Steven Wilson - Requiem for a Village
4.5TOP 2026

Il y a des albums dont on sait immédiatement qu’ils seront des marqueurs de l’année. On peut l’affirmer tout de go : Requiem for a Village est de cette trempe. Pour mieux cerner la chose, il faut replacer le neuvième album de Steven Wilson dans la trajectoire circonflexe du compositeur à l’intérieur du giron prog-rock couplé au statut franchement iconoclaste qu’il trimballe avec l’industrie « mainstream« . Entre Porcupine Tree, No-Man, Bass Communion, Blackfield ou Storm Corrosion (dont le retour prochain sur les platines est confirmé), le compositeur s’est imposé comme une figure de proue à la fois prolifique, une cinquantaine d’albums au compteur, et spécialiste d’un son dit « spatialisé » (Dolby Atmos pour les intimes) avec un travail estampillé sur des monuments signés Pink Floyd, Genesis, Yes, XTC, King Crimson et autres joyeusetés. De fait, sa réputation de perfectionniste n’est pas usurpée et son précédent album, The Overview, sorti il y a un peu plus d’un an, proposait un trip space-rock ripoliné à la fois musical et visuel de trois quarts d’heure. Un pur vertige cosmique dont il prend, comme à son habitude, le contrepied sur l’album qui nous intéresse ici, centré cette fois sur un petit village dans la campagne anglaise.

Retour sur Terre. Requiem for a Village nous transporte donc dans une communauté fictive, sans véritable nom, sans coordonnées géographiques, ni temporelles. Thème souvent abordé dans l’œuvre foisonnante de Wilson, ce dernier explore un microcosme insulaire en réaction directe à une époque saturée par la technologie et les réseaux sociaux :

« L’idée fondamentale de l’album est qu’il y a ce village qui n’existe pas vraiment. On ne le trouvera sur aucune carte, mais les gens sont toujours là… Cette communauté semble relativement coupée du monde… ne faisant pas partie de l’autoroute numérique. » – SW

 

Pour étayer son propos, le compositeur n’hésite pas à puiser dans le folk horror britannique des années 70 dont on retiendra notamment le film The Wicker Man (Robin Hardy, 1973), mais pas que, ainsi que les romans de M. R. James, Algernon Blackwood et les peintures champêtres de Stanley Spencer. Mais Wilson s’imprègne également des émissions de télévision en stop-motion, un poil surréalistes, avec lesquelles il a grandi : Bagpuss, Catweazle ou The Magic Roundabout. Les connaisseurs le savait amateur de cette technique, utilisée dans les clips de Jesse Cope « Drive Home », « The Raven that Refused to Sing » ou le chef-d’œuvre du genre « Routine ».

Une inquiétante étrangeté se dégage de tout cela.

Sous le calme idyllique de la campagne anglaise se cache, à l’instar de la série Le Prisonnier, elle aussi dans les bagages du compositeur, une atmosphère perverse et païenne : une terre gorgée de rémanence mémorielle, de façades en pierre inquiétantes, d’habitants étranges qui semblent faire partie du décor, de ce monde dont il paraît impossible de s’échapper, comme un malaise insidieux. Une folie contagieuse.

En faisant de cette idée son manifeste, Wilson abordera la conception même de son album avec l’envie d’échapper aux productions musicales automatisées par l’intelligence artificielle et les logiciels de correction de justesse et de rythme (Autotune, Beat Detective etc.) pour en revenir à ces gestes humains, imparfaits « où l’on voit les traces de doigts« . Une philosophie partagée par les studios d’animation Aardman auteurs de Wallace et Gromit et experts en… stop motion ! La boucle est bouclée.

« Je voulais revenir à un type de musique où l’on peut percevoir les empreintes digitales métaphoriques. Mettre l’accent sur les gestes humains et les imperfections musicales, des choses impossibles à créer avec des logiciels. » – SW

 

Steven Wilson construit son album comme un film. Un ruban magnétique entre rêve et cauchemar. En matérialisant le narratif autour de titres organiques, ciselés et parfois suffocants, Requiem for a Village déploie une musique-puzzle créative et aventureuse. Une gageure à l’heure du tout numérique où les aspérités se trouvent systématiquement gommées. En jouant sur de vieux synthétiseurs analogiques capricieux, un piano acoustique que le temps s’évertuait à désaccorder peu à peu et avec la volonté de ne pas rechercher la perfection, Steven Wilson lançait un pari contre nature à ses musiciens.

« L’un de mes mantras tout au long de l’album quand je travaillais avec Randy était : ‘N’accordons pas les instruments. Prenons-les délibérément et, s’ils sont un peu désaccordés, acceptons-le.’ » – SW

 

Lui-même n’hésite pas à s’essayer sur des instruments dont il ne maîtrise pas la pratique (violon, hautbois), afin d’amplifier des passages bizarroïdes comme la base rythmique de « On Chapel Slope ».

« Aborder la musique comme un idiot savant aux yeux grands ouverts… Je ne sais pas ce que je peux faire avec cet instrument, voyons si je peux en tirer quelque chose d’intéressant. » – SW

 

Rien qui ne parasite le message ni le voyage. Autour, l’équipe est soudée. Constituée des habitués Randy McStine (guitares) et Russell Holzman (batterie), complétée des voix de Katherine Priddy (chant) et du comédien David Tennant (aperçu dans la série cultev Docteur Who) pour la narration d’un texte signé Andy Partridge de XTC qui retrouve ici le goût pour la prestation théâtrale et radiophonique d’un Dylan Thomas (Under the Milk Wood, 1953).

Le storytelling au cœur du projet, Requiem for a Village ne s’économise aucun raccourci et doit se découvrir dans son intégralité. Dès son ouverture, posée, cinématographique, avec ses chœurs d’enfants, ses cloches d’église, sa guitare acoustique lentement désarticulée (« Swirl in a Lark’s Eye ») et ses paysages sonores ambiants, nous faisons partie de ce village, de cette histoire. En immersion.

En véritable labyrinthe sonique, l’ensemble prend tout son sens en téléscopant les genres : du métal expérimental avec la rythmique frénétique du morceau titre, du folk à la fois acoustique (« Murmuration », le sommet émotionnel du disque) et psychédélique (« The Same River Twice » en référence à Héraclite, quand même, et son célèbre paradoxe de ne pouvoir se baigner deux fois dans le même fleuve par la transformation incessante des êtres et des choses), du jazz (« Now Departing ») avec des improvisations qui appuient sur l’impossibilité de quitter ce curieux village, de l’atmosphérique (« Hiraeth ») ou de l’art-rock funèbre (« On Chapel Slope »)…

« Tu resteras avec nous. Comme les pierres. Pour toujours. » – SW

 

Mais l’album sait aussi respirer, avec la ballade pastorale totalement décontractée et aérée « A Basket of Bees » et l’interlude « Cursus Fingerprint » où le Mellotron fait des merveilles. Enfin, le triptyque final de près de onze minutes, cortiqué autour du symphonique « Great Green Map », de l’incisif « Wheel » (référence à la roue du temps et au cycle des saisons) et du posé « The Old God is Buried » achève de sortir l’album de sa chrysalide.

Le petit monde de Steven Wilson s’amuse. Une écoute attentive révèle d’innombrables richesses sonores et s’il ne cherche pas (ou plus) à tenter la mélodie immédiate, prégnante, pour se focaliser sur les sensations et provoquer des réactions, le compositeur construit son album sur les assemblages évocateurs de Grace for Drowning (2009), Deadwing (2005) Storm Corrosion (2014).

Les amateurs de prog-rock ne pourront lui reprocher de rejeter l’idée de triturer l’âme musicale du genre, les autres de jouer à désarçonner une nouvelle fois son auditoire de manière compulsive tant il en aura fait sa geste depuis le début de sa carrière.

De par son ADN théâtral et volontairement imparfait, et malgré le sentiment paradoxal de se sentir en terrain conquis de longue date, avec le son et les réflexes typiques de son compositeur, Requiem for a Village se révèle malgré tout une œuvre de pure exigence, fascinante, audacieuse et pour tout dire incontournable.

 

 

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À noter : la version Deluxe saura ravir les amateurs de complétude, avec un livre relié de presque 100 pages, quelques démos mais surtout la pièce maîtresse « Requiem for a Village – The Original Soundtrack » qui livre l’enregistrement complet de la chanson traditionnelle « The Cruel Sister » par Katherine Priddy. Cette suite intègre des idées initialement explorées et non retenues sur l’album final et leur permet de « respirer » pleinement. Avis aux amateurs.

STEVEN WILSON – REQUIEM FO A VILLAGE

Steven Wilson - Requiem for a Village (2026)

Titre : Requiem for a Village
Artiste : Steven Wilson

Date de sortie : 2026
Pays : Angleterre
Durée : 54’08
Label : Fiction Records

Setlist

1. Swirl In a Lark’s Eye (2:41)
2. Requiem for a Village (7:55)
3. The Same River Twice (3:23)
4. Now Departing (7:20)
5. Hiraeth (2:25)
6. On Chapel Slope (4:53)
7. Murmuration (7:15)
8. Cursus Fingerprint (2:41)
9. A Basket of Bees (4:32)
10. Great Green Map (5:08)
11. Wheel (3:55)
12. The Old God is Buried (2:00)

Bonus CD included with limited edition 3-disc + 96 page deluxe art-book (Earbook) version:

1. Low Requiem (2.41)
2. Requiem for a Village – demo version (9.11)
3. Born But Never Asked (4.09)
4. Steeple Song (2.42)
5. On Chapel Slope – Katherine Priddy version (5.57)
6. Valentinesque (4.55)
7. Requiem for a Village – The Original Soundtrack (17.09)

Line-up

– Steven Wilson / vocals, violin, oboe, drums, guitars, bass, keyboards, sampler, percussion, programming

With:
– David Tennant / narration
– Andy Partridge / narration
– Randy McStine / guitars
– Russell Holzman / drums (2,4,9,11)
– Katherine Priddy / vocals (7)

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