Yes
20 mai 2024 – Pleyel (Paris)
Photos : Guillaume Jeannin
Remerciements : Sharon Shevin et Maria Lundy
Yes demeure à jamais l’une des figures emblématiques du mouvement rock progressif. Un genre musical dont le groupe anglais a façonné les contours, établi le schéma directeur et contribué à en établir définitivement la crédibilité, essentiellement à partir de The Yes Album (1971) avec l’arrivée de Steve Howe à la guitare. Compositions complexes, harmonies vocales sophistiquées, virtuosité instrumentale, dimension épique, textes empreints de mysticisme, influences classiques et jazz, le tout comme autant de richesses au service d’une musique s’affranchissant de tout cadre formaté avec, en leg, des œuvres majeures et intemporelles. Depuis le départ de Rick Wakeman (2004), l’éviction du chanteur Jon Anderson (2008), le décès du bassiste Chris Squire (2015) puis celui du batteur Alan White (2022), la formation actuelle de Yes ne comprend plus qu’un seul membre historique ; le guitariste Steve Howe. Une situation qui ne cesse de susciter nombre de débats parmi les fans, certains considérant cette évolution naturelle du line-up comme une nécessité pour la survie du groupe, d’autres estimant que l’incarnation actuelle ne peut être considérée que comme un ersatz du Yes historique. Pour notre part, nous avons pris énormément de plaisir à l’écoute de la production discographique du groupe tout au long de ces deux dernières décennies, plus précisément depuis l’album Fly From Here (2011), notant de surcroît un réel regain dynamique et une écriture particulièrement inspirée sur le tout dernier LP (Mirror to the Sky, 2023).
Yes vient de reprendre la route, avec en ligne de mire l’Europe, les Etats Unis et le Japon, pour une tournée à l’intitulé plus que séduisant (The Classical Tales of Yes Tour 2024) et cette promesse de puiser dans leur large répertoire pour nous offrir une série de classiques ainsi que des morceaux rares et, en point d’orgue, une version spéciale de Tales From Topographic Oceans (1973), célébrant le cinquantième anniversaire de ce dantesque disque. L’étape française de cette tournée n’est autre que la salle Pleyel, réputée pour ses conditions acoustiques exceptionnelles (dimension soulignée par Steve Howe pendant le show, visiblement impressionné lors du traditionnel soundcheck). Un choix de salle d’autant plus judicieux que si les prestations scéniques de Yes sont réputées pour leur intensité, elles le sont également pour leur précision, gage d’une expérience immersive réussie.
Le démarrage du premier set sur les dix minutes de l’épique et puissant « Machine Messiah » (Drama 1980) donne le ton et dépasse toutes les espérances. Le son est tout simplement parfait et le groupe immédiatement en place. Plaisir indicible de réentendre ce titre très particulier qui a marqué l’entrée de Yes dans les 80’s, grâce à l’apport de Geoff Downes et Trevor Horn, et qui, pour la petite histoire, a profondément inspiré le canevas d’un jeune groupe qui allait devenir Dream Theater (les américains ont d’ailleurs joué une version plus courte de ce titre en première partie de Yes dans le début des années 2000). Le groupe nous invite sans temps mort à redécouvrir le résolument positif « It Will Be a Good Day (The River)”, extrait de The Ladder (1999), un titre qui n’avait tout simplement plus été joué depuis la tournée du même nom et qui prend réellement son envol en live. Dans un esprit tout aussi lumineux, ce sont les premières notes, si caractéristiques, de la structure harmonique de « Going for the One » (Going for the One, 1977) qui emplissent ensuite Pleyel, nous rappelant au passage le talent créatif de Steve Howe. Un titre qui sonne comme un grand moment de célébration et que le chant très expressif de Jon Davison met particulièrement en relief. Concis, accessible et pourtant complètement prog.
Il faut attendre le quatrième titre du set pour entendre quelques mots, non pas de la part de Jon Davison, mais de Steve Howe. Il est certain que le guitariste joue désormais un rôle pivot dans la trajectoire artistique du groupe et ce, avec l’entière bénédiction du reste du groupe. Au-delà de ses contributions en tant que musicien, il s’est, en effet, fortement impliqué dans la composition, les arrangements et la production des derniers albums, avec pour volonté de respecter l’héritage de Yes, tout en veillant à inscrire le groupe un peu plus dans l’air du temps, quitte à se débarrasser de quelques oripeaux poussiéreux. Et c’est aussi, sans doute, dans cette continuité qu’il endosse, de manière très naturelle, le rôle de frontman tout au long de la soirée, Jon Davison se faisant plus discret et se concentrant essentiellement sur le chant (et la guitare acoustique). C’est donc Steve Howe qui annonce « I’ve Seen All Good People » (The Yes Album, 1971), cette composition aux magnifiques harmonies vocales, avec ce final solaire auquel se joint à l’unisson le public de Pleyel, avant d’accorder au groupe un tonnerre d’applaudissements. Yes enchaîne de manière très dynamique sur la version instrumentale de « America » (version que l’on retrouve sur The New Age of Atlantic, une compilation parue en 1972) avant de poursuivre avec « Time and a Word » (album du même nom, de 1970. A noter l’excellente reprise de ce titre par Fish sur l’album Yin). « Don’t Kill the Whale » (Tormato, 1978) constitue l’occasion pour Steve Howe de rappeler que Yes avait développé dès les seventies une certaine conscience environnementale, citant au passage le naturaliste et explorateur allemand Alexander von Humboldt, qui « déjà, il y a 200 ans, affirmait que nous détruisions la planète ». Quasiment une heure pour ce premier set, principalement axé sur une série de titres globalement moins joués par le groupe, tout comme l’émouvante composition acoustique « Turn of the Century » (autre extrait de Going for the One), mettant en relief le duo Howe – Davison, et qui conclut admirablement cette première partie de la soirée.
Au terme d’une pause d’une vingtaine de minutes, l’occasion pour le public d’admirer les œuvres de Roger Dean (à qui l’on doit tant d’artworks légendaires au-delà de Yes) en vente à côté du merchandising traditionnel, le quintet anglais s’empare de nouveau de la scène pour un second set qui va littéralement transfigurer le premier. A cela deux raisons ; tout d’abord une sélection de titres imparable et, également, une présence scénique d’une réelle intensité, surpassant la première partie, où nous avions pu avoir la sensation d’un groupe par moments lointain, parce que, très certainement, excessivement concentré sur l’exécution méticuleuse des compositions. A ce titre, on ne soulignera jamais assez cette capacité qu’a Yes de recréer en live la complexité de leurs compositions studio grâce à une maîtrise technique exceptionnelle et une grande cohésion entre les différents musiciens. Et même si l’homme de la soirée est assurément Steve Howe, au regard d’une prestation absolument époustouflante (du haut de ses 77 ans !), l’ensemble du groupe, de Geoff Downes (remarquable claviériste et prolifique compositeur) à Jon Davison, en passant par la rythmique basse batterie Billy Sherwood – Jay Schellen (qui, tous deux, reprennent à merveille les codes du tandem Chris Squire – Alan White), impressionne et force le respect.
Une sensation menaçante d’orage imminent, dans un jeu de lumières à l’avenant, et les roulements de batterie de Jay Schellen annoncent le puissant « South Side of the Sky » (autre extrait de Fragile). Un souffle épique traverse alors la salle tout au long de ce titre, aux accents presque prog-metal avant l’heure. Un son de guitare très en avant, des lignes de basse complexes parfaitement restituées par Billy Sherwood et, grand temps fort du morceau, cette longue et superbe partition de claviers que Geoff Downes s’est approprié talentueusement. Yes intercale ensuite très intelligemment le premier single du dernier LP, avec cette évidente continuité dans les lignes de basse. Et il faut reconnaître que l’élégant « Cut from the Stars » passe haut la main de l’épreuve du live, n’en déplaise aux nostalgiques d’une certaine époque. Steve Howe reprend ensuite le micro pour annoncer le moment attendu avec tant de ferveur ; ce titre qu’il présente comme étant « une grande réinterprétation, condensant et revisitant un titre qui n’a pas été joué (Ndlr : dans son intégralité) depuis plus de 50 ans sur scène » et demandant par conséquent au public, avec humilité, de faire preuve d’indulgence. Le guitariste a d’ailleurs récemment indiqué que cette réinvention de Tales of the Topographic Oceans (double album de 1973) en une composition de vingt minutes est non seulement sa grande fierté du moment mais également une grande joie pour lui. Et c’est dans une ambiance quasi religieuse que Jon Davison s’élance pour un a capella devenu mythique, nous invitant à un voyage empreint d’une réelle nostalgie, reparcourant les thèmes les plus marquants de cet ambitieux concept album, certes controversé, mais qui, à titre personnel, propose avec « The Revealing Science of God » le morceau ultime de Yes. Il faut saluer cette initiative audacieuse qui, au travers d’une version resserrée, évite certaines longueurs de la version originale et rend l’œuvre plus accessible. Ce faisant, cette version sacrifie de facto de nombreux passages instrumentaux de toute beauté (comme la partition de Moog de Rick Wakeman en ouverture juste après l’a capella) et donne parfois le sentiment d’accumuler les passages clés de Tales sans réelle transition, s’éloignant de l’esprit premier de la composition.
En guise de rappels, Yes nous offre ni plus ni moins que « Roundabout » (Fragile) et « Starship Trooper » (The Yes Album), deux classiques absolus qui incarnent l’essence même de la musique du groupe, et emmènent ainsi un public, extatique et désormais debout, vers le point de non-retour. Rappelons que « Roundabout » fut un très grand succès commercial à l’époque, atteignant la 13ème place du Billboard Hot 100, contribuant largement à populariser le rock progressif. Quant à « Starship Trooper » , toutes celles et ceux qui ont eu le bonheur de l’entendre live savent à quel point l’énergie de ce titre est incroyablement communicative sur scène. Un moment unique entre exaltation, mysticisme et sensation de voyage astral. Plus de 53 ans plus tard, on demeure fasciné par la qualité de l’écriture du groupe, avec notamment cette fluidité et la grande cohérence entre les trois sections de cette composition résolument épique (une de plus), indépendamment de leur grande diversité. Et que dire de ce solo de Steve Howe, qui gagne en intensité à chaque note, clôturant le troisième mouvement, « Würm », et par la même occasion ce concert sur une note résolument envoutante.
Périlleux exercice que le choix de la setlist. Satisfaire tous les fans avec un répertoire aussi vaste relève toujours de la gageure. Pourtant, ce soir à Pleyel, Yes aura réussi son pari ; celui de nous surprendre avec une sélection de titres somme toute originale, tout en accordant une large part aux classiques intemporels. Steve Howe aura brillé tout au long de la soirée par sa virtuosité et sa présence charismatique. Il est évident que c’est la passion de la musique qui le guide avant tout, ainsi qu’il le souligne lui-même pendant le show « Pour toujours être dans Yes en 2024, il faut sacrément en aimer la musique ! ». Les membres actuels ont également tous démontré leur indéniable talent, apportant une énergie renouvelée à cette dernière incarnation de Yes et nous offrant, dans une acoustique à la hauteur de l’exigence de la musique du groupe, un hommage vibrant à un héritage exceptionnel. Et c’est, nimbés de cette luminosité astrale, que nous quittons Pleyel ce soir, avec une conviction profonde : ces artistes-là sont du Soleil.
Setlist
Machine Messiah
It Will Be a Good Day (The River)
Going for the One
I’ve Seen All Good People
America
Time and a Word
Don’t Kill the Whale
Turn of the Century
South Side of the Sky
Cut From the Stars
The Revealing Science of God (Dance of the Dawn) / The Remembering (High the Memory) / The Ancient (Giants Under the Sun) / Ritual (Nous sommes du soleil)
Roundabout
Starship Trooper








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