La constance dans le changement est une dimension qui caractérise particulièrement bien l’excentrique Devin Townsend. Révélé par Steve Vai sur l’album Sex & Religion, le multi instrumentiste canadien n’a eu de cesse, tout au long de son parcours, de se renouveler et d’explorer de nouveaux territoires avec une authenticité qui lui est propre, refusant de se répéter comme de refréner ses envies, indépendamment des modes comme des attentes de son propre public. Et c’est ainsi que son inspiration protéiforme lui a permis de passer, entre autres, du métal le plus extrême (avec le projet Strapping Young Lad, son premier fait d’armes) à une musique atmosphérique et planante, complètement aux antipodes, sur Ghost (quatrième et dernier opus du Devin Townsend Project), s’accordant un détour par un style plus heavy progressif avec Ocean Machine et allant jusqu’à faire la synthèse absolue en 2019 de tous ses enregistrements au travers de Empath, un album complètement délirant, sous son propre nom, avec cette facilité à toujours imprimer sa propre marque.
Et si ce nouvel album ne déroge pas à la règle, Devin Townsend vient en revanche d’aller plus loin que jamais et, très certainement, là où on ne l’attendait précisément pas. Il nous assène une claque magistrale avec Lightwork qui est sans conteste son album le plus accessible et, paradoxalement, le plus ambitieux à ce jour. Et je l’écris avec d’autant plus de conviction que je ne compte pas parmi les fans invétérés de l’artiste. C’est en se recentrant autour de l’écriture de ce nouveau disque que l’artiste a su garder le cap au travers de la tempête pendant la période de pandémie mondiale, dimension symbolisée par l’image du phare sur l’artwork. Mais plus encore, Lightwork fait œuvre de projet cathartique pour Devin Townsend, dans son contenu (musique et textes) comme dans son intention, nous offrant ici en retour un album lumineux et résolument positif. Une démarche à laquelle renvoie directement le titre de l’album, les lightworkers (« travailleurs de lumière » expression née aux Etats Unis), étant à même, de par leur action ancrée autour du spirituel, de contribuer à améliorer la vie des gens voire, de les élever à un niveau de conscience supérieur.
C’est en travaillant sur le premier titre « Equinox » que l’artiste a trouvé son fil d’Ariane et n’a eu de cesse ensuite de le remonter. Des sonorités profondément eighties avec, certes, un brin de nostalgie mais surtout avec l’insouciance et le vent d’espoir propres à cette période révolue. D’où l’incroyable sentiment feelgood à l’écoute de Lightwork qui est également un hommage vibrant rendu à une période excessivement créative musicalement. Au confluent d’une multitude de styles, jamais grandiloquent ou prétentieux, toujours profondément sincère, Devin Townsend nous délivre ici un album enchanteur, dans un registre à prédominance pop, teinté d’incursions symphonico-prog et légèrement métal. Un peu comme si Tears for Fears, Alan Parsons, Queen, Ultravox, Def Leppard avaient composé ensemble sous la férule d’un producteur un peu barge, tout en réactualisant leur son avec une touche d’électro à la Who Made Who et en se permettant quelques brèves digressions typées Strapping Young Lad. Tout cela sans aucun passage à vide et sans sentiment de répétition ou linéarité. De l’ovni « Moonpeople » (certainement le titre le plus pop du lot) à « Children of God » (aux faux airs d’épique, qui permet à l’auditeur d’atterrir en douceur), Devin Townsend démultiplie ici les moments de grâce, avec un sens inné du refrain et de la mélodie. Ainsi comment ne pas succomber au charme immédiat des classieux hits en puissance que sont « Equinox » et « Call of the Void« , à l’intensité vénéneuse de « Celestial Signs« , au ton pastoral de « Lightworker » immédiatement contrebalancé par des envolées magistrales sur le refrain, à la folie du presque mystique « Heartbreaker » ou à la course poursuite effrénée à travers l’hyperespace que constitue le curieux « Dimensions » (avec ce solo free jazz hyper dissonant). Le tout servi par une production magnifique qui superpose avec succès les différentes couches musicales, renforçant ainsi la dimension symphonique de l’album.
Devin Townsend réussit avec cet album, qui frôle la perfection, dans cette orientation pop là où un certain Steven Wilson ne nous a pas convaincu avec The Future Bites. Un moment en apesanteur, la tête dans les étoiles au plus proche du divin. Et à l’heure de remettre les pieds sur terre, alors que résonnent encore dans le lointain les dernières notes de l’album, nous n’avons qu’une envie indicible, réenclencher la touche play pour repartir là-haut. Ad infinitum.
DEVIN TOWNSEND – LIGHTWORK

Titre : Lightwork
Artiste : Devin Townsend
Date de sortie : 2022
Pays : États-Unis
Durée : –
Label : Inside Out
Setlist
Disc 1
1. Moonpeople
2. Lightworker
3. Equinox
4. Call of the Void
5. Heartbreaker
6. Dimensions
7. Celestial Signals
8. Heavy Burden
9. Vacation
10. Children of God
Disc 2 Nightwork (Ltd. Deluxe Artbook)
1. Starchasm, Pt. 2
2. Stampys Blaster
3. Factions
4. Yogi
5. Precious Sardine
6. Hope is in the World
7. Children of Dog
8. Sober
9. Boogus
10. Carry Me Home
Blu-ray:
1. Moonpeople (5.1 Mix)
2. Lightworker (5.1 Mix)
3. Equinox (5.1 Mix)
4. Call of the Void (5.1 Mix)
5. Heartbreaker (5.1 Mix)
6. Dimensions (5.1 Mix)
7. Celestial Signals (5.1 Mix)
8. Heavy Burden (5.1 Mix)
9. Vacation (5.1 Mix)
10. Children of God (5.1 Mix)
11. Moonpeople (Commentary Track)
12. Lightworker (Commentary Track)
13. Equinox (Commentary Track)
14. Call of the Void (Commentary Track)
15. Heartbreaker (Commentary Track)
16. Dimensions (Commentary Track)
17. Celestial Signals (Commentary Track)
18. Heavy Burden (Commentary Track)
19. Vacation (Commentary Track)
20. Children of God (Commentary Track)
Line-up
– Devin Townsend / vocals, guitar, bass, synth, computer, orchestrations, co-producer, mixing
With:
– Anneke Van Giersbergen / vocals
– Ché Aimee Dorval / vocals
– Morgan Agren / vocals, drums, percussion
– Mike Keneally / guitars
– Steve Vai / guitars
– Darby Todd / drums
– Federico Paulovich / drums
– Diego Tejeida / keyboards
– Nathan Navarro / bass
– Jonas Hellborg / bass
– Elektra Women’s Choir / choir

J’aime bien votre site plutôt bien fait, lisible et propre, qui musicalement me correspond assez même si vos avis divergent souvent des miens et si vos chroniques me paraissent parfois un peu trop, disons « exaltées » comme celle-ci d’un disque que je trouve par ailleurs assez médiocre… mais, bon, chacun ses goûts, comme dit l’autre, tout étant affaire de sensibilité et d’éducation musicales…