IQ
21 septembre 2024 – Café de la Danse (Paris)
Photos :Stéphane Rousselot
Remerciements : Mike Holmes
IQ est incontestablement l’un des chefs de file les plus emblématiques du renouveau du rock progressif britannique des années 80. Le groupe anglais peut être réellement fier de sa contribution à ce mouvement, avec ses douze albums studio, dont le dernier en date, Resistance, nous avait, une fois de plus, complètement subjugués. Un parcours exceptionnel avec une ambition narrative constante, grâce à des textes magnifiquement ciselés et très intimistes, une densité mélodique remarquable, une musique d’une plus grande ampleur que celle de ses pairs, et enfin, une production à chaque fois étincelante.
Le groupe, qui s’est en outre forgé une vraie réputation pour ses prestations live très qualitatives, a régulièrement honoré la France de sa présence, quasiment tous les deux ans jusqu’en 2002, avec un dernier concert à La Maroquinerie. Depuis, plus rien. Dès lors, il a fallu se résoudre, durant ces deux dernières décennies, à se déplacer outre-Manche (notamment pour le rendez-vous annuel des fameux concerts de Noël) ou vers la Hollande afin de retrouver la magie des performances scéniques de ce groupe légendaire. Aussi, lorsque la nouvelle de la venue du groupe à Paris pour septembre 2024 s’est répandue à travers les différents médias, le public français s’est aussitôt mobilisé. Ce qui explique ce soir la présence d’une foule compacte dans cette salle du Café de la Danse pour un moment qui s’annonce d’ores et déjà historique, d’autant plus qu’il se murmure dans le public qu’IQ pourrait nous présenter, lors de ce concert parisien, quelques titres de son tout nouvel album, dont la gestation est plus qu’avancée, avec une date de sortie espérée avant la fin de l’année.
Les lumières de la salle s’atténuent pendant que les écrans s’activent derrière la scène, offrant la perspective de très belles projections qui accompagneront tout le set. Le concert démarre de façon incroyablement dynamique avec, tout d’abord, “From the Outside In“ (The Road of Bones, 2014), un choix idéal pour une mise en tension immédiate, puis “Subterranea“ (extrait du concept album du même nom), un titre absolument taillé pour la scène, ainsi qu’en témoigne la réaction de la salle. Le son est parfait, le groupe incroyablement en place, et le public aussitôt conquis. Cette entrée en matière remarquable préfigure la qualité du show à venir, constante tout au long d’une odyssée musicale de plus de 2h30! Non seulement IQ est en grande forme, mais le groupe tient également à le faire savoir. Très rapidement, on est impressionné par cette assise rythmique, portée par le batteur Paul Cook et le bassiste Tim Esau, qui tisse inlassablement la structure complexe et solide des compositions. Le claviériste Neil Durant, extrêmement concentré, appose des couleurs magnifiques avec une réelle finesse, trouvant le juste équilibre entre des partitions très prog et des sonorités plus modernes. Le guitariste Mike Holmes, pierre angulaire d’IQ (on rappellera qu’il est devenu le compositeur principal depuis le départ de Martin Orford et endosse également le rôle de producteur), est une réjouissance à lui seul. D’une sensibilité extraordinaire, il démontre tout au long du set qu’il est capable d’une grande complexité instrumentale, avec toujours l’émotion en ligne de mire, choisissant judicieusement chaque note. Si chacune de ses interventions fascine le public ce soir, c’est un véritable frisson qui parcourt la salle sur l’intro de “Frequency“. Mais plus que tout, ce que l’on retient c’est cette passion inégalée du guitariste, pour son art et pour ce groupe qu’il a cofondé en 1981, qui transpire à chaque seconde (il suffit de le voir murmurer chacun des textes qu’il connaît absolument par cœur). Enfin, c’est avec un réel bonheur que l’on retrouve Peter Nicholls qui tient ce soir admirablement sa scène et force le respect. Le chanteur n’a rien perdu de cette magnifique voix (et de cette amplitude émotionnelle avec ce don pour l’expression de la fragilité), ni de son humour proverbial (oscillant entre un excellent français et sa langue natale). La dimension théâtrale de sa présence scénique, toujours juste et mesurée, est intacte ce soir et nous plonge, avec très peu d’accessoires, dans l’univers de chacun des textes, avec de nombreux points d’orgue. C’est notamment le cas sur l’impressionnante composition à tiroirs “Harvest of Souls“ (Dark Matter, 2004), mais aussi sur l’angoissant “Road of Bones“ (extrait de l’album du même nom) ou encore sur le plus court “Rise“ (Resistance, 2019), dont l’intro menaçante et le riff tournoyant contrastent magnifiquement avec de beaux moments suspendus. Le chanteur parvient à créer, sur cette scène du Café de la Danse, une atmosphère réellement immersive, avec une approche peut-être plus sobre que par le passé, mais toujours aussi puissante.
Établir une setlist n’est jamais chose aisée quand on dispose d’un aussi riche catalogue. Mais IQ semble néanmoins avoir trouvé un très bon équilibre entre ses différents albums. Resistance est bien sûr à l’honneur avec pas moins de trois titres, dont “Stay Down“, présenté par Peter Nicholls comme « une chanson qui parle de résilience, de ne jamais abandonner et de se battre jusqu’au bout », rappelant, dans un français parfait, que « dans la vie, il y a toujours un choix : se battre ou accepter la défaite ». Toutes les époques du parcours d’IQ sont couvertes, en remontant jusqu’à l’album Subterranea(1997). Et c’est sans surprise que le magnifique “Guiding Light“ (l’un des titres préférés de Peter Nicholls au demeurant) est retenu pour illustrer l’album The Seventh House (2000). En remontant plus loin encore dans le temps, le groupe nous invite à redécouvrir en live la période Paul Menel avec cet entraînant morceau calibré pour les ondes qu’est “No Love Lost“ (Nomzamo, 1987), intercalé intelligemment juste après les 24 minutes de “Harvest of Souls“. Une période que le groupe revendique, n’en déplaise à certains. D’ailleurs, ce titre figure sur le récent live 40 Years of Prog Nonsense (aux côtés de “Nostalgia (Falling Apart at the Seams)“ issu de l’album suivant, qui vint clôturer la phase Menel). Mike Holmes expliquait récemment encore que cette époque très spécifique (1987-1989), où le groupe fut signé sur une major (Phonogram), a joué un rôle déterminant, accélerant le développement et l’apprentissage d’IQ, notamment aux côtés d’un producteur de renom tel que Terry Brown (Rush, Fates Warning, Voivod, Cutting Crew). Plus éloigné de nous encore, l’indispensable album The Wake, rappelant la prééminence du groupe dans le paysage néo-prog du milieu des années 80, est représenté par le fantastique “Headlong“. Et divine surprise, sans doute ému par l’accueil d’un public français d’un enthousiasme confondant, le groupe nous offre en guise de troisième et dernier rappel (absolument pas prévu — il suffit pour s’en convaincre de regarder la setlist de la date précédente) la section centrale de “The Last Human Gateway“, replongeant ainsi un public extatique, qui avait commencé à se diriger vers la sortie ou vers le stand de merchandising, dans l’album Tales From The Lush Attic (1982). En revanche, de manière très surprenante, une impasse complète est faite sur Ever, ce chef-d’œuvre traversé d’ombre et de lumière, qui avait célébré en son temps (1993) le grand retour de Peter Nicholls au sein d’IQ
Le groupe a pour habitude de tester en live certaines de ses futures compositions, même dans leur forme la plus embryonnaire. Ce soir, dès le début du concert, Peter Nicholls annonce que le groupe a intégré à la setlist deux titres de ce 13ème album à venir. Au regard de l’avancement de l’enregistrement, ainsi que confirmé dans différents médias par Mike Holmes, il n’est cette fois pas déraisonnable de penser que ceux-ci sont présentés dans leur forme quasi définitive. Le premier titre, “No Dominion“, est un mélancolique mid-tempo dans la grande tradition d’IQ, avec un texte que l’on devine très introspectif, un court break émouvant et un solo flamboyant de Mike Holmes en guise de conclusion, qui élève le morceau vers de nouveaux sommets. Le second est une longue pièce musicale d’environ 13 minutes, intitulée “Far from Here“, qui s’annonce d’ores et déjà comme l’un des joyaux de ce nouveau disque. Vitrine parfaite du savoir-faire d’IQ, le morceau s’ouvre délicatement sur quelques notes de claviers, évolue vers un riff de guitare frontal (très certainement le plus puissant jamais écrit par Mike Holmes), sur lequel viennent se greffer des fulgurances de claviers somptueuses, avant d’accélérer encore le tempo et de s’envoler majestueusement dans la plus pure tradition prog, pour se conclure sur une partition très intimiste avec un texte émouvant (« What if my dreams were fading? Would I remember everything? Ever in life, would your soul leave me? Waiting until I wasn’t there / Et si mes rêves venaient à s’effacer ? Me souviendrais-je de tout ? Un jour, dans le cours de la vie, ton âme m’abandonnerait-elle ? Attendant que je ne sois plus là ?»). L’accueil phénoménal du public témoigne de l’indiscutable qualité des deux compositions présentées ce soir en grande exclusivité. Et il nous tarde d’autant plus de découvrir ce nouvel album.
Une prestation magistrale d’IQ sur la scène du Café de la Danse, au terme de ces vingt-deux années d’éloignement. Et cette promesse faite par le groupe de revenir très vite en France (même si, pour l’heure, aucune date n’est programmée sur le territoire hexagonal dans le cadre de la tournée 2025). La musique d’IQ nous a accompagnés tout au long de ces quatre dernières décennies. Plus encore, elle a transformé et enrichi nos vies, avec tant d’émotions insoupçonnées et de merveilleux voyages immobiles. A ce titre, pour paraphraser les mots de Peter Nicholls : « Les Hommes que nous sommes ne sont plus ceux que nous étions » (Guiding Light). Et rien que pour cela, merci IQ.
Setlist
From the Outside In
Subterranea
Stay Down
No Dominion
Harvest of Souls
No Love Lost
Shallow Bay
Far From Here
Rise
Guiding Light
The Road of Bones
Headlong
Rappels :
Frequency
Ten Million Demons
The Last Human Gateway (Middle Section)






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