Au fil de ses albums, Brad Mehldau, l’un des pianistes de jazz les plus doués de sa génération, a démontré la nature protéiforme de son inspiration. S’il a su puiser dans sa formation classique (on rappellera que Brahms est, selon ses propres mots, le compositeur « le plus cher à son cœur » ) il a également intégré avec un succès incontestable dans son répertoire des éléments des scènes folk et rock en retravaillant, voir récréant, des compositions d’artistes tels que Nick Drake, Radiohead ou encore Stone Temple Pilots.
Avec le remarquable album Suite : April 2020 (que nous avions chroniqué ici) l’artiste était revenu à un style plus épuré sous format solo. Un interlude dicté par la période de confinement dans le contexte de la crise sanitaire. Ce nouveau disque, Jacob’s Ladder, s’inscrit, quant à lui, beaucoup plus dans la continuité du travail développé sur Finding Gabriel (2019), dans le concept narratif, avec ce même élan mystique, comme dans ce jazz en réinvention permanente, proposant une vision presque futuriste, offrant une grande diversité instrumentale et allant jusqu’à intégrer des lignes vocales. Si nous connaissions l’intérêt du pianiste pour Radiohead (sa version de « Exit Music (for a film) » est un joyau inégalé) nous étions loin de mesurer l’importance du rock progressif dans sa construction artistique. Et lorsque Brad Mehldau a annoncé avec Jacob’s Ladder son intention de rendre hommage à ce style, exhumant certains groupes de la première heure (Yes, Gentle Giant), s’attardant plus amplement sur cet autre géant du prog aux consonances hard rock (Rush) et allant jusqu’à mettre en lumière un groupe de metal progressif actuel (Periphery), notre cœur n’a fait qu’un bond et nos attentes en étaient d’autant exacerbées. Il faut dire qu’au-delà d’une réjouissante perspective musicale, cette intention célébrait également l’idée prégnante selon laquelle la musique est un grand Tout et que tous les styles musicaux n’en sont que des ramifications, d’influences en filiations multiples, ainsi que le confirmait récemment le pianiste « Le rock progressif a été pour moi la passerelle vers le style fusion de Miles Davis, Weather Report, Mahavishnu Orchestra et d’autres groupes. Et la découverte de ce style m’a, à son tour, permis une plus grande ouverture vers le jazz. Jazz et rock progressif avaient en commun de permettre (à l’artiste) de s’exprimer musicalement de manière beaucoup plus large et partagaient un niveau d’ambition plus élevé que la musique rock que je connaissais déjà ».
Jacob’s Ladder apparait comme la prise de risque majeure dans toute la carrière de Brad Mehldau et ce, même si Mehliana: Taming the Dragon et Finding Gabriel ont largement ouvert la voie et préparé avec succès les esprits. Malheureusement, cette fois-ci, le résultat n’est pas à la hauteur de nos espérances. Tout d’abord, son travail autour des deux morceaux de Rush n’apporte rien de bien marquant. Au mieux, « Tom Sawyer » qu’il étire sur 7 minutes est une curiosité de par toutes ces sonorités de Korg, Moog et Steinway, cet intéressant solo de saxo (en lieu et place des interventions du guitariste Alex Lifeson) et avec ce côté un peu free insufflé au morceau. On aurait aimé que l’artiste en profite pour apporter plus d’envergure aux parties vocales de Geddy Lee. Mais ici, à contrario, la prestation de Chris Thile est parfois à la limite du supportable. Quant à la batterie, cette version démontre qu’indépendamment du réel talent de Mark Guiliana, n’est pas le regretté Neil Peart qui veut. Sur « Jacob’s ladder« , décomposé en 3 mouvements, le pianiste prend plus de libertés. Mais si, sur la seconde partie (« Jacob’s Ladder II Song« ) la longue intro augure du meilleur, les soudaines notes électroniques retirent au morceau toute sa dimension épique et font disparaitre les lignes mélodiques. Sa relecture de « Cogs in Cogs » de Gentle Giant offre des variations intéressantes sur le premier et le troisième mouvement, conférant au morceau une plus grande subtilité soutenue par de belles sonorités Moog. Le second mouvement, calqué sur l’œuvre originelle, restitue l’influence de la musique médiévale et cette dimension polyphonique caractérisant l’oeuvre du groupe mais jamais ne crée ces tant attendues accélérations des battements du cœur. Sur « Vou correndo te encontrar / Racecar » inspiré par Periphery, l’artiste raccourcit cette fois l’oeuvre originelle de 10 bonnes minutes pour tenter d’en extraire la quintessence. Si l’écoute n’en est aucunement désagréable, il est en revanche difficile d’en retenir quoi que ce soit de mémorable. « Heaven« , inspiré par « Starship Trooper » de Yes, est le morceau le plus convaincant du lot avec ce parti pris d’une approche plus évanescente et plus légère que l’original. Le guitariste Pedro Martins parvient merveilleusement à garder intacte la magie des partitions de Steve Howe. Les diverses interventions vocales sont du plus bel effet, même si le chant de Becca Stevens ne peut égaler la voix unique et exceptionnelle de Jon Anderson. La dimension onirique du morceau est sublimée vers les 7 minutes 30 lorsque Brad Mehldau se retrouve seul face à son piano pour clôturer l’album.
Les compositions qui se distinguent le plus sont celles qui relèvent intégralement de sa propre création. En premier lieu, « Maybe as his skies are wide » qui ouvre l’album avec ces quelques mots en boucle extraits de « Tom Sawyer » ( « The world is, the world is. Love and life are deep. Maybe as his skies are wide”). Très éthéré et restituant l’ascension quasi mystique recherchée par le pianiste grâce notamment à la très belle voix de Luca Van Den Bossche. Puis, « (Entre’acte) Glam Perfume« , qui rappelle les plus grandes heures de Mehldau. La saisissante mélancolie du morceau est amplifiée par le chant céleste puis par les craquements évoquant le fantôme d’un vieux gramophone et l’écho de ces rires dans quelque manoir déserté mais baignant encore dans le distant parfum d’un bonheur révolu. Enfin, « Herr und Knecht« , autre composition personnelle de l’américain, s’impose comme le titre le plus déconcertant de cet album, nous plongeant avec réussite dans un jazz-rock très prog et technique, mené tambours battants et ponctué d’extraits d’un texte de Hegel scandé en allemand, ce qui confère au morceau des accents presque métal. Une réussite, même si l’on ne peut s’empêcher de mesurer ce qui sépare ce morceau du répertoire d’un Return To Forever ou, dans un style plus actuel, d’un Liquid Tension Experiment, tous plus inspirés et plus dynamiques.
Très clairement, ce disque dense et complexe continuera de diviser les fans du pianiste peu réceptifs à l’évolution actuelle de sa trajectoire musicale. Et malheureusement, je doute qu’il parvienne à les convaincre de pousser la porte de l’univers du rock progressif. Peut-être en aurait-il été autrement si Brad Mehldau avait porté son choix sur des groupes tels que King Crimson ou Soft Machine aux structures plus jazzy. Mais si Jacob’s Ladder ne tient pas cette promesse d’une élévation de la terre au ciel, c’est aussi sans doute parce que l’artiste n’a pas retrouvé pour ces relectures la formule magique qui lui avait permis de transcender les titres de Nick Drake ou de Radiohead et de nous donner à chaque fois le sentiment d’une oeuvre nouvelle nous faisant complètement oublier les versions originelles.
BRAD MEHLDAU – JACOB’S LADDER

Titre : Jacob’s Ladder
Artiste : Brad Mehldau
Date de sortie : 2022
Pays : États-Unis
Durée : –
Label : Nonesuch Records
Setlist
1. maybe as his skies are wide- 03:43
2. Herr und Knecht (Master and Slave) 07:47
3. (Entr’acte) Glam Perfume 05:44
4. Cogs in Cogs, pt. 1: Dance 04:11
5. Cogs in Cogs, Pt. II: Song 04:02
6. Cogs in Cogs, Pt. III: Double Fugue 04:30
7. Tom Sawyer 07:44
8. Vou correndo te encontrar / Racecar 05:05
9. Jacob’s Ladder, Pt. I: Liturgy 01:27
10. Jacob’s Ladder, Pt. II: Song 11:30
11. Jacob’s Ladder, Pt. III: Ladder 04:19
12. Heaven: I. All Once – II. Life Seeker – III. Würm – IV. Epilogue: It Was a Dream but I Carry It Still 10:07
Line-up
– Brad Mehldau / piano

Laisser un commentaire