PORTRAIT

Le Maître de l’Imaginaire

Force d’évocation, imagination fertile et débridée, style original, sens du rythme comme de l’intrigue, tout concourt à faire de Serge Brussolo, figure incontournable de l’imaginaire, un écrivain réellement singulier. Ses lecteurs, dont je fais partie, vous le diront, la mécanique s’enclenche et la bascule s’opère dès la lecture du premier roman. Dès lors, nous voici régulièrement en partance pour des voyages immobiles jusqu’aux heures pâles de la nuit. Et de guetter fiévreusement toute nouvelle parution ou de parcourir fébrilement, l’espoir chevillé au cœur, les étagères des bouquinistes à la recherche de livres non réédités. La découverte en 1985 du roman au titre évocateur « Ambulance cannibale non identifiée » fut pour moi le point de départ de cette merveilleuse aventure. Et comme de nombreux lecteurs de Serge Brussolo, cette aventure dure désormais depuis plus de 35 ans. Une fidélité à l’épreuve du temps récompensée par des romans toujours plus extraordinaires les uns que les autres.

Les personnages de Serge Brussolo sont bien souvent des anti-héros dans la marge, des malgré-moi, manipulés, évoluant et luttant pour leur survie dans des mondes en déliquescence (si proches et pourtant si lointains à la fois) où des communautés s’enferment dans des logiques et des micro-religions qui tiennent de la folie. Dans ces univers en mutation permanente, Serge Brussolo, qui semble fasciné par les différents états du vivant, laisse les forces de ce vivant interagir. Il en gomme les lignes de démarcation et réorganise ce vivant à volonté dans « une génétique rêvée » mais bien souvent cauchemardesque.  À cela s’ajoute, au gré des rebondissements et de fausse piste en fausse piste, un doute insidieux comme permanent, qui vient tarauder non seulement ses protagonistes mais surtout contaminer le lecteur, et que résume merveilleusement cet extrait du roman précité « Ambulance cannibale non identifiée » (volume 2 de la série « Les Soldats de Goudron»).

« On ne peut pas en être certain, fit sentencieusement Nath, dans cette histoire tout possède un double visage. Tout semble à la fois ami et ennemi, blanc et noir. On vous a manipulée comme j’ai été manipulé… Les camps sont différents mais les méthodes restent les mêmes. Nous jouons un jeu truqué. A partir de là, on peut se permettre toutes les extrapolations. Il n’y a peut-être ni ambulance cannibale ni virus mais une habile intoxication de part et d’autre. Ou alors les Marcheurs sont réellement rongés par les fièvres et les flics les talonnent montés sur des incinérateurs mobiles… Dans ce cas, qui est le plus ignoble ? L’ambulancier-bourreau ou le disciple de la Marche qui sélectionne l’élite de ses troupes par un épuisement scientifiquement dosé, condamnant les piétineurs à finir en cendres ? Nous sommes des pions à qui on a interdit de consulter la règle du jeu. Rien que des pions. On les use, on les brûle, peu importe, la partie continue…. »

Si Serge Brussolo est devenu une référence absolue dans l’hexagone, un « meneur de songes comme il y a des meneurs de loups », les premiers pas auront pourtant été difficiles. Lorsqu’il commence à coucher sur papier dans le début des années 70 ce maelstrom d’idées qui se bousculent dans sa tête, le hantent et l’assourdissent (« (Ces écrits) je me les suis sortis du ventre et de la tête, juré ! Sans frime ni esbroufe, parce qu’ils m’étouffaient et me donnaient la fièvre ») le monde de l’édition n’est pas réceptif, jugeant qu’il n’existe pas un public en nombre suffisant pour tenter l’aventure. Cela explique aussi sans doute pourquoi, à l’heure de la reconnaissance, l’écrivain continuera toujours à écrire à une cadence démesurée mu par cette « une angoisse de ne pas avoir le temps de dire tout ce que j’avais à dire, tout ce que j’avais mis de côté (au cours de ces années difficiles)».  Ce rythme de forcené le conduira à publier en moyenne 5 romans par an (jusqu’à 9 parfois) pour une œuvre qui comporte aujourd’hui plus de 250 titres, dont certains écrits sous pseudonymes. Une écriture presque « convulsive » pour un écrivain qui ne semble pas craindre le syndrome de la page blanche et continue aujourd’hui encore à nous étourdir à chaque nouveau livre.

Petit retour en arrière. Une première nouvelle de Serge Brussolo, « L’évadé », parait dans le fanzine « L’aube enclavée » dans le début des années 70, mais c’est la nouvelle « Funnyway », parue en 1978, qui le révèle et pour laquelle il se voit décerner en 1979 le grand prix de la science-fiction française.  Après plusieurs livres pour la qualitative collection Présence du Futur chez Denoël, pour laquelle son recueil de nouvelles « Vue en coupe d’une ville malade »  obtient le Grand Prix de l’imaginaire en 1981, il rejoint la collection « Anticipation » chez Fleuve Noir au sein de laquelle il officie pendant quasiment 12 années, nous offrant 35 romans exceptionnels et parmi lesquels, de mon point vue, ses plus beaux joyaux (notamment les 4 tomes de la série « Les Soldats de Goudron», la trilogie « Le Cycle des Ouragans » et les indispensables « Le puzzle de chair », « Les semeurs d’abîmes », « Territoire de fièvre » ou encore « Ira melanox, la colère des ténèbres »). Par la suite, il s’essaie également avec succès au thriller (collaborant entre autres à la collection Le Masque et recevant le prix du roman d’aventures pour « Le Chien de Minuit ») comme au roman historique (« Hurlemort », « Le suaire écarlate », « Les cavaliers de la pyramide ») qu’il dépoussière sérieusement, flirtant toujours avec le fantastique. Car la marque de fabrique de Serge Brussolo c’est de s’approprier les genres et de les « détourner » comme il le concède lui-même.

La fascination qu’exerce Serge Brussolo conduit inéluctablement les passionnés à le questionner sur sa méthode de travail. Son travail d’écriture semble procéder d’une approche inconsciente comme instinctive. Inconsciente tout d’abord parce que Serge Brussolo considère que le Fantastique est un merveilleux « prétexte à descendre toujours un peu plus bas, ouvrir une porte, puis descendre encore quelques marches, voir ce qu’il y a derrière. Et essayer de faire sortir cela.». Au risque, sur le fond, de s’épouvanter lui-même ! L’écriture des romans « Catacombes » et « Le Nuisible », raconte-t-il, lui a prodigué quelques sueurs froides. Et il puise aussi son inspiration dans la matière onirique. Ainsi les premières pages de « Carnaval de fer » lui ont été littéralement inspirées mot pour mot par un rêve. Instinctive ensuite, car il n’a bien souvent qu’une structure et une vision d’ensemble pour le roman en cours. Et c’est cette amorce de canevas qu’il prend un plaisir constant à ensuite déformer au fil de l’écriture « Je sais où je vais aller et comment. Ensuite, je réfléchis à chaque étape et je vois comment je peux l’enrichir. Le but est d’arriver à m’étonner. Si je parviens à m’étonner et à m’amuser en le faisant je sais que le lecteur sera content ». Au risque sur la forme avec ce procédé d’écriture de peut-être reproduire avec le temps certains schémas narratifs ou ficelles dans la structure de ses romans et certaines manières de penser ou d’agir chez ses héros.

Mais comme en témoignent ses deux ouvrages les plus récents, tous deux dans un style différent, le roman de style fantastique « Anatomik » paru en 2019 aux éditions Bragelonne et un passionnant thriller « Cendres vives » paru en ce début d’année 2020 chez H&O éditions, son imagination débordante est intacte.

INTERVIEW

Serge Brussolo, qui est en plein travail de réécriture en cours de son classique de 1987 « Opération serrures carnivores » et vient de boucler un nouveau thriller (parution prévue pour avril 2021), a eu la gentillesse de nous accorder un entretien en Septembre 2020, intégralement retranscrit ci-dessous. L’occasion de revenir avec lui sur son œuvre tout aussi unique que volumineuse. Et de découvrir un Serge Brussolo direct, sincère, authentique et passionnant, reflet fidèle de l’image que l’on se fait de lui. Nous tenons bien entendu à le remercier sincèrement du temps qu’il nous a accordé.

Serge Brussolo, tout d’abord une question fort à propos pour les lecteurs d’Amarok magazine,  j’ai cru comprendre que vous écoutiez de la musique lorsque vous écrivez. Quel type de musique et plus globalement quels sont les artistes qui vous font vibrer? La musique peut-elle être source d’inspiration ?

SERGE BRUSSOLO : A une époque, j’utilisais la musique pour me chauffer, pour me mettre dans un certain état d’excitation. Elle provoquait un afflux d’images. J’écoutais des trucs qui, aujourd’hui, paraîtront ringards : Nina Hagen, les ZZ Top « gimme all your lovin’ », des vieux rocks : Chuck Berry « Roll over Beethoven », Diana Ross, Proud Mary, les Beatles, les Stones, Pink Floyd… Ca remonte à trente ou quarante ans, n’oublions pas que je suis un vieillard, il faut être indulgent. Bizarrement, à la mort de mon père j’ai complètement cessé d’écouter de la musique. J’ignore pourquoi. Aujourd’hui ça ne me viendrait même pas à l’esprit d’en écouter.

Vous êtes souvent revenu au cours des interviews sur votre méthode de travail. Mais dans quelles conditions écrivez-vous ? Pouvez-vous écrire en tout lieu et tout instant ou y-a-t-il des endroits appropriés et des moments particuliers pour écrire vos romans ?

SERGE BRUSSOLO : Je ne pratique aucun fétichisme de l’écriture, du style : telle couleur de papier, le stylo magique, le fauteuil attitré. J’écris n’importe où, sur n’importe quel ordinateur, pourvu que le clavier me convienne. Comme je voyage beaucoup ça me facilite la vie. Les lieux n’ont pas vraiment d’importance, quand je suis plongé dans mon truc, j’en fais totalement abstraction… A condition, du moins, qu’une fanfare ne joue pas à dix mètres de moi. Je prépare très soigneusement ce que je projette d’écrire et puis, au moment de m’y mettre je fais souvent quelque chose de radicalement différent, j’improvise et c’est un grand bonheur. Je crois qu’il faut que le texte reste vivant, qu’il ne soit jamais figé, qu’il suive les pulsions du moment. C’est André Breton qui disait : « Je veux qu’on cesse d’écrire quand on cesse de ressentir. »

Avec le recul de ces 40 années de publication pour différents éditeurs/collections , avez-vous une période fétiche, une période au cours de laquelle vous avez plus particulièrement pris de plaisir à écrire, plus qu’à tout autre moment et pourquoi ?

SERGE BRUSSOLO : Oui, écrire pour le Fleuve Noir était très excitant, mais aussi pour les éditions de Masque et chez Plon également. Tout ça est très subjectif et lié à une dynamique de l’époque, le sentiment qu’on est en train de faire bouger un genre, d’apporter quelque chose de nouveau. L’impression de participer à quelque chose qui va dépoter. L’intuition qu’on est en train de lancer un truc qui va arracher. C’est très dynamisant. Ca m’a fait vibrer. Bien sûr, des fois on se trompe, mais j’ai souvent vu juste. J’ai toujours travaillé à l’intuition, en dehors des modes, en obéissant à des envies brutales, irraisonnées, dans l’urgence absolue. Mon truc a toujours été de savoir jusqu’où je pourrais aller trop loin, c’est ce qui terrifiait certains éditeurs. J’ai toujours eu des problèmes avec les éditeurs « planplan », qui avaient peur de tout, qui voulaient rester dans la norme, dans la limite des “choses permises”, tranquilles, confortables.

Pourquoi ce choix tout au début de votre carrière de passer de la collection « Présence du Futur » (Denoël) à la collection « Anticipation » (Fleuve Noir) perçue comme « moins qualitative »  et laquelle comporte quelques-uns de vos plus grands chefs d’œuvres (la série des « Soldats de goudron » ou du « Cycle des ouragans », les romans « Les semeurs d’abîme », « Le puzzle de chair », « Territoires de fièvre » etc…) ? Et collection qui également, si j’ai bien compris, vous imposait pourtant un « format », contrairement à Denoël ?

SERGE BRUSSOLO : Ce serait trop long à expliquer, mais je suis rentré chez Denoël, en Présence du Futur, par hasard, en participant à une sorte de concours de nouvelles pour les jeunes auteurs. Je n’avais jamais ouvert un bouquin de cette collection et elle ne me fascinait absolument pas. En vérité je n’avais aucune culture SF. Mon truc c’était plutôt le roman d’espionnage, genre typique de la Guerre Froide, un climat dans lequel j’avais grandi, toujours dans l’attente de la Troisième Guerre Mondiale. Donc j’ai envoyé un texte, sans y croire. Il a été pris, publié. Et puis, lors d’une célèbre émission littéraire à la télé, le présentateur a cité mon nom et le titre de la nouvelle (NDLR «Funnyway »). Du coup, du jour au lendemain je me suis fait plein d’ennemis dans le milieu SF. C’était marrant. Ensuite la directrice m’a demandé de lui montrer mon travail. Tout de suite, elle m’a dit : “Il ne faut pas que vous restiez dans la science-fiction, ça vous fera du tort, je vais vous présenter des gens importants chez Gallimard”. J’ai répondu que je n’avais pas envie d’écrire pour Gallimard et que mes petits délires me convenaient très bien. Je crois que ça l’a un peu fâchée. Par la suite on n’a jamais eu beaucoup de contacts. Denoël, ce n’était pas mon truc, trop intello… Très “parisien ». En plus ça payait mal. Et le public de Présence du Futur n’était pas énorme. Les bouquins étaient chers. Moi, j’avais l’habitude d’acheter mes livres en solde, sur les marchés. J’étais complètement étranger à cet univers où l’on causait littérature dans des bars chicos en sirotant du whisky. Je finissais par faire tache. Très souvent, on me disait : « Vous laissez trop voir que vous vous ennuyez ». Au Fleuve, l’ambiance était radicalement différente, très cool, populaire. Ca me convenait. Patrick Siry, le directeur m’a d’emblée laissé une entière liberté de création. Bien sûr, il fallait respecter des contraintes de longueur à cause des coûts d’impression, mais ce n’était pas si horrible qu’on veut bien le croire en regard des possibilités offertes. Je n’ai jamais eu à supporter la moindre censure. Les tirages étaient énormes en comparaison de ceux de Présence du Futur. Le truc génial c’était que je pouvais sortir quatre bouquins par an! C’était inimaginable chez un éditeur classique qui, au mieux, acceptait un roman annuel. Et encore! Je bouillonnais. Il y avait tellement longtemps que j’attendais ça, j’ai explosé et c’était vraiment jouissif. Le public l’a senti, très vite les ventes ont grimpé, c’était inespéré pour un jeune auteur inconnu un an auparavant. Je vendais plus de 100.000 bouquins par an. C’est là que j’ai créé mon public, celui qui m’est encore fidèle aujourd’hui, des filles et des gars qui m’ont découvert à 12 ou 13 ans et à qui mes romans ont fait péter la tête.

Si vos rêves sont une source d’inspiration (ex : Carnaval de fer) et si les rêves reflètent l’inconscient, avez-vous envisagé de faire analyser vos romans ? Et que nous révèlerait une telle analyse ?

SERGE BRUSSOLO : Il y eu de nombreuses thèses psychanalytiques sur mes romans. Je ne les ai jamais lues. Je m’en fous. Je ne suis pas du genre à me regarder le nombril. Ma psychanalyse à moi c’est l’écriture.

« Ce qu’il faut comprendre c’est que la plupart des éditeurs s’obstinent à suivre les modes. Dans leur esprit, si un genre est à la mode, tous les auteurs doivent obligatoirement en pondre des clones… » – Serge Brussolo

Dans une émission radio de 2011, à la question portant sur l’éventuelle écriture d’un prochain roman d’anticipation, vous répondiez que pour l’instant cela ne vous avait pas été demandé par des éditeurs. Est-ce à dire qu’aujourd’hui encore, indépendamment de votre indéniable succès, vous pouvez être amené à écrire sur commande? Est-ce pour cela que vous vous êtes orienté vers une approche format « kindle ». Et si vos fans vous proposaient de financer en amont l’écriture de votre roman d’anticipation le plus « barré » possible (sans aucune autres limites que les vôtres), tenteriez-vous l’aventure ?

SERGE BRUSSOLO : 2011 c’est la préhistoire pour moi. C’était quelque chose qui était valable à l’instant T où je prononçais ces paroles. J’ai toujours refusé d’écrire sur commande. Ca ne fonctionnerait pas, j’en suis incapable. J’ai essayé deux ou trois fois, à mes débuts, parce que j’avais besoin de gagner ma vie, mais j’ai très vite abandonné, je bloquais tout de suite, c’était une vraie torture. Ce qu’il faut comprendre c’est que la plupart des éditeurs s’obstinent à suivre les modes. Dans leur esprit, si un genre est à la mode, tous les auteurs doivent obligatoirement en pondre des clones. Et si on a le malheur de leur proposer un truc qui ne correspond pas à cette foutue mode, ils n’en veulent pas, même si le bouquin est super. Avec ce système, on tombe dans la fabrication de produit, ce n’est plus de l’écriture. C’est pour cette raison que je me suis tourné vers de petits éditeurs davantage motivés par l’originalité. Pour finir, en ce qui concerne le numérique, les ebooks, il est important de préciser qu’en France la SF ne fait pas vraiment recette, et que beaucoup de libraires la boude. Donc, pour un petit éditeur, imprimer des livres de SF et se les voir refuser, c’est courir le risque de se retrouver en slip et en dépôt de bilan. Le numérique permet, lui, de sortir ce qu’on veut à moindre frais et à moindre risque. Chez H&O je me sens très bien, j’ai totale liberté d’écriture et l’éditeur, Henri Dhellemmes, est un fan de la première heure super motivé. Donc je ne vois pas pourquoi j’irai ailleurs.

En sus de la qualité intrinsèque de vos romans il apparait que vous avez toujours eu le sens du titre avec des noms de romans plus spectaculaires les uns que les autres (« Naufrage sur une chaise électrique », « Le rire du lance-flammes », « Abattoir-Opéra », « Les Fœtus d’acier » etc…). A quel moment dans l’écriture le titre du roman s’impose-t-il définitivement? Et intervenez-vous dans le choix des illustrations de couvertures ?

SERGE BRUSSOLO : Généralement je ne cherche pas, le titre s’impose de lui-même. Si je dois chercher, c’est mauvais signe, c’est que quelque chose ne colle pas, et je dois essayer de savoir quoi… Cela dit, mes titres ne plaisaient pas à tous les éditeurs, certains (pas tous) les jugeaient trop bizarres, pas assez “commerciaux”, mais bon nombre d’auteurs sont confrontés à ce problème d’après ce que j’entends autour de moi. Les illustrations de couvertures c’est autre chose. Aujourd’hui on les choisit dans des banques d’images, c’est très rare qu’on les fasse faire spécialement. Chez H&O on en examine beaucoup, on en discute. Mais chez quelques éditeurs on me les a souvent imposées sans me demander mon avis, en me mettant devant le fait accompli. Tout ça dépend de la politique de la boîte. J’ai souvent gueulé devant des trucs immondes, absurdes qui ne pouvaient que nuire au bouquin, mais bon, je n’étais pas le patron, alors…

Qu’est-ce qui vous a conduit à publier certains romans sous pseudonyme (Akira Suzuko, Kitty Doom, D. Morlok et Zeb Chillicothe) ?

SERGE BRUSSOLO : Certains éditeurs chez qui j’avais fait des succès avaient peur que je brouille “mon image” en publiant dans des genres trop différents, et que ça finisse par me porter préjudice. En France, il est de bon ton de se faire rare, de prétendre qu’on a besogné des années durant pour finalement accoucher d’un livre au prix de souffrances inhumaines. Ecrire dans la joie est suspect… Si on n’en chie pas, c’est que c’est forcément mauvais. Ce sont des trucs auxquels le milieu littéraire croit dur comme fer, pas moi, sans doute parce que je ne suis pas un véritable écrivain. Bon, j’ai pris des pseudos à la con pour faire plaisir à mes patrons de l’époque. ça n’a servi à rien, très vite les lecteurs ont compris que c’était moi qui écrivais ces livres.

Qu’est-ce qui vous a amené à écrire des séries pour la jeunesse ? Comment fait-on pour passer d’une collection pour adultes à une collection pour enfants ? Comment vous y êtes-vous préparé?

SERGE BRUSSOLO : J ‘ai toujours adoré les contes de fées. Ce sont eux qui, lorsque j’étais marmot m’ont donné envie d’écrire. J’avais depuis très longtemps envie d’écrire pour les enfants, mais on me répétait que c’était une mauvaise idée parce que la littérature “jeunesse” se vendait mal. Il a fallu attendre l’arrivée d’Harry Potter pour que les éditeurs spécialisés changent radicalement d’avis. Surtout sur le fantastique qui était jusque-là considéré comme “non pédagogique” voire “glauque”. Ca ne m’a demandé aucune préparation particulière. Quand on regarde de près on voit que c’est fondamentalement la même thématique, le même univers, mais en plus soft. J’aurais pu écrire la même chose pour les adultes en durcissant le ton.

Pouvez-vous nous parler vos derniers projets ? Sur quoi travaillez-vous actuellement ? 

SERGE BRUSSOLO : Je viens de terminer un thriller qui paraîtra chez H&O en avril 2021 et je compte en démarrer un autre d’ici deux ou trois mois. Il s’agit de textes dans le style de « Cendres Vives » paru au début de cette année.

Enfin, Serge Brussolo, LA question qui me brule les lèvres pour finir cette interview. « Ambulance cannibale non identifiée » (qui est mon premier « Brussolo » ) est l’un de vos rares livres qui laisse le lecteur sur une interrogation, une énigme non résolue complètement, et ce même si la présomption de l’existence avérée de « l’ambulance cannibale » est forte. Alors, Serge Brussolo, les ambulances sont-elles réellement cannibales ou non?  Le savez-vous vous-même?

SERGE BRUSSOLO : Oui, pour moi il ne fait aucun doute que les ambulances sont cannibales et servent à éliminer tous ceux qui gênent le gouvernement, j’avais d’ailleurs écrit une fin qui le disait clairement, puis je l’ai supprimée, en pensant qu’il était plus « torturant » pour le lecteur de ne pas savoir, et que ça lui faisait vivre la même incertitude que le personnage qui va se faire embarquer, dans les dernières lignes du texte. D’une certaine manière, c’était plus « impliquant ».

Lectures conseillées par Amarok Magazine

Romans d’anticipation

• La série des « Soldats de Goudron » et plus particulièrement le tome « Ambulance cannibale non identifiée »
• « Le puzzle de chair »
• « Les Semeurs d’abime »
• « Territoires de Fièvre »
• « Crache Béton »
• « Frontière Barbare »
• « Le Syndrôme du scaphandrier »
• « Ira melanox, la colère des ténèbres »
• La nouvelle « Soleil de Souffre »

Romans « historiques »

• « Hurlemort »
• « L’Armure maudite »
• « Le suaire écarlate »
• « Les cavaliers de la pyramide »

Thrillers

• « La chambre indienne »
• « Dernières lueurs avant la nuit »
• « La route de Santa Anna »
• « Le chien de minuit »
• « La main froide »

Une interview réalisée en septembre 2020 par Stéphane Rousselot

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A propos de l'auteur

Stéphane Rousselot

C’est la découverte de la pochette de l’album « Killers » en 1981, ce rictus grimaçant dans les rues mal éclairées de l’East end londonien, œuvre de Derek Riggs, dessinateur attitré de la Vierge de Fer, qui fut à l’origine de mon parcours musical. Il me faudra toutefois attendre l’acquisition du single « Flight Of Icarus » en 1983 pour enfin découvrir la proposition musicale derrière l’illustration visuelle. C’est dans doute pour cela, qu’au-delà d’une passion pour un style musical, j’ai développé un goût prononcé pour l’iconographie et par extension, pour le soin apporté à présenter un album comme une œuvre globale. Un visuel, une musique, une narration – une parfaite invitation à des voyages immobiles fascinants. Du Heavy Metal au hard-rock plus globalement (dans toutes ses infinies composantes), en passant entre autres par le rock progressif, le jazz-rock, le trio-jazz, l’électro, le classique et sans oublier une certaine chanson française avec en premier lieu le grand Léo Ferré, poète post-moderne avant l’heure. De l’amour des mots est née une passion pour la littérature, des classiques contemporains (Montherlant, Gracq, Aragon) à l’anticipation (Serge Brussolo, l’auteur fétiche de mes nuits blanches avec sa contribution inestimable à la collection Fleuve Noir). Enfin, de la littérature au cinéma avec le plaisir à chaque fois renouvelé d’aller aux festivals de Gerardmer et Deauville chaque année. A l’heure de proposer ici quelques critiques d’albums ou autres, je garde à l’esprit la phrase de Prévert à Carné au sujet du film « Les Portes de la Nuit », « J’en ai marre de bosser dix mois sur un scenario pour me faire engueuler en dix lignes par un con de critique ». Tout est dit.

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