IQ
L’Alhambra, Paris, 25 septembre 2026
Texte & prhotos : Stéphane Rousselot

Quel bonheur que de retrouver IQ sur une scène française, un an après sa sublime prestation au ProgRockFest! L’occasion, surtout, de célébrer avec les Britanniques quarante-cinq années de bons et loyaux services rendus à la cause néo-prog. Un mouvement dont IQ s’est imposé comme l’une des figures incontournables, avec au compteur une douzaine d’albums studio d’une remarquable constance et une réputation scénique qui n’est plus à faire. Un parcours exemplaire qui trouve aujourd’hui un nouveau point d’orgue avec l’excellentissime Dominion, paru en 2025.

En guise de premier cadeau d’anniversaire, c’est Esthesis qui ouvre les festivités. La formation toulousaine, fondée par le claviériste et chanteur Aurélien Goude, compte déjà trois albums studio à son actif, auxquels il convient d’ajouter un premier fait d’armes, en format EP, paru en 2019. Avec l’unanimement célébré Out of Step, publié fin 2025, le groupe a accentué son virage vers des territoires plus contemporains, tout en restant fidèle à son ADN : un rock progressif d’une grande élégance, intégrant des éléments post-rock, art rock et ambient.

Esthesis ouvre judicieusement son set avec “Raising Hands (Part 2)”, extrait de son EP éponyme, une pièce engagée qui concentrait déjà en 2019 toute la richesse de son identité musicale, conjuguant atmosphères hypnotiques, contrastes rythmiques et riffs appuyés dans une esthétique très sombre, jusqu’à un très beau solo dont s’empare Rémi Geyer (qui a rejoint la formation en 2023, contribuant à en élargir encore les horizons musicaux).

Puis, c’est la dimension plus introspective et immersive de Out of Step qui est mise à l’honneur, avec tout d’abord “The Frame”, qui nous entraîne vers des rivages foncièrement mélancoliques. Dans une réelle continuité musicale et narrative, reprenant d’ailleurs le séquencement retenu sur l’album, les Toulousains poursuivent avec le court interlude instrumental “Fractured #1”, avant d’enchaîner sur “Out of Step”, aussi audacieux que nerveux. Le morceau distille une ambiance oppressante, portée par un groove vénéneux et des sonorités électroniques inquiétantes, dans un registre où le trip-hop côtoie les expérimentations industrielles pour mieux nous perdre dans un labyrinthe cauchemardesque, jeux de lumière à l’appui. Un enchaînement redoutablement efficace en live, qui fait grimper la tension d’un cran et joue habilement sur les variations de dynamique.

Un détour par le splendide Watching Worlds Collide (2022) avec “Amber”, une composition teintée de jazz, articulée autour d’une ligne de basse magnétique de Marc Anguill et dotée d’une couleur cinématographique évoquant les ambiances feutrées d’un film noir. Une respiration très mélodique, judicieusement placée dans le set et magnifiée par un nouveau solo inspiré de Rémi Geyer.

Retour ensuite à Out of Step avec l’épique “The Storm”, une fresque progressive de près de onze minutes qui s’ouvre sur un passage éthéré aux accents énigmatiques, avant que la section rythmique et la guitare, avec des sonorités rappelant l’intro du fameux “Disconnected, Pt. 2” de Fates Warning, n’entrent dans la danse. Elles accompagnent le dialogue vocal entre Aurélien Goude et Mathilde Collet, dont les voix se marient à merveille, pour progressivement gagner en intensité dans un crescendo quasi cathartique et une déflagration orageuse aux accents post-rock qui évoque cet autre groupe toulousain, Bruit ≤, dont nous vous recommandons au passage l’écoute du manifeste musical The Age of Ephemerality.

Si “No Soul to Sell”, extrait de The Awakening, plébiscité en 2020 par les lecteurs du magazine britannique PROG, partage avec “The Storm” cette capacité à alterner passages atmosphériques et déferlements électriques, avec notamment une parenthèse aérienne et intimiste de toute beauté à mi-parcours, ce morceau qui clôture le set joue davantage sur la puissance des riffs et une énergie frontale aux accents metal. Une manière de nous rappeler qu’Esthesis sait diablement faire parler la poudre lorsque la musique l’exige.

Deux ans après nous avoir fortement impressionnés au Ready For Prog de Toulouse, Esthesis confirme, avec une setlist d’une grande cohérence et une prestation scénique de haute tenue, avoir amplement dépassé le statut de simple espoir de la scène progressive française pour s’affirmer comme une formation avec laquelle il faudra désormais compter.

Lorsque la salle replonge dans une semi-pénombre, résonnent les premières notes de claviers de “Sacred Sound” (Dark Matter), qui installent d’emblée une atmosphère empreinte de solennité. Une entrée en matière hautement symbolique, sous la forme d’un prélude quasi cérémoniel aux deux heures de show auxquelles IQ s’apprête à nous convier, revisitant 45 ans d’une carrière exceptionnelle au fil d’un répertoire qui a su traverser les décennies sans jamais renier ses fondamentaux. À cette introduction majestueuse de Neil Durant aux claviers succèdent rapidement l’orgue et la section rythmique, qui donnent à la pièce toute sa dimension dramatique, faisant écho au texte, ce cri face à un monde en train de s’effacer, tout en lui conférant un souffle épique qui portera l’ensemble du concert.

La voix au phrasé unique de Peter Nicholls, parfaitement en place, semble peu affectée par le lichen du temps. Elle s’est même réellement bonifiée au fil des années, avec une richesse qui s’exprime pleinement dans les moments les plus calmes et les plus mélancoliques, comme le chanteur le démontrera tout au long de la soirée. Toujours aussi théâtral, avec justesse et mesure, il se montre également fort loquace, dans un français assez remarquable, dont il ne se départira que rarement. Il ira même jusqu’à traduire tous les titres des morceaux, avec cet humour typiquement anglais qui le caractérise. C’est ainsi qu’il annonce “From the Outside In” (The Road of Bones), “une chanson pour tous les vampires avec nous ce soir”, déclenchant une immédiate montée de tension au regard de ses riffs tranchants, de sa ligne de basse musclée et de son énergie rythmique communicative.

Avec “Far From Here” (Dominion), Peter Nicholls nous livre un premier moment poignant, évoquant la disparition des êtres qui nous sont chers. Le texte constitue un hommage personnel à sa mère, dans un effet miroir avec “The Darkest Hour”, sur Ever (1993), qui rendait hommage à son père. Nous avions eu le privilège de découvrir ce titre en avant-première à Paris, deux ans auparavant, lors du fabuleux concert du Café de la Danse, qui avait marqué les grandes retrouvailles d’IQ avec le public français après de longues années d’absence des scènes nationales. Treize minutes qui résument à merveille le savoir-faire des Britanniques, à l’image de cette transition entre une introduction intimiste et un développement instrumental construit autour d’un riff massif aux accents franchement prog-metal, sans jamais sacrifier à l’émotion de la pièce.

IQ ne fait pas l’impasse sur l’époque Paul Menel, nous invitant à redécouvrir “No Love Lost” (Nomzamo), morceau calibré pour la radio, dont la salle reprend en chœur le lumineux refrain, encouragée par un Peter Nicholls qui se réapproprie parfaitement ce titre. Une courte parenthèse bienvenue, avant notamment de retrouver les dix minutes de “Stronger Than Friction”, extrait de Frequency, un album joué dans son intégralité lors de l’une des deux soirées du ProgRockFest en 2025. Mais qui s’en plaindrait, au regard de la qualité de cette pièce, sublimée par son envolée finale (“Who’ll defy me now. And chase the lightning all too soon? What kind of mercy will you gain. Under the shadow of the moon?”) et illuminée par la guitare de Mike Holmes? Un musicien qui, comme nous ne cessons de le répéter, mérite amplement sa place au panthéon de la six-cordes, aux côtés des sieurs Gilmour, Latimer et Rothery. C’est sous un tonnerre d’applaudissements que Peter Nicholls présente ensuite ses compagnons de route, avant qu’IQ n’exhume des tréfonds du passé “Through the Corridors”, extrait de Tales from the Lush Attic, son tout premier disque, paru en 1983. Son enregistrement en cinq jours et son mastering aux mythiques studios Abbey Road avaient été, pour l’anecdote, entièrement financés par le père du batteur Paul Cook, pour la somme de 1 500 livres à l’époque, soit environ 8 000 euros actuels.

De Tales à Dominion, le saut est pour le moins quantique, mais il devient d’autant plus vertigineux lorsque Peter Nicholls annonce qu’IQ s’apprête à interpréter la monumentale fresque “The Unknown Door” (près de vingt-trois minutes), un titre encore jamais joué sur une scène française. La prise de risque est maximale au regard de la complexité de la pièce, et le chanteur nous prévient d’ailleurs que la concentration sera de mise. Quelques notes de cor aux accents solennels et majestueux, puis cette archive radiophonique laissant entendre la voix de Neville Chamberlain annonçant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne en 1939, et nous voici propulsés au cœur de l’une des œuvres les plus fascinantes du répertoire d’IQ. Un voyage immobile de toute beauté, porté par cet art du contraste dans lequel les Britanniques excellent, et qui nous entraîne, au gré d’arabesques musicales conjuguant avec une rare maîtrise virtuosité et sensibilité, des passages les plus délicats aux séquences les plus puissantes avec cette bluffante assise rythmique constituée de Paul Cook et Tim Esau. Mais au-delà de ses seules qualités musicales, “The Unknown Door” revêt ce soir, dans l’enceinte de l’Alhambra, une dimension hautement symbolique, nous rappelant que, loin de se reposer sur les lauriers d’un glorieux passé, IQ demeure capable, après 45 ans de carrière, d’écrire de nouveaux classiques. Et lorsque la fresque s’achève de manière presque évanescente, sur quelques accords de guitare acoustique et un chant posé, on peine à croire que vingt-trois minutes se sont déjà écoulées. Le privilège des grandes œuvres est sans doute de parvenir à suspendre le cours du temps…

Une version survitaminée de “Subterranea”, extrait du fabuleux double album du même titre (1997), ramène ensuite le concert vers une énergie plus immédiate, avec cette urgence qui en fait depuis longtemps l’un des morceaux les plus efficaces du groupe sur scène. Et le chanteur ne s’y trompe pas, faisant participer le public sur le refrain en tendant son micro vers une salle conquise. Puis “Leap of Faith” nous replonge dans Ever, ce chef-d’œuvre absolu d’IQ, traversé d’ombre et de lumière, qui avait marqué en 1993 le retour de Peter Nicholls au sein du combo. Cette déambulation dans les méandres de la mémoire, où les souvenirs d’enfance, les ombres du passé et la fuite inexorable du temps se confondent dans une même mélancolie, conserve intacte sa force sur scène. Paradoxalement, c’est lorsque les mots s’effacent pour laisser la musique prendre son envol que l’émotion nous étreint le plus intensément. S’ouvre alors une longue séquence instrumentale au cours de laquelle les claviers de Neil Durant dessinent de somptueuses spirales mélodiques tandis que Mike Holmes nous gratifie d’un solo magistral de plus de trois minutes, tour à tour fluide, lyrique et incandescent, comme si sa guitare cherchait désespérément à arracher au passé quelque chose que le temps menace d’emporter à jamais. Une merveille absolue !

En contrepoint habile, “Closer”, nouvel extrait de Frequency, nous enveloppe d’un halo de sérénité apaisante. Un choix d’autant plus pertinent qu’avec “Never Land”, la célébration prend une tout autre résonance. Le frontman dédie en effet cette magnifique composition de Dominion à Mark Westwood, ami proche du groupe et membre de longue date de son équipe, disparu quelques jours auparavant. Un hommage qui prend une dimension singulière à l’écoute d’un texte évoquant précisément la perte d’un être cher et cette manière dont les disparus continuent de nous accompagner, à travers les souvenirs, les lieux et autant d’infimes détails du quotidien qui ravivent leur présence. L’interprétation est d’une intensité rare, de celles qu’aucun artifice scénique ne saurait provoquer, portée par un chanteur profondément ému. Et cette musique que nous chérissons devient, l’espace de quelques minutes, une manière de défier l’absence et de faire revivre ceux qui nous ont quittés. “Never Land” est également une belle façon de conclure le concert, ramenant la musique à l’essentiel, c’est-à-dire à l’émotion pure, loin de toute démonstration ostentatoire et superflue.

Un seul et unique rappel, mais quel rappel ! IQ ne pouvait décemment nous quitter sur cette note mélancolique. Les Britanniques clôturent donc les festivités avec “The Wake”, véritable déflagration progressive qui nous ramène quarante ans en arrière, à l’un des albums clés du mouvement néo-progressif britannique. Un texte sombre, tourmenté, aux accents cauchemardesques, porté par une rythmique heavy, une guitare incisive et des claviers aux tonalités quasi liturgiques, le tout traversé par une urgence dramatique saisissante. Puissant et théâtral à souhait!

Merci, messieurs Nicholls, Holmes, Durant, Esau et Cook, pour cette splendide soirée et pour nous avoir emmenés, une fois de plus, “Further Away”. Merci également à Cédric Segal (Akayama Prod) pour l’organisation de cet événement. Enfin, merci à toutes celles et ceux qui se sont déplacés pour « soutenir la musique live », comme aime à le rappeler fréquemment Peter Nicholls.

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