 2004). Et enfin, le troisième single ”King of Nothing” est une déflagration aux riffs abrasifs, colorée avec succès par la capacité de Glynn à moduler ses intonations.
Au-delà des singles, le groupe accumule d’autres pièces maîtresses dans cet album. Ainsi l’extraordinaire, ”Let it burn”, condensé de profession de foi prog-metal, sur lequel Glynn Morgan, avec un sens du drame prononcé, nous offre, dans un fast forward glaçant, une vision des vestiges de ce monde qui se consument (« We don’t belong to this world. This world belongs to no-one. We got it wrong. Let it burn»). Ou encore “Lost Along the Way” et ”Hall of Echoes” qui proposent une rupture bienvenue dans cet album intense. Le premier des deux évoque un ASIA plus musclé, du refrain au mémorable solo de claviers. Une composition de toute beauté au parfum 80’s que n’aurait certainement pas reniée le regretté John Wetton. Le second, ”Hall of Echoes” alterne des moments incendiaires avec des passages plus calmes, presque AOR, comme dans les couplets et nous offre en prime un court mais remarquable duel de soli entre le guitariste Karl Groom et le claviériste Richard West, ancrant ainsi une certaine tradition du rock progressif. Une composition d’une angoissante ironie (« The future is now. The future is yours. In a hall of echoes »), le titre faisant référence à un terme qualifiant le monde spirituel vers lequel vont les âmes des défunts et cette « salle » où elles sont immédiatement purgées de leurs souvenirs.
Et pour parachever l’œuvre, le groupe nous offre non pas une mais deux compositions épiques, toutes aussi magistrales l’une que l’autre. ”The Domino Effect”, la première des deux, œuvre de Richard West, se distingue particulièrement par sa forte dimension neo-prog (et ravira à ce titre tous les amateurs du style) qu’il s’agisse de la construction du morceau, des sonorités ou de l’instrumentarium retenus. Captivante du début à la fin, elle comporte une section lente et atmosphérique sur laquelle le groupe fait montre de toute la sensibilité qu’on lui connaît, avec entre autres un solo mémorable de Karl Groom dont le feeling n’est pas sans rappeler celui de son complice Nick Barrett (on rappellera que c’est Karl qui a produit tous les albums de Pendragon depuis The Window of Life jusqu’à ce jour). La seconde pièce à tiroirs, ”Defence Condition”, écrite par Karl Groom, plus typée prog metal (avec des variations à affoler le compas), sonne comme une marche vers l’inéluctable, imprimant un sentiment d’urgence à l’ensemble, avec une dimension très cinématique que l’on retrouve à plusieurs reprises tout au long des dix minutes. Et si le groupe avait annoncé un album plus sombre, c’est bien le final du titre, clôturant l’album, appuyé par des sonorités métal qui le retranscrit le mieux. Nous laissant sur une sensation d’impasse et sur des interrogations en boucle. “What are you going to do when the meaning goes? What are you going to do when the feeling grows? What are you going to do when the demon knows? What are you going to do when the healing flows”.
L’implication plus forte de Glynn Morgan n’est certainement pas étrangère au succès de Dividing Lines. Le chanteur continue à s’approprier avec force les textes, y mettant toute son énergie et son talent, les restituant avec ce chant habité et cette réelle richesse dans la voix (qui le rapproche plus du chant du regretté Andrew « Mac » McDermott que de celui de Damian Wilson, les deux autres vocalistes emblématiques de Threshold). Un apport extraordinaire, qui magnifie les compos, comme une dernière pierre à l’impressionnant édifice bâti par Karl Groom et Richard West et appuyé par la solide rythmique constituée du bassiste Steve Anderson et du batteur Johanne James. Une sorte de touche ultime qui contribuerait à différencier de manière définitive et singulière la musique du groupe. Et si, sur Legends of the Shires, Glynn n’avait rejoint le groupe qu’en fin de parcours, au stade de l’enregistrement, il a cette fois participé intégralement au processus créatif, signant non seulement trois compositions mais aussi contribuant à définir la direction globale de l’album. Un disque au passage servi par la production toujours aussi impeccable de Karl Groom et dont le mix met particulièrement bien en relief les différentes atmosphères de l’album, des moments les plus heavy aux passages les plus aériens.
Threshold réaffirme avec l’extraordinaire Dividing Lines son empreinte indélébile sur l’univers du prog-metal, fidèle à un ADN qui le différencie singulièrement de tous les autres groupes, sur le fond comme sur la forme. La preuve par dix que cette musique que nous affectionnons particulièrement est capable de produire des disques d’une intelligence à l’égal de leur intensité.
THRESHOLD – DIVIDING LINES

Titre : Dividing Linesa
Artiste : Threshold
Date de sortie : 2022
Pays : Angleterre
Durée : 64’52
Label : Nuclear Blast
Setlist
1. Haunted (5:06)
2. Hall of Echoes (6:17)
3. Let It Burn (6:49)
4. Silenced (4:37)
5. The Domino Effect (11:03)
6. Complex (5:50)
7. King of Nothing (5:08)
8. Lost Along the Way (5:19)
9. Run (3:59)
10. Defence Condition (10:44)
Line-up
– Glynn Morgan / vocals
– Karl Groom / guitars
– Richard West / keyboards
– Steve Anderson / bass
– Johanne James / drums

Laisser un commentaire