Retenez bien ce nom. En effet, la jeune artiste anglaise Cassie Kinochi, saxophoniste et compositrice prolifique, s’affirme comme l’une des figures les plus prometteuses du jazz contemporain. Avec à l’appui, ce nouveau disque qui repousse les frontières du jazz traditionnel pour nous offrir une œuvre ambitieuse, profondément émouvante et d’une intelligence rare.
Cette ambition est, tout d’abord, soulignée par la nature conceptuelle du disque, rapprochant Gratitude d’une forme d’art narratif, propre à amplifier l’émotion. Un tour de force d’autant plus remarquable que la musique de Cassie Kinochi n’intègre aucunes lignes vocales. Le concept est articulé autour du thème de la gratitude, un hommage à la pratique de sa mère qui tenait un carnet de gratitude et y notait régulièrement ces petites choses du quotidien pour lesquelles elle était reconnaissante, entre événements positifs, gestes aimables ou moments heureux, orientant ainsi l’attention vers le positif et renforçant le bien être quotidien. Un sujet d’ailleurs prégnant pour l’artiste, sujette à une anxiété chronique, qui s’est aussi attelée à cet album, ainsi qu’elle le concède elle-même, afin de « guider sa propre guérison ».
Cette dimension conceptuelle est renforcée par la volonté de concevoir Gratitude comme un périple musical immersif. En effet, le disque est articulé autour d’une et même pièce de musique en quasi-continuum, proposant de manière très cinématique une succession de tableaux interreliés par d’habiles et soignées transitions, tissant ainsi le fil d’ariane d’un étonnant voyage sonore. Chacun des tableaux semble raconter une histoire, dans une volontaire absence de linéarité, naviguant entre des phases de contemplation introspective et mélancolique, flirtant avec des atmosphères énigmatiques, des moments en apesanteur, des tonalités pastorales et évoluant parfois vers des crescendos dramatiques ou, à contrario, vers des horizons résolument solaires.
Audace de l’exploration musicale également : Cassie Kinochi ouvre de nouvelles perspectives en intégrant, avec réussite, divers éléments venant enrichir la texture sonore du disque, une quête qui rappelle celle d’autres artistes jazz, tels que les suédois de Esbjörn Svensson Trio ou l’américaine Meshell Ndegeocello (The Spirit Music Jamia: Dance of the Infidel). Ainsi, si l’artiste anglaise est accompagnée sur cet album de son propre groupe (Seed Ensemble, composé de dix musiciens et décrit comme la « nouvelle vague du jazz anglais »), elle a également fait appel à des membres du London Contemporary Orchestra (dont quatre instrumentistes à cordes) et, plus surprenant encore, au DJ NikNak (qui a remporté le prestigieux Oram Award en 2020). La fusion de ces univers musicaux donne naissance à une œuvre qui, tout en demeurant résolument jazz, se pare d’une dimension symphonique évoquant les grandes fresques du rock progressif, avec des orchestrations qui ne sont pas de simples ajouts ornementaux, mais réellement une partie intégrante de la narration musicale. Les superpositions, quant à elles, de divers motifs organiques (comme, par exemple, des chants d’oiseaux) ou de proportionnées touches électro ancrent le disque dans une réelle modernité et lui confèrent une réalité presque urbaine, rompant ainsi avec l’image parfois corsetée d’un certain jazz, autoproclamé élitiste.
Si la musique de Gratitude chemine et résonne si universellement en nous, c’est d’abord parce qu’il en exhale un vibrant sentiment d’authenticité. Les émotions convoquées par Cassie Kinochi sont restituées avec justesse au travers de chacune des compositions de cette pièce à tiroirs, dans un murmure qui nous traverse le cœur. Une sensation amplifiée par une remarquable dynamique d’ensemble. Et le fait que ce disque ait été enregistré dans des conditions live dans la salle de concert du Southbank de Londres (à l’exception du dernier titre « Smoke in the Sun« ) sur la base de passages pré-composés et de moments d’improvisation, n’y est certainement pas étranger. Le dialogue entre les multiples instruments (guitare, trompette, trombone, contrebasse, saxos alto et ténor, piano, cordes etc…) est tout aussi permanent que magnifique, nous offrant une musique riche et dense, qui transpire la vie, tout en évitant superbement l’écueil du big band. Rarement un enregistrement n’aura aussi bien retranscrit le souffle de la vie, dans tous ses états, dans ses hauts comme dans ses bas, avant de se conclure sur un moment de sérénité retrouvée et d’élévation.
Avec ce disque essentiel d’à peine trente minutes, Cassie Kinochi, s’affirme comme une compositrice visionnaire, capable de transcender les genres pour créer une œuvre singulière dans le paysage du jazz contemporain et … bien au-delà.
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