Aaron Parks - Little Big II: Dreams Of A Mechanical Man
4.8TOP 2020

Dreams of a Mechanical Man annonce un réel virage dans la carrière du jeune pianiste Aaron Parks et constitue son album le plus réussi et le plus fascinant à date. Il nous offre ici, avec son quartet, un disque de jazz très avant-gardiste qui parvient à intégrer des éléments électro, rock et même progressifs pour venir enrichir l’esprit même du trio jazz et ce, avec un naturel déconcertant. Tout au long de ce disque d’une diversité exceptionnelle, le pianiste va beaucoup plus loin que sur ses précédentes réalisations, explorant des textures et des configurations musicales non conventionnelles  avec une insolente réussite.

Aaron Parks est originaire de Seattle. Il a rejoint New York et la Manhattan School of Music à l’âge de 16 ans dans les années 2000 et a eu notamment pour professeur le légendaire Kenny Barron. Son parcours professionnel alterne de nombreuses collaborations (avec, entre autres, le trompettiste Terence Blanchard et  le collectif James Farm ) et des albums en tant qu’artiste solo, depuis 2008, pour quelques labels somme toute prestigieux (Blue note et ECM) qui auront vu son écriture et son style évoluer comme s’affirmer progressivement.

Lorsque questionné sur ses influences en dehors de la sphère jazz, il cite volontiers Brian Eno ou Talk Talk (pionniers du mouvement post-rock). Et il insiste sur les liens et les prolongements naturels d’un style musical à un autre. « En écoutant attentivement, tu finis par déceler de quelle manière l’influence de Miles Davis se retrouve dans Talk Talk. Et tu commences à percevoir les ramifications entre tous ces styles et à comprendre qu’ils ne sont qu’une partie intégrante d’un même arbre musical ». Et Aaron Parks va au-delà des mots, comme l’illustre son nouvel opus.

D’ailleurs, afin de mener à bien son projet Little Big (dont Dreams of a Mechanical Man  est le second volet), Aaron Parks s’est entouré de musiciens qui sont, certes issus de la scène jazz new yorkaise, mais ont depuis évolué vers d’autres horizons musicaux par goût de l’expérimentation et de la découverte– notamment vers une scène plus rock et alternative. Si les qualités techniques des musiciens sont indéniables, ce qui frappe le plus, c’est cette extraordinaire cohésion d’ensemble. Little Big apparait comme un vrai groupe plutôt que comme le disque d’un artiste solo accompagné de musiciens. « C’est exactement cela que je voulais capturer; ce sentiment que tout le monde joue pour la musique elle-même et non pour des moments individuels de gloire ». Quant à Aaron Parks, sans délaisser le piano, il vient étoffer sa palette de sonorités grâce l’intervention d’un Fender Rhodes, d’un Wurlitzer, d’un vibraphone, d’un Glockenspiel ou encore de synthés. Et de confier «J’essaie d’avoir une main gauche qui soit éveillée, consciente et qui joue plus librement. Je pense que pendant longtemps j’ai eu en général une approche plus linéaire. Je suis aujourd’hui plus intéressé par le rythme, la texture et les couleurs ».

Cela nous donne un disque exceptionnel à plusieurs titres. Tout d’abord, de par la complexité comme la diversité des mesures, dont certaines complètement asymétriques (Attention Earthlings en 9 ou The Ongoing Pulse Of Isness  en 11). Exceptionnel également de par la richesse et la variété des orientations musicales poursuivies. Ainsi, de longues pièces musicales aériennes et ambitieuses (The Shadow and the self, The Ongoing Pulse of Isness,  Solace, Unknown) côtoient des morceaux plus directs aux structures plus épurées (Here, Friendo) et aux sonorités presque dissonantes (Where now). Les mélodies sont empreintes bien souvent d’une mélancolie profonde mais jamais exemptes d’espoir. La guitare de Greg Tuohey est absolument solaire tout au long de l’album. Quand elle ne prend pas le devant (bluesy et volubile sur My Mistake ou omniprésente sur Here ), ses discrètes interventions lumineuses magnifient à elle seule les morceaux, comme c’est le cas sur le majestueux Solace, l’une des réussites incontestées de cet album. Enfin, c’est encore dans les dernières minutes de ce disque qu’Aaron nous surprend une dernière fois, sur le remarquable final de Unknown, venant mêler avec audace des voix à des consonnances très classiques. Tout au long de cet époustouflant album, si des éléments musicaux font penser à Mehldau, pour son projet avec Marc Guiliana (assez flagrant sur la seconde partie de The Shadow and the Self), c’est l’ombre du Pat Metheny Group qui plane en arrière-plan, complétée çà et là par quelques références à EST. Et puis, furtivement, comme pour un hommage, les premières notes de Solace qui semblent évoquer la nostalgie de Home du regretté Michel Petrucciani.

Avec ce nouvel album, Dreams of a Mechanical ManAaron Parks se démarque singulièrement de la scène jazz actuelle et fait réellement un pas de géant, qui sait, inspiré peut-être par les mots du grand John Coltrane « Le vrai risque réside dans l’absence de changement. J’ai profondément besoin de ressentir que je suis à la recherche de quelque chose (de différent) ».

AARON PARKS – LITTLE BIG II: DREAMS OF A MECHANICAL MAN

Aaron Parks - Little Big II - Dreams Of A Mechanical Man (2020)

Titre : Little Big II: Dreams Of A Mechanical Man
Artiste : Aaron Parks

Date de sortie : 2020
Pays : États-Unis
Durée : –
Label : –

Setlist

Attention
Earthlings
Here
Solace
Friends
Is Anything Okay?
The Shadow and The Self
The Storyteller
My Mistake
The Ongoing Pulse of Isness
Where Now
Unknown

Line-up

– Aaron Parks: piano
– Greg Touhey: guitar
– David Ginyard: bass
– Tommy Crane: drums

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A propos de l'auteur

Stéphane Rousselot

C’est la découverte de la pochette de l’album « Killers » en 1981, ce rictus grimaçant dans les rues mal éclairées de l’East end londonien, œuvre de Derek Riggs, dessinateur attitré de la Vierge de Fer, qui fut à l’origine de mon parcours musical. Il me faudra toutefois attendre l’acquisition du single « Flight Of Icarus » en 1983 pour enfin découvrir la proposition musicale derrière l’illustration visuelle. C’est dans doute pour cela, qu’au-delà d’une passion pour un style musical, j’ai développé un goût prononcé pour l’iconographie et par extension, pour le soin apporté à présenter un album comme une œuvre globale. Un visuel, une musique, une narration – une parfaite invitation à des voyages immobiles fascinants. Du Heavy Metal au hard-rock plus globalement (dans toutes ses infinies composantes), en passant entre autres par le rock progressif, le jazz-rock, le trio-jazz, l’électro, le classique et sans oublier une certaine chanson française avec en premier lieu le grand Léo Ferré, poète post-moderne avant l’heure. De l’amour des mots est née une passion pour la littérature, des classiques contemporains (Montherlant, Gracq, Aragon) à l’anticipation (Serge Brussolo, l’auteur fétiche de mes nuits blanches avec sa contribution inestimable à la collection Fleuve Noir). Enfin, de la littérature au cinéma avec le plaisir à chaque fois renouvelé d’aller aux festivals de Gerardmer et Deauville chaque année. A l’heure de proposer ici quelques critiques d’albums ou autres, je garde à l’esprit la phrase de Prévert à Carné au sujet du film « Les Portes de la Nuit », « J’en ai marre de bosser dix mois sur un scenario pour me faire engueuler en dix lignes par un con de critique ». Tout est dit.

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