Retenez impérativement ce nom. Avec Waving at the Sky, le groupe norvégien Avkrvst non seulement confirme – deux ans après The Approbation – tout son potentiel, mais plus encore, fait un bond prodigieux, magnifié par une maîtrise musicale fascinante, et signe ici une œuvre majeure. Basé sur un drame véridique d’une noirceur inouïe (des abus d’enfants perpétrés conjointement par deux familles dans la campagne norvégienne), ce disque est un plongeon au cœur des ténèbres humaines, filmé de l’intérieur, cadrant la douleur en plans serrés dans une spirale infernale où chaque note resserre l’étau, avec ses coupes abruptes, ses travellings suffocants et ses séquences qui nous poursuivent longtemps après le silence. Et sur la pellicule incandescente de ce scénario, musique et textes font corps avec un sens de la perfection que l’on doit au duo constitué de Simon Berseth (guitare / chant) et de Martin Utby (batterie / claviers), deux amis d’enfance qui s’étaient faits la promesse de transformer un jour leur amitié en aventure musicale.
Le récit – qui constitue un préquel à leur précédent album – est celui d’un narrateur prisonnier de traumas anciens, d’une famille destructrice et de ses propres fantômes. Il révèle une écriture viscérale, saturée d’images sombres et de métaphores physiques qui créent une sensation d’étouffement, de peur mais également d’empathie, parfois cathartique, avec cette lueur tremblante dans l’obscurité. Les structures musicales ne suivent jamais des schémas classiques et multiplient les virages soudains, de sorte que l’on ne sait jamais vraiment où chaque morceau va nous mener. Et c’est précisément dans cette imprévisibilité que naît la jubilation de l’écoute. Les ossatures sont essentiellement articulées autour de mesures asymétriques – notamment une forte utilisation du sept temps, véritable signature rythmique du groupe – conférant à l’ensemble un sentiment de respiration irrégulière, comme celle d’un corps traversé par l’angoisse dans un long plan-séquence où la tension ne retombe jamais. Les paysages sonores oscillent entre atmosphères funèbres, hypnotiques et claustrophobes, alternant moments introspectifs et explosions instrumentales, avec un réel sens du contraste et du relief. Et de temps à autre, quelques moments solaires nous rappellent qu’au plus profond même du chaos subsiste l’espoir, fragile mais obstiné – à l’image de ce passage très lumineux dans “Preceedings“, thème que l’on retrouve sur la coda de l’album. Foncièrement progressif dans l’âme, le groupe abolit toutes les frontières, à la confluence de divers horizons musicaux, intégrant tout l’instrumentarium à sa disposition, permettant ainsi à des claviers très 70’s et à de la flûte de côtoyer quelques growls épars – utilisés avec parcimonie dans l’album, les partitions vocales en chant clair demeurant très mélodiques et jamais connotées metal. Une volonté qui rapproche la démarche de Avkrvst de celles d’artistes tels que Steven Wilson, Vola, Opeth ou du virage pris en 2021 par Cynic, tout en affirmant son identité propre. La section rythmique est particulièrement impressionnante, avec un groove pesant, perceptible dès les premières secondes de l’album, qui accentue la tension et le sentiment de mouvement incessant. Les solos de guitare sont quant à eux utilisés avec une grande retenue et ce, toujours pour illustrer de manière incroyablement expressive des moments clés – à l’image de celui qui clôture “Families are Forever“.
L’album déploie sa narration en sept volets. L’incipit complètement instrumental de “Preceedings“ annonce la couleur, entre le son de basse très Beggsien, la texture vintage d’un mellotron, une attaque rythmique franche et mordante puis une montée en puissance sur le final, alors que des voix off, reproduction de fragments de documentaires officiels de l’époque, contribuent au malaise de manière d’autant plus saisissante que celui-ci est ancré dans la réalité. “Trauma“, au refrain poignant qui vous prend et ne vous lâche plus (« God, please let me out of this loathsome life / Mon Dieu, délivre-moi de cette vie abjecte »), traduit un état de détresse absolue, avec la mort envisagée comme ultime échappatoire et dernier refuge face à un monde d’une cruauté sans pareil. “Families are Forever“, central dans la trame de l’album, révèle l’emprise psychologique de la famille sur la victime, sur un ton tout aussi ironique que glaçant, ainsi que l’illustre le titre même du morceau. Le très éthéré “Conflating Memories“ se fait l’écho d’un état de dérive psychologique, entre volonté de survie et menace constante de nouveaux abus, avec cette vision du temps comme d’un environnement hostile et d’un espace quasiment carcéral. Le très court “The Malevolent“, porté par un Ross Jennings (Haken) impérial au chant, apporte une couleur différente à l’album avec son refrain vif, puissant et accrocheur, laissant deviner l’ébauche d’une révolte contre ce cycle infernal de l’oppression – avec l’idée qu’un jour les cris seront entendus (« Someday they’ll hear me / Un jour, ma voix leur parviendra »). “Ghosts of Yesteryear“, au démarrage très frontal, évolue ensuite vers des tonalités plus acoustiques sur les parties chantées, avec l’un des textes les plus durs de l’album, notamment lorsqu’il suggère que ce contexte d’abus a été facilité par une figure maternelle (« Carried by the chore of being mother’s whore / Porté par le poids maudit d’être devenu l’enfant profané de ma mère »), nous happant ainsi dans les profondeurs du trauma originel, avec ces « fantômes du passé » qui empêchent dès lors toute reconstruction. Les douze minutes de “Waving at the Sky“, qui scellent l’album, permettent à la musique de se déployer lentement, d’une intro acoustique dont les premières notes évoquent Porcupine Tree (“Arriving Somewhere But Not Here“), vers un point de bascule constitué d’un passage quasiment exclusivement instrumental aux sonorités de claviers vertigineuses et d’un final remarquable avec un solo de guitare d’une beauté époustouflante en fade out. Résignation ou adieu, le narrateur contemple la mort comme une évidence et le geste « waving at the sky / saluer le ciel » en devient une triste cérémonie de passage dont l’écho persiste bien au-delà de l’écoute.
Le groupe norvégien a fait sienne, non sans réussite, la conviction d’Antonin Artaud selon laquelle le rôle de l’art est de « révéler la cruauté de la vie ». Et avec Waving at the Sky, pierre angulaire d’un progressif décomplexé et débarrassé de poussiéreux oripeaux, Avkrvst s’impose désormais comme un nom incontournable de la scène contemporaine.
AVKRVST – WAVING AT THE SKY

Titre : Waving at the Sky
Artiste : Avkrvst
Date de sortie : 2025
Pays : Norvège
Durée : 45’21
Label : InsideOut
Setlist
1. Preceding (3:13)
2. The Trauma (5:17)
3. Families are Forever (7:49)
4. Conflating Memories (6:59)
5. The Malevolent (3:24)
6. Ghosts of Yesteryear (6:17)
7. Waving at the Sky (12:19)
Line-up
– Simon Bergseth / lead vocals, guitars, bass
– Edvard Seim / guitars
– Auver Gaaren / keyboards
– Øystein Aadland / bass, keyboards
– Martin Utby / drums, synthesizer
With:
– Ross Jennings / vocals (5)

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