Voilà déjà plus de quatre décennies que le groupe britannique IQ manie l’art du clair-obscur pour s’imposer comme l’une des figures les plus emblématiques du renouveau du rock progressif. IQ a défini sa propre trajectoire, au-delà de toute nostalgie ou maniérisme, avec cette volonté de construire de magnifiques fresques sonores, évoluant de fluides progressions en arabesques labyrinthiques avec un sens du contraste permanent, et parcourant l’intime avec une résonance universelle, sans excès de pathos. Une unicité complétée par une dimension mélodique remarquable, une assise technique irréprochable, une constance impressionnante dans la qualité des compositions et une production toujours étincelante, avec un souci du détail exemplaire.
Et si pas moins de six années se sont écoulées depuis la parution de l’excellent album Resistance (2019), l’attente est hautement récompensée avec Dominion, ce treizième et nouvel album studio, qui surpasse de loin toutes les espérances. En l’espace de cinq titres pour une durée totale de 53 minutes, rompant ainsi avec le principe des double albums studio inauguré avec The Road of Bones (2014), le groupe nous offre un nouveau chef d’œuvre au travers d’un disque plus resserré, plus immédiat et d’une profonde expressivité, ce qui est en soi un réel tour de force au regard de l’exigence de la discographie de ce chef de file du mouvement néo-progressif. Bien entendu, les fondamentaux d’IQ demeurent intégralement présents dans Dominion. On retrouve en premier lieu ce chant à la fragilité maîtrisée et au phrasé expressif de Peter Nicholls, oscillant entre la douleur du passé et la promesse d’un ailleurs, mettant en relief la finesse de textes hautement travaillés, au sens parfois cryptique mais toujours teintés d’une sensibilité rare. Se révèle également, une fois de plus tout au long de ce disque, la guitare lumineuse aux accents parfois lyriques de Mike Holmes, compositeur et producteur du groupe, avec ce jeu axé sur l’émotion, alternant élégance et puissance, dans un dialogue permanent avec les claviers. Neil Durant – qui a rejoint le groupe en 2011 – continue à explorer des paysages cinématiques immersifs, utilisant une palette sonore intégrant des synthés modernes, permettant à IQ d’évoluer vers un son plus contemporain tout en restant fidèle à l’esprit progressif traditionnel. La basse de Tim Esau privilégie certes une solidité rythmique, mais sait également offrir des lignes mélodiques fluides qui s’entrelacent harmonieusement avec les partitions de guitare et de claviers. Enfin, l’excellente maîtrise technique du batteur Paul Cook, ainsi que son sens de la nuance, garantissent un ancrage constant, notamment sur les compositions les plus complexes.
Bien loin de reconduire in extenso la formule de Resistance, le groupe s’en démarque nettement, et ce, de différentes manières. Le ton est tout d’abord résolument plus positif. Certes, les thèmes abordés par Peter Nicholls continuent de traiter de sujets difficiles – tels que l’inévitable passage du temps, la perte ou l’absence de l’être cher, la quête d’identité et de sens, l’acceptation du changement et la nécessaire résilience –, mais avec cette fois une volonté d’entrevoir la lumière plus que l’ombre. D’où cette perspective récurrente d’une possible renaissance avec la conviction qu’il n’appartient qu’à nous de façonner notre propre vie et de tout réinventer, ce qui se traduit sur les titres les plus élaborés par des codas souvent très solaires, dont la musique de Mike Holmes se fait admirablement l’écho. L’artwork de Tony Lythgoe en est également le reflet, illustrant, dans un univers fracturé, l’idée d’une quête intérieure, condition sine qua non d’une transition vers un soi recomposé, avec ces teintes dominantes de bleu et de violet qui confèrent à l’ensemble une double dimension mystique et introspective. Mais ce disque est aussi imprégné d’une véritable urgence, Peter Nicholls nous exhortant à agir sans délai (« The time is now »), plutôt que de laisser nos desseins dériver vers des lendemains incertains. Musicalement, le claviériste Neil Durant, absolument impérial sur ce disque, intègre davantage d’influences électroniques actuelles, avec une utilisation subtile de sons expérimentaux, notamment sur les deux compositions épiques de l’album. Cette évolution, presque imperceptible, vers des sonorités moins marquées apporte pourtant une réelle fraîcheur à la musique du groupe et l’ancre définitivement dans son siècle. Le musicien explore également, plus encore qu’à l’accoutumée, les sons spacieux et les atmosphères empreintes d’un voile mystérieux. Mais ce qui frappe le plus, c’est ce sentiment de cohésion et d’un groupe parfaitement à l’unisson, ainsi qu’en témoignent certains passages particulièrement impressionnants techniquement, principalement sur les titres les plus longs, sans pour autant jamais verser dans des digressions instrumentales inutiles. Enfin, Dominion se révèle être un album extrêmement équilibré et d’une grande diversité musicale, proposant des compositions d’une ampleur épique et intercalant avec intelligence des moments de respirations plus courts et parfois plus contemplatifs.
Dominion s’ouvre sur « The Unknown Door », une monumentale odyssée de 23 minutes, joyau absolu de cet album qui compte pourtant tant de compositions exceptionnelles. Une intro solennelle, illustration parfaite de l’art de la dramaturgie selon IQ : des sonorités de cor et un plongeon vertigineux dans le passé avec la voix de Neville Chamberlain, Premier Ministre anglais, annonçant le 3 septembre 1939 l’entrée en guerre officielle du Royaume-Uni. Contrairement à « The Seventh House » qui abordait les blessures invisibles et le poids douloureux du souvenir de la Première Guerre mondiale, ce texte se veut plus imagé, structuré autour d’une quête initiatique à la recherche de sens dans un monde chaotique et incertain, avec ce symbolisme récurrent dans l’art d’une porte, au-delà des frontières connues, passage vers une réalité nouvelle, voire mystérieuse, rendant accessible ce qui semblait alors hors de portée. Les quatre sections distinctes de cette fresque s’enchaînent à la perfection, avec, passée l’intro, une amorce d’une grande sérénité (« Faint Equations »), puis un basculement vers une mise en tension immédiate portée par de sublimes lignes vocales et des claviers somptueux (« Many And More Still »), évoluant dans une spirale ascendante vers des accélérations à plein régime culminant avec un break époustouflant vers les 12 minutes, avant un momentané plongeon vers des rivages éthérés aux sonorités hantées porté à la fois par les textures sonores de Neil Durant et par cette voix de Peter Nicholls semblant provenir d’un rêve interrompu (« An Orbital Plane »), auquel succèdent de nouvelles ruptures jusqu’au final absolument lumineux (« Dream Stronger »).
La seconde fresque, « Far From Here », de quasiment 13 minutes, débute sur quelques notes inquiétantes, évoquant une boite à musique, avec un texte à l’avenant, révélant le combat silencieux d’un être en perte de repères suite à la disparition d’un proche et qui tente pourtant de continuer d’avancer, s’appuyant sur cette certitude que quelque chose subsiste au-delà de la matière, dans le souvenir. Avec en filigrane un drame personnel, qui a affecté Pete Nicholls il y a quelques années, et une résonance d’autant plus collective et profondément humaine. À un lent crescendo gagnant en ampleur et tension succède un furieux riff tournoyant, évoquant l’intensité de « Rise », puis une montée en puissance – rappelant que le groupe a toujours su insuffler une dimension heavy à ses compositions, du titre « The Wake » (1985) jusqu’à « A Missile » (2019), flirtant presque avec le prog-metal – jusqu’au point de non-retour et la fulgurance de ce cri viscéral du vocaliste (« With flesh and force, there still is time yet ! »), avant de se conclure sur un final d’une infinie tendresse. Et rien n’illustre mieux cette terre de contrastes permanente qu’est la musique d’IQ que ces quelques motifs de claviers feutrés apposées sur le riff principal dans une saisissante opposition.
Parmi les titres plus courts qui ornementent cet album se distingue tout d’abord le bouleversant single « No Dominion » (plus de 6 minutes tout de même), très contemplatif, et qui distille une mélancolie contenue avec cette référence implicite au poème du gallois Dylan Thomas, And Death Shall Have No Dominion, affirmant la persistance de la vie face à la finitude, dans un refus de laisser la mort l’emporter définitivement. La phrase « Death in its madness above the west moon shall have no dominion » constitue une intertextualité claire avec Thomas, suggérant que malgré la puissance apparente de la mort ou du destin, ces forces n’ont pas de pouvoir ultime sur l’esprit humain ou l’amour. Cette lente et envoûtante composition, qui deviendra très certainement un incontournable de la setlist du groupe, est dominée par les claviers majestueux de Neil Durant, la richesse de la frappe de Paul Cook et la voix de Peter Nicholls, avec ce choix de mots ciselés et une diction précise à l’avenant – le chanteur accordant de tout temps une importance majeure à la clarté de l’articulation. La guitare ne se dévoile que sur le final mais nous emporte, ultime lame de fond, dans une envolée flamboyante en fade out. Remarquable.
« One of Us », aux accents presque folks, offre une brève parenthèse acoustique dont la simplicité n’a d’égale que l’authenticité. Peter Nicholls y aborde la fin d’une relation, l’un des deux protagonistes parvenant à tourner la page alors que l’autre demeure prisonnier du passé, revenant sur les non-dits accumulés, source de regrets. Rien de particulièrement singulier dans le regard porté par le chanteur, mais ce miroir de douleurs silencieuses met en exergue des blessures aux contours universels. Avec pour enseignement la nécessité d’apprendre à dire avant qu’il ne soit trop tard.
« Never Land » clôture l’album en 8 minutes, un peu à la manière de « Closer » (Frequency, 2009), avec une musique qui enveloppe l’instant dans une étreinte délicate, dissipant les ombres de la nuit pour ne laisser que l’éclat réconfortant de l’espoir. Peter Nicholls nous y murmure que même si nos rêves s’effacent, leur éclat demeure gravé dans l’infini de nos souvenirs. Bien que le pays imaginaire de l’écossais J.M. Barrie s’écrive Neverland (en un mot), on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec cette île enchantée lorsque le chanteur évoque un lien amoureux si fort qu’il a permis aux êtres de s’élever, de toucher un ciel rêvé, sans jamais songer que l’apesanteur de la réalité finirait par les rattraper (« We learned to fly but never land »). Et si tout a une fin, certains liens indéfectibles laissent une empreinte rayonnante malgré l’absence. C’est sur cette conviction guidée par l’espérance que le titre s’élance progressivement sur quelques lignes de basse de Tim Esau, d’une douceur diffuse, avant de se hisser avec grâce et puissance vers un horizon serein, jusqu’à la dernière note et la sensation d’un cœur enfin pacifié.
Magistral, envoûtant et fascinant. Avec Dominion, le groupe IQ réaffirme sa prééminence dans l’univers du rock progressif et consolide ainsi sa légende, élevant l’émotion au rang d’art sacré et tissant à chaque note de nouveaux voyages au cœur de l’âme. It all starts here !
IQ – DOMINION

Titre : Dominion
Artiste : IQ
Date de sortie : 2025
Pays : Angleterre
Durée : 53’08
Label : GEP Records

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