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Brad Mehldau - Suite: April 2020
4.5TOP 2020

Brad Mehldau est très certainement l’un des pianistes de jazz les plus doués de sa génération mais également l’un des plus singuliers.  S’il a su puiser dans sa formation classique pour en intégrer certains éléments dans son jeu (Brahms étant selon ses propres mots le compositeur « le plus cher à son cœur »), son répertoire témoigne également de sa ferveur pour la scène folk-rock avec laquelle il a grandi et dont il ne s’est jamais départi, nous offrant, en trio comme en solo, des versions véritablement remaniées (et non de simples « reprises ») d’artistes tels que Nick Drake, Radiohead, Joni Mitchell, Stone Temple Pilots, Léo Ferré et bien d’autres encore. L’hommage rendu à ces artistes égale celui témoigné aux maitres qui l’ont guidé passionnément vers les rivages du jazz  (Thelonious Monk, Cole Porter, John Coltrane). Et si le jazz demeure son territoire de prédilection c’est avant tout pour les possibilités d’improvisation qu’offre le style. Désireux d’expérimentations, Brad Mehldau s’est associé dans le début des années 2000, au guitariste Pat Metheny, le temps de deux albums. Puis, sur la dernière décennie, avec une prise de risque couronnée de succès, il s’est révélé sous un nouveau jour, en duo avec le batteur Mark Guiliana, au travers d’une musique colorée de Fender Rhodes et de synthés en 2014 avec le sublime Melhiana : Taming the Dragon. Et enfin, en 2019, il a reconduit en partie l’expérience avec Finding Gabriel, un disque très éclectique sur lequel nous découvrons même sa voix.

Et c’est sans doute au regard de cette évolution naturelle que Suite : April 2020,  paru au cours de l’été 2020, surprend, puisque proposant, comme en rupture, un album de piano solo extrêmement épuré, écrit en quelques mois seulement dans un contexte très particulier. L’artiste y retranscrit au travers de 12 pièces musicales très courtes (complétées par 3 reprises), les émotions ressenties comme les réflexions que lui ont inspiré cette nouvelle donne imposée par la crise sanitaire et cet ajustement brutal requis avec, notamment, ce confinement vécu dans l’intimité du cercle familial à Amsterdam. Et si cet album nous touche plus particulièrement, au-delà de la partition et du jeu, une fois de plus, remarquables, c’est sans doute pour la portée universelle de cette expérience personnelle. Brad Mehldau, qui se met à nu dans ce disque comme rarement, nous offre ici un album miroir dont chaque note résonne avec d’autant plus d’intensité en chacun de nous.

La nostalgie du monde d’avant, si proche et pourtant déjà si lointain, est exprimée avec justesse au travers de Remembering before all this  (une des plus belles réussites de ce disque). Le pianiste explique que l’idée de la composition lui est venue alors qu’il se remémorait sa dernière tournée en trio (avec Larry Grenadier et Jeff Ballard) et cette chance extraordinaire de pouvoir voyager pour présenter sa musique au public à travers le monde.  Uncertainty relaie le doute comme le questionnement incessant qui étreignent l’artiste face à ce monde d’après, que l’on peine à imaginer. Sentiment d’autant plus prégnant lorsque l’on sait, qu’au-delà du bonheur de jouer, se profile l’impérieuse nécessité financière pour un musicien de se produire “live” – les ventes d’albums n’étant plus aujourd’hui une source suffisante de revenus. Waiting semble évoquer ces longues heures, ce temps qui s’étire et se délite à notre insu et où l’on se prend à rêver mélancoliquement d’un grand changement, entre appréhension et espoir, d’un évènement qui ferait tout basculer mais jamais ne se réalise, comme dans le rivage des Syrtes de Julien Gracq. Keeping distance nous plonge dans l’étrangeté de cette situation nouvelle, ces  « gestes barrières » qui modifient notre rapport à l’autre. Brad Mehldau confie avoir voulu représenter « au travers de la main gauche et de la main droite (le dilemme de) deux personnes qui s’écartent l’une de l’autre par la force des choses tout en demeurant profondément liées d’une manière tout aussi inexplicable que révélatrice ».

Mais tout n’est pas que nostalgie, angoisse ou douleur. De cette configuration nouvelle naissent également des moments de grâce et de bonheur. Stopping, listening : hearing  souligne de quelle manière cette situation nous a également permis parfois d’être plus dans le moment présent, de nous reconnecter avec nos différents sens pour mieux percevoir, découvrir et comprendre l’autre. Les 3 morceaux que sont In the kitchen, Family harmony, Lullaby témoignent également de la plénitude procurée de facto par ces moments de joie simple et offertes à tous que constituent ce rapprochement comme cette proximité familiale, lesquels prennent encore plus de signification pour des musiciens qui passent usuellement une part considérable de leur vie sur la route. Enfin, Stepping outside semble évoquer la rêverie qui nait des moments d’indolence, à moins que ce ne soit la joie de redécouvrir et de porter un nouveau regard sur la beauté du monde extérieur lors de rares escapades dans le cadre strict du confinement.

Brad Mehldau propose également trois reprises pour clôturer cet album, toutes sélectionnées à dessein. Parmi celles-ci, une version de Don’t let it bring you down de Neil Young. Si le pianiste explique que les quelques mots du refrain sont devenus un de ses mantras, il prend toutefois la liberté de transfigurer le morceau, lui faisant, certes, perdre en intensité dramatique, mais lui apportant une touche de légèreté et d’optimisme qui sied magnifiquement au message final de l’album. Lequel se trouve renforcé par la reprise de Jerome Kern dont le titre volontariste Look for the silver lining est sans équivoque aucune. Brad Mehldau semble donc afficher une confiance prudente mais résolue dans l’avenir. Et force est de reconnaitre que nous en avons bien besoin en ces temps étranges et anxiogènes.

BRAD MEHLDAU – SUITE: APRIL 2020

Brad Mehldau - Suite April 2020 (2020)

Titre : Suite: April 2020
Artiste : Brad Mehldau

Date de sortie : 2020
Pays : États-Unis
Durée : 40’21
Label : Nonesuch

Setlist

Suite: April 2020: I. waking up – 1:14
Suite: April 2020: II. stepping outside – 2:18
Suite: April 2020: III. keeping distance – 2:52
Suite: April 2020: IV. stopping, listening: hearing – 3:39
Suite: April 2020: V. remembering before all this – 3:39
Suite: April 2020: VI. uncertainty – 1:51
Suite: April 2020: VII. – the day moves by – – 1:57
Suite: April 2020: VIII. yearning – 3:31
Suite: April 2020: IX. waiting – 3:14
Suite: April 2020: X. in the kitchen – 2:57
Suite: April 2020: XI. family harmony – 2:54
Suite: April 2020: XII. lullaby – 3:13
Don’t Let It Bring You Down (Neil Young) – 2:06
New York State of Mind (Billy Joel) – 3:06
Look for the Silver Lining (Jerome Kern / Buddy DeSylva) – 3:31

Line-up

– Brad Mehldau / piano

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A propos de l'auteur

Stéphane Rousselot

C’est la découverte de la pochette de l’album « Killers » en 1981, ce rictus grimaçant dans les rues mal éclairées de l’East end londonien, œuvre de Derek Riggs, dessinateur attitré de la Vierge de Fer, qui fut à l’origine de mon parcours musical. Il me faudra toutefois attendre l’acquisition du single « Flight Of Icarus » en 1983 pour enfin découvrir la proposition musicale derrière l’illustration visuelle. C’est dans doute pour cela, qu’au-delà d’une passion pour un style musical, j’ai développé un goût prononcé pour l’iconographie et par extension, pour le soin apporté à présenter un album comme une œuvre globale. Un visuel, une musique, une narration – une parfaite invitation à des voyages immobiles fascinants. Du Heavy Metal au hard-rock plus globalement (dans toutes ses infinies composantes), en passant entre autres par le rock progressif, le jazz-rock, le trio-jazz, l’électro, le classique et sans oublier une certaine chanson française avec en premier lieu le grand Léo Ferré, poète post-moderne avant l’heure. De l’amour des mots est née une passion pour la littérature, des classiques contemporains (Montherlant, Gracq, Aragon) à l’anticipation (Serge Brussolo, l’auteur fétiche de mes nuits blanches avec sa contribution inestimable à la collection Fleuve Noir). Enfin, de la littérature au cinéma avec le plaisir à chaque fois renouvelé d’aller aux festivals de Gerardmer et Deauville chaque année. A l’heure de proposer ici quelques critiques d’albums ou autres, je garde à l’esprit la phrase de Prévert à Carné au sujet du film « Les Portes de la Nuit », « J’en ai marre de bosser dix mois sur un scenario pour me faire engueuler en dix lignes par un con de critique ». Tout est dit.

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