Pendragon
14 mai 2024 – Le Trabendo (Paris)
Photos : Guillaume Jeannin
Remerciements : Rachel Barrett pour l’accréditation photos
Ce qui frappe immédiatement avec Pendragon, c’est la loyauté indéfectible de ses fans et ce puissant sentiment d’appartenance. Plus de quarante ans après la sortie de l’EP Fly High Fall Far, ce groupe emblématique du mouvement néo-progressif sait qu’il peut compter sur l’adhésion inconditionnelle d’une véritable communauté passionnée et engagée. Le nom « The Mob« , choisi pour le groupe Facebook de Pendragon, résume parfaitement cette particularité de taille, offrant du contenu « par les fans pour les fans« . Cette fidélité est d’autant plus remarquable à une époque où les formations musicales sont souvent éphémères et où la musique se consomme à l’unité sur les plateformes de streaming. Et rien ne résume mieux ce lien précieux que les quelques mots du titre « It’s Only Me » que Nick Barrett, fondateur et leader de Pendragon, dédie régulièrement au public : « We are a band of brothers. We are the spark of what can be. / Nous sommes une fraternité. Nous sommes cette étincelle qui peut tout déclencher. »
Il faut reconnaître, qu’au-delà de leur place unique dans l’univers prog au travers d’albums aux compositions ambitieuses, aux arrangements magnifiquement travaillés et aux textes réfléchis, Pendragon a toujours cultivé une réelle proximité avec son public, avec pour point d’orgue les tournées qui sont de véritables moments de retrouvailles, d’interaction et de célébration. Depuis mon premier concert de Pendragon le 12 septembre 1992, lors de la tournée The World au Marquee Club de Londres, jusqu’à aujourd’hui, cette réalité ne s’est jamais démentie. Et si le groupe de Nick Barrett est à chaque fois arrivé sur scène comme en territoire conquis, il n’en a pas moins, pour autant, toujours redoublé d’énergie pour offrir une expérience qui dépasse largement la simple performance musicale, nous ouvrant les portes de son univers onirique, sans jamais se départir d’un grand sens de l’humour.
L’année 2023 a marqué le grand retour de Pendragon sur le devant de la scène, porté, toutes voiles dehors, par un souffle extraordinaire, et ayant passé le cap de la pandémie mondiale. Avec le mini-LP North Star, le groupe nous a conviés à un somptueux voyage aux confins de l’émotion. Puis, avec le concept live inédit « Everyone is a VIP weekend« , articulé autour de deux sets par weekend dans trois pays différents, le groupe nous a invités à une opportunité exceptionnelle d’échanger dans un cadre très détendu. Nick Barrett, que nous avions interviewé pour AMAROK Magazine, exprimait alors son désir ardent de repartir en tournée. C’est chose faite avec cette tournée de 16 dates, de mai à juillet, dont une étape le 14 mai 2024 dans la belle salle parisienne du Trabendo, parfaitement configurée en termes de proximité avec le public. Sans surprise, nous retrouvons de nombreux visages familiers parmi la foule attendant l’ouverture des portes, des visages croisés de concert en concert, en France ou à l’étranger. Des accolades chaleureuses s’échangent parmi les inconditionnels des premiers rangs, toujours présents dès l’aurore pour être au plus près de la scène.
Après une courte première partie acoustique assurée, non sans humour, par Rog Patterson, Pendragon entre en scène pour un magistral voyage immobile de deux heures. Alternant moments solaires et moments empreints de mélancolie, phases d’interaction et parenthèses introspectives, le groupe déploie une palette d’émotions variées. Visiblement très ému de retrouver la scène parisienne après quatre ans d’absence, le groupe débute son set avec les dix minutes de « If I Were the Wind (and You Were the Rain) », extrait de Not of This World (2001), un disque profondément cathartique pour Nick Barrett, « l’album du divorce » ainsi qu’il a coutume de le présenter lui-même, ce qui explique ce trouble perceptible sur le visage de l’artiste tout au long des différentes variations de la composition. Le jeu de guitare de Nick, toujours aussi mélodique, précis et expressif, captive dès les premières notes de cette longue partition de guitare. Le guitariste, qui fait partie du club très fermé des grands six cordistes du prog, possède un don indéniable pour les lignes mélodiques marquantes et sait ajouter des effets pour enrichir le son sans le surcharger ou jamais le dénaturer. Plusieurs guitares sont ce soir à sa disposition (dont sa fameuse « Woody ») mais, de toutes, c’est sa Les Paul qui emporte les suffrages avec un son envoutant et cristallin, fier artisan de la magie de cette soirée.
Outre la présence de Rog Patterson à la douze cordes, nous retrouvons également deux choristes, Sally Minnear et Johanna Stroud (au violon de surcroît), qui apportent encore plus de relief et de nouvelles couleurs aux titres de Pendragon, une initiative déjà saluée lors du show de la Maroquinerie (en 2020) et qui avait été reconduite avec succès pour les VIP weekends. Le set fait une large part à l’album Love over Fear (2019), ce splendide disque bercé par l’océan, baigné de lumière et résolument tourné vers la vie. Et il est évident que les paysages de la Cornouailles ont joué un rôle déterminant dans son écriture. D’ailleurs, ainsi que Nick nous le rappelle, « quel que soit l’endroit où se porte ton regard, tu ne vois que le bleu du ciel, le vert des champs ou le bleu de l’océan ». De quoi pleinement stimuler sa veine créative. Pendragon nous offre tout d’abord le résolument positif “Eternal Light”, qui emplit l’espace du Trabendo, nous transportant vers ces sculpturales côtes du sud-ouest de l’Angleterre. Ce moment lumineux se transforme en moment de liesse festive avec “360 Degrees” (et ses sonorités celtiques), avant que les arpèges du titre immersif “Water” ne nous rappellent le rapport particulier qu’entretient le leader de Pendragon avec l’océan. Sont également joués deux autres extraits de cet album : le très intimiste “Starfish and the Moon” et le délicat “Afraid of Everything”, un morceau écrit avant que Nick ne découvre le travail de l’écrivain Eckhart Tolle et qu’il nous présente au travers de quelques mots : « Vous savez ce que l’on dit ; la seule chose à craindre est la peur elle-même. Donc ne concevez aucune crainte. Le meilleur antidote est de rester dans le moment présent et dans le réel ».
Contre toute attente, le groupe n’a pas intégré à la set list de cette tournée la composition à tiroirs “North Star”, issue de l’EP du même nom (2023). Néanmoins nous découvrons ce soir pour la première fois en live le très épuré “Fall Away”, joué lors d’un intermède acoustique de toute beauté, ainsi que “Phoenician Skies”, la troisième section de “North Star”, un des multiples temps forts de ce show. Le solo en deux temps de Nick Barrett vient illuminer ce titre d’une grande sensibilité, écrit avec John Barnfield, claviériste originel du groupe (une des rares collaborations de Nick, ce dernier préférant écrire seul). Et c’est également le claviériste Clive Nolan quibrille particulièrement sur ce passage instrumental, Clive avec lequel la complicité de chaque instant semble plus forte que jamais tout au long de ce concert. Autre grande surprise de la soirée, une version hyper vitaminée de “Skara Brae“ (album Passion, 2011), que le groupe n’avait pas joué depuis 2012, conférant au set une dimension soudainement presque prog metal, soutenue par la frappe de Jan-Vincent Velazco. Jan est indéniablement, non seulement, le meilleur batteur que le groupe ait pu compter en ses rangs (ancrant le groupe dans une réelle modernité et étant capable de s’adapter à toutes les époques du répertoire du groupe) mais il forme aussi avec Pete Gee une solide rythmique de première catégorie. Nick profite de ce moment pour nous rappeler la signification du titre “Skara Brae“, qui fait référence à la découverte en 1850, suite à une violente tempête, d’imposants vestiges d’un site daté du néolithique sur l’île des Orcades, au nord de l’Ecosse.
Parmi les multiples classiques joués ce soir, figure en premier lieu “Paintbox”, ce titre issu de The Masquerade Overture, comme en écho à la veste revêtue par Nick pour la majeure partie du set (cet album de 1996, qui demeure une des meilleures ventes du groupe à ce jour, vient de faire l’objet cette année d’une réédition remasterisée, en CD et vinyle). “Paintbox” fait partie de ces compositions hautement plébiscitées que le groupe prend un plaisir fou à jouer, nonobstant sa présence régulière sur la set list (le titre a été joué plus de 150 fois), ainsi que nous le confiait le frontman de Pendragon en 2023. Il faut dire que le break instrumental est un moment attendu avec ferveur, entre les différentes parties de guitare, absolument flamboyantes, et l’intervention aux claviers de Clive Nolan. Ce titre constitue en outre l’occasion d’inviter le public à chanter en chœur sur le refrain. La période The Masquerade Overture est tout autant célébrée au travers d’une version musclée du mid tempo “Schizo” et d’une version acoustique de “King of the Castle” (similaire à celle découverte lors du VIP weekend hollandais en 2023) qui, recentrant la composition sur l’essentiel, à savoir cette mélancolique mélodie, lui redonne une nouvelle vie, avec, à l’acmé de l’émotion, cette vibrante partition des deux choristes, dont les deux voix se complètent à merveille. Plus proche de nous, ce sont deux fresques musicales qui viennent compléter la set list ; tout d’abord la magnifique quête de liberté de “A Man of Nomadic Traits” (autre extrait de Not of This World) puis “It’s Only Me” (album Pure, 2008), l’occasion pour le groupe d’adresser de sincères remerciements à Didier qui gère depuis plusieurs décennies, sans faillir, le site français de Pendragon (Built by France) ainsi qu’aux fans, rappelant, en français, que « nous sommes une bande de frères ».
La soirée ne serait bien entendu pas complète sans l’indispensable joyau qu’est “Breaking the Spell”, devenu un titre emblématique du répertoire du groupe et qui constitue, à mon sens, la vitrine ultime du talent de guitariste de Nick Barrett. Une longue composition avec ce solo aérien qui n’en finit pas de s’étirer vers l’infini et exerce une religieuse fascination sur son auditoire, concentrant toute l’attention du public jusqu’à la toute dernière note. Et c’est sur ce titre et sous une ovation triomphale du public français que le groupe quitte la scène du Trabendo.
Pendragon a su définir et imposer sa propre trajectoire musicale tout au long de sa carrière, contre vents et marées. Ce moment suspendu dans le temps, au sein du Trabendo, nous rappelle que la passion du groupe demeure absolument intacte. Ce concert confirme également la prééminence du groupe dans cette scène rock néo-progressive que nous affectionnons tant. Et surtout cette aptitude à restituer à merveille, en live, son univers magnétique, nous conviant ainsi à un voyage stellaire unique, dans une communion parfaite et une célébration de la musique dans ce qu’elle a de plus authentique et de plus humain. Et en quittant la salle ce soir, chacun d’entre nous emporte avec lui une part de cette magie, une étincelle de cette flamme et une certitude renouvelée : guidée par l’étoile du nord, l’odyssée onirique de Pendragon réserve encore de splendides découvertes.
Setlist
- If I Were the Wind (and You Were the Rain)
- Eternal Light
- Skara Brae
- Starfish and the Moon
- 360 Degrees
- Water
- Fall Away
- King of the Castle
- North Star, Part III: Phoenician Skies
- Schizo
- Afraid of Everything
- Paintbox
- A Man of Nomadic Traits
- It’s Only Me
- Breaking the Spell









Je suis allé voir Pendragon le 20 mai en Belgique à Ittre. Ce fut une révélation. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire vos commentaires et en sais maintenant davantage sur ce groupe britannique particulier. Merci