Entretien avec Chris Braide, auteur-compositeur, producteur et chanteur britannique de renom (deux nominations aux Grammy Awards et un Ivor Novello Award) dans le contexte de la sortie, le 25 septembre 2026, de Trauma, le sixième album de Downes Braide Association (DBA), conçu avec son alter ego, l’illustre claviériste britannique Geoff Downes (Yes, Asia, Buggles, Icon etc). Un nouveau diamant dans la discographie du duo, enveloppé dans un sublime écrin signé, une fois encore, Roger Dean. Un échange qui, comme toujours avec Chris Braide, se révèle passionnant et dépasse le pur exercice de style.
Nos remerciements tout d’abord bien évidemment à Chris Braide. Et également à Sharon Chevin (The Publicity Connection) pour avoir facilité cet entretien. Photos : Tina Korhonen.
Trauma est déjà le sixième album de DBA. Votre musique a beaucoup évolué au fil des années, sans jamais pour autant se départir de ce qui a forgé votre identité. Quand Geoff et toi avez commencé à travailler sur ce nouveau disque, aviez-vous déjà une direction musicale particulière en tête ?
CHRIS BRAIDE : Je crois que nous voulions une musique qui soit, d’une certaine manière, plus directe que sur le précédent album, en mettant un peu de côté la dimension pastorale (contemplative, bucolique et évocatrice de paysages, Ndlr) pour en accentuer le versant rock, plus frontal et plus incisif. Idem pour le propos. Cela dit, je ne pense pas que ce soit quelque chose que nous ayons réellement décidé à l’avance. L’album a simplement évolué dans cette direction de manière très naturelle.
En parlant de propos, les textes occupent une place centrale sur cet album et nous y reviendrons. Mais j’aimerais d’abord parler de la musique. DBA s’est toujours distingué par un réel équilibre entre des mélodies très immédiates et des morceaux progressifs plus amples. Est-ce un équilibre que vous cherchez consciemment à préserver ?
CHRIS BRAIDE : Il est certain que nous aimons les longs formats. Tu retrouves cette dimension dans le dernier titre de Halcyon Hymns (« Remembrance », Ndlr) et encore davantage avec le titre éponyme de Skyscraper Souls, qui était une véritable fresque musicale (18 minutes ! Et Chris pourrait aussi ajouter à cette liste « Beyond de Stars » de Celestial Songs ou tout simplement « Sunday News Suite » sur Pictures of You, Ndlr). Il est évident que nous avions envie d’explorer cette facette une fois de plus, sans pour autant que ce soit une décision actée à l’avance. D’ailleurs, si tu prends le titre « Lake of Memories », il a été envisagé au départ comme un morceau de 4 minutes et puis, progressivement, il s’est étoffé, intégrant de nouvelles idées, et a fini par prendre plus d’ampleur jusqu’à son final si particulier et ce, jusqu’à devenir ce qu’il est aujourd’hui.
J’aime beaucoup cette juxtaposition permanente dans votre musique entre des titres d’un format court et ces longues fresques dans lesquelles on peut véritablement s’immerger…
CHRIS BRAIDE : C’est ce avec quoi j’ai grandi. Quand j’étais jeune, tu avais bien souvent le 45 tours, un titre orienté format radio qui t’accrochait, et ensuite tu plongeais dans l’album, découvrais le reste et te disais : « Maintenant, les choses deviennent vraiment intéressantes » ! J’aime concevoir des disques de cette manière parce que, si je reste un immense fan de pop, j’aime tout autant les grandes pièces développées sur la durée (Chris avait partagé avec nous dans l’interview de 2023 ses influences éclectiques qui vont de Yes, Wings, Kate Bush à XTC ou Talk Talk, Ndlr).
La composition « Trauma » se situe presque entre les deux formats, puisque d’une durée de huit minutes
CHRIS BRAIDE : Oui. Et c’est un autre bon exemple de cette approche d’écriture non préméditée que nous avons, Geoff et moi. À l’inverse de « Lake of Memories », la composition « Trauma » a été légèrement raccourcie. Elle était sensiblement plus longue à l’origine. Nous avons coupé une partie du milieu, puis une partie de la fin, simplement parce que cela nous semblait émotionnellement beaucoup plus juste comme ça. Cela souligne également à quel point la manière dont on retravaille et assemble les éléments est aussi importante que le processus de création. Le public pourrait penser que le morceau fait 8 minutes parce que nous avons volontairement décidé qu’il devrait faire 8 minutes pour être « progressif ». Mais, comme tu l’as compris, nous ne travaillons pas comme ça. Pourquoi « Trauma » dure-t-il 8 minutes alors que « Lake of Memories » est presque deux fois plus long ? Tout simplement parce que ce sont les chansons elles-mêmes qui ont dicté leur propre durée.
L’une des particularités de DBA tient aussi au fait que vous composez tous les deux au clavier. Geoff a, par exemple, passé une grande partie de sa carrière à essentiellement collaborer avec des bassistes. Le fait d’être deux claviéristes modifie-t-il votre manière d’écrire ?
CHRIS BRAIDE : C’est ça qui est formidable, justement. Geoff est la seule personne avec laquelle j’écris dans cette configuration précise, c’est-à-dire à deux claviéristes. J’adore ses accords et c’est réciproque. Lorsqu’il m’envoie quelque chose, je sais à l’avance que cela va me plaire. Nous partageons un même langage et les claviers sont notre manière de dialoguer. La musique composée au clavier ne naît pas tout à fait de la même manière que celle écrite à la guitare. Prends Procol Harum, par exemple : on entend immédiatement que les claviers sont au cœur de leur musique, notamment dans les harmonies. Geoff et moi-même fonctionnons ensemble de manière très naturelle : je pars de ses idées, même sous forme de canevas, et je sais instinctivement quoi en faire et comment les développer. Pour prendre une analogie, il pose les fondations et je construis autour, ajoutant les murs, les fenêtres et le toit.
« Nous voulions accentuer le versant rock, plus frontal et plus incisif de notre musique dans cet album. » – Chris Braide
Trauma semble avoir été écrit en de multiples endroits : des États-Unis à la région anglaise du Gloucestershire en passant par le sud du pays de Galles… Ces différents environnements ont-ils laissé leur empreinte sur le disque ?
CHRIS BRAIDE : Oui. Et, pour faire le lien avec le titre du disque, les 5 dernières années ont été assez éprouvantes, dans le sens où ma vie a été très instable. Certaines des premières idées sont apparues lorsque je suis revenu en Angleterre en 2020. Une partie de ce qui allait devenir « Lake of Memories » a commencé à prendre forme cette année-là, alors que j’étais dans la région du West Sussex. Puis je suis reparti à Los Angeles en 2023. C’était un peu dingue comme rythme, mais j’avais des engagements à tenir. Je travaillais notamment avec Chaka Khan (chanteuse américaine de soul, funk et R&B dont l’un des titres les plus connus est “I’m Every Woman”, Ndlr) ainsi que plusieurs autres projets. Il aurait été impossible de mener tout cela à distance depuis l’Angleterre. Bref, pendant toute cette période, j’étais rarement chez moi. Voyager constamment peut être enivrant, mais cela signifie aussi vivre sans véritables repères. De ce point de vue, la réalisation de cet album s’est faite dans une période particulièrement difficile. Je pense que tout cela finit forcément par se retrouver dans la musique. Rien n’y est littéral, bien sûr, mais notre subconscient finit par invariablement écrire à notre place. L’autre conséquence inévitable est que ce disque a, du coup, pris plusieurs années. Trois ans, peut-être même quatre. C’est assez dingue lorsque l’on y pense…
Je mentionnais le pays de Galles car il m’a aussi semblé percevoir une influence celtique plus présente sur cet album. Je pense notamment à l’intro de « Love and Loss », à la fin de « King of Karma », mais aussi à l’emploi du mot gallois « hiraeth » dans les paroles. Était-ce quelque chose de conscient de ta part, ou plutôt instinctif ?
CHRIS BRAIDE : C’est intéressant, parce que ma famille a effectivement de fortes racines celtiques. Du côté de ma mère, elles sont ancrées dans l’ouest de l’Irlande, dans le comté de Mayo. Il y a plus d’une vingtaine d’années, voire davantage, lorsque je travaillais avec Desmond Child (auteur-compositeur américain, véritable usine à tubes pour Bon Jovi, Aerosmith, Kiss ou encore Alice Cooper, Ndlr) et que je jouais du piano lors de nos sessions d’écriture, il me répétait souvent : « Ça sonne tellement celtique » ! À l’époque, je ne voyais pas vraiment ce qu’il voulait dire. Je jouais simplement de manière instinctive, sans chercher à donner une couleur particulière à la musique. Mais lui percevait sans doute quelque chose dans cette façon très émotionnelle d’aborder le piano. Lorsque j’ai perdu ma mère il y a quelques années, j’ai commencé à m’intéresser davantage à son histoire. C’est étrange, mais on découvre parfois certaines choses sur quelqu’un seulement après sa disparition. Tout ce lien avec l’ouest de l’Irlande a alors pris une autre dimension pour moi. Et là encore, c’est peut-être le subconscient qui joue son rôle et te souffle « c’est une part de toi, laisse-la émerger librement et s’exprimer ». Certains de mes artistes irlandais préférés de tous les temps sont Microdisney (groupe irlandais de pop-rock alternative formé à Cork dans les années 1980, Ndlr) et Cathal Coughlan (chanteur et auteur irlandais, notamment connu pour Microdisney et The Fatima Mansions, Ndlr). Ils ont eu une immense influence sur moi. Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi. Je ressens simplement cette musique au plus profond.
Et ce mot si particulier, « hiraeth », évoque-t-il pour toi le mal du pays, ou quelque chose de plus vaste, lié à des personnes, à une part de soi ?
CHRIS BRAIDE : Tout cela à la fois, je pense. Un de mes amis à Los Angeles est gallois, alors je lui ai posé la question. Il a passé quarante minutes à tenter de m’expliquer ce mot (rires, Ndlr) ! C’est une notion très complexe. Mais, au fond, hiraeth renvoie au foyer, à cette quête de ce que signifie réellement « chez soi ». C’est quelque chose de presque insaisissable. Notre foyer, est-ce simplement quatre murs et un toit ? Pas vraiment, puisque tout cela peut disparaître. Alors où se trouve-t-il réellement ? Peut-être en nous. Cela peut être un lieu, bien sûr, mais aussi un souvenir. C’est toute la complexité de cette idée.
C’est une bonne transition pour parler des thèmes de l’album. Le titre lui-même, Trauma, laisse évidemment imaginer quelque chose de très sombre. Les textes abordent le deuil, les regrets, la solitude etc. Pourtant, pris dans son ensemble, l’album ne me paraît absolument pas déprimant. Je le trouve même, d’une certaine manière, profondément tourné vers la vie, presque exaltant.
CHRIS BRAIDE : Je suis d’accord. Je ne crois pas que ce soit un album qui verse dans le désespoir, même si les histoires qu’il raconte pourraient parfois le laisser penser. Pour moi, il y a même une forme de défi dans ce disque. Ces épreuves font partie de la vie. Prétendre qu’elles n’existent pas, c’est vivre sur une autre planète. Elles surviennent, il faut les traverser et tout dépend ensuite de la manière dont on choisit d’y répondre. La vie peut te frapper de bien des façons et chacun réagit différemment. Je crois que l’album confronte ces idées sans détourner le regard, avec une forme de résilience, voire presque de défi.

« Geoff et moi-même partageons le même langage et les claviers sont notre manière de dialoguer. » – Chris Braide
Cet équilibre émotionnel était-il important pour toi ?
CHRIS BRAIDE : Oui, énormément. Mon écriture a sans doute toujours eu quelque chose de cathartique. J’imagine que beaucoup d’auteurs diraient la même chose. Mais, sans vouloir aller vers des notions de développement personnel, j’aimerais aussi que ce que je raconte puisse toucher d’autres personnes, trouver un écho en elles et, peut-être, leur apporter quelque chose.
La notion du temps, comme quelque chose de précieux qui nous échappe, revient souvent dans les textes de ce disque. Mais c’était déjà aussi le cas, d’une certaine manière, dans un titre comme « Beyond the Stars ». Pourquoi ?
CHRIS BRAIDE : C’est vrai. Lorsque certains évènements t’arrivent dans la vie, cela devient encore plus évident. J’ai perdu l’un de mes parents, mes enfants entrent maintenant dans l’âge adulte… Toutes ces étapes agissent comme des memento mori et nous rappellent simplement que le temps passe et que nous sommes tous mortels. C’est probablement cela que j’essaie de dire. Et, là encore, je ne trouve pas cela déprimant, d’autant que le corollaire est, lui, positif : cette prise de conscience que chaque instant compte et qu’il convient justement de ne rien gaspiller. J’ai d’ailleurs étrangement toujours été assez sensible à cette idée, dès mon plus jeune âge.
Savoir que notre temps est compté devrait sans doute changer notre manière de vivre le présent. C’est une idée très prégnante du philosophe Heidegger. Mais en écoutant le titre « I Wish I’d Known« , une autre question se pose : sommes-nous vraiment capables de mesurer la valeur d’un instant au moment même où nous le vivons ?
CHRIS BRAIDE : Nous pouvons tous regarder en arrière et nous dire : « Maintenant, je comprends ce que cela voulait dire, je vois où tout cela me menait ». Sur le moment, nous n’avions simplement pas assez de recul. Je suppose que c’est aussi le bénéfice de l’âge, qui apporte notamment une meilleure compréhension de soi. Et peut-être qu’à mon âge, on commence enfin à savoir un peu mieux qui l’on est. C’est aussi ce que raconte « I Wish I’d Known », qui n’est pas vraiment une chanson sur le regret, mais plutôt sur le chemin parcouru.
Dans le titre éponyme de cet album, une phrase ressort particulièrement : « You are not your trauma ». Pourtant, beaucoup de chansons de ce disque restent marquées par le passé. Peut-on vraiment parvenir à s’en libérer ?
CHRIS BRAIDE : Oui, je le crois. Mais cela demande un travail permanent. Certaines personnes ne sont pas prêtes à s’y atteler. D’autres ne perçoivent même pas ce qui se joue en elles. On peut mener une vie tout à fait normale, réussir, briller en société, tout en restant aveugle à ce qui se passe réellement en soi. Et tant qu’on n’en prend pas conscience, on reste prisonnier des mêmes schémas. Mais on n’est pas condamné à rester prisonnier de ce passé. C’est précisément ce que dit « Trauma » : ce qui nous est arrivé ne détermine pas entièrement, ou ne résume pas, qui nous sommes. Depuis l’enfance, le regard des autres contribue à façonner l’image que nous avons de nous-mêmes, qu’il s’agisse de nos parents, de nos enseignants ou de la société. À force, on finit par se dire : « Voilà qui je suis, je ne peux pas être autrement ». Mais cette image n’est pas toujours vraiment la nôtre. Elle vient parfois simplement de ce que les autres ont vu, ou voulu voir, en nous.
Et l’amour serait-il alors la réponse que l’album apporte à ces épreuves ? Ou serait-ce trop simple ?
CHRIS BRAIDE : Non, je pense fermement que l’amour est la réponse. John Lennon l’a dit un jour : l’amour est probablement la réponse à toutes nos blessures (Dans « Mind Games » » en 1973, il écrit : « Love is the answer », Ndlr). Mais l’acceptation de soi est tout aussi importante. Tout commence par soi-même. Et cela nous ramène également à cette idée de conscience qui peut sembler un peu new age, ce « aimez-vous vous-même », ou égocentrique. Pourtant ce n’est pas le cas.
Tu abordes dans ce disque des thèmes parfois très douloureux, mais sans jamais tomber dans l’apitoiement. Existe-t-il pour toi une ligne à ne pas franchir entre la sincérité émotionnelle et une forme de complaisance ?
CHRIS BRAIDE : Absolument. Ce n’est pas une narration centrée sur « moi, moi et moi » (rires, Ndlr). Je ne suis qu’une personne parmi des milliards. Ce que je traverse, beaucoup d’autres le vivent aussi. Il y a cette phrase que j’aime beaucoup : « Nous sommes des êtres spirituels vivant une expérience humaine », ou quelque chose en ces termes. Cela correspond assez bien à ce que je ressens. Je vis les choses de mon point de vue bien sûr, mais au fond je parle simplement de ce que nous traversons tous. Il n’y a donc pas de place pour l’apitoiement. Au contraire, écrire sur ces choses m’aide à m’en libérer. Si l’on pense pouvoir traverser toute une vie sans connaître l’adversité, c’est soit qu’on se ment à soi-même, soit qu’on ne vit pas vraiment. Et les épreuves que la vie nous impose peuvent aussi, avec le temps, ouvrir la voie à des choses extraordinaires, fort heureusement.
Parlons maintenant des nombreuses collaborations qui viennent enrichir le disque. Et commençons par cette courte mais bouleversante narration au début de « Wherever You Are Now ». Le texte est magnifique et la voix très émouvante…
CHRIS BRAIDE : Le texte est d’Andy Partridge (qui récemment a aussi collaboré avec Steven Wilson sur the Overview mais également sur son nouvel album Requiem for a Village, Ndlr), qui est un artiste qui a eu une énorme influence sur moi. Il avait déjà contribué au disque Skyscraper Souls et l’idée qu’il contribue de nouveau à cet album me plaisait beaucoup. Il a écrit un court poème sur la perte d’un être cher que j’ai trouvé splendide. Je lui ai demandé s’il accepterait de le lire lui-même. Il m’a répondu qu’il allait y réfléchir. Deux jours plus tard, il m’a répondu qu’il préférait finalement ne pas le lire lui-même, qu’il n’aimait pas sa voix et craignait qu’elle ne desserve le texte, suggérant plutôt de demander à quelqu’un d’autre. J’ai alors pensé à Delilah, qui est notre filleule. Elle a une voix magnifique, très posée, très pure. Et au final je trouve qu’elle a fait un travail remarquable.

« Toutes les épreuves relatées dans le disque font partie de la vie. Prétendre qu’elles n’existent pas, c’est vivre sur une autre planète. » – Chris Braide
Absolument, une intro réellement poignante. Poursuivons sur les collaborations. Il y a bien dans le livret du disque de remarquables poèmes de Barney Ashton-Bullock, mais pas de contribution cette fois dans morceaux eux-mêmes…
CHRIS BRAIDE : Effectivement, cet album ne comporte pas de narration contrairement aux trois précédents et ce, même si Barney a écrit plusieurs poèmes que l’on retrouve dans le livret, ainsi que tu le rappelles. Sache que nous avons toutefois fait des essais avec les narrations de Barney. Il existe d’ailleurs une version de l’album avec Barney. Mais j’ai finalement décidé de ne pas utiliser ces narrations. Disons qu’indépendamment de la qualité incroyable des poèmes, je trouvais que ça ne fonctionnait pas cette fois-ci. J’avais l’impression que la narration répétait ce que les chansons avaient déjà dit. À la fin d’une chanson, lorsque la narration prenait le relais, aussi extraordinaire soit-elle, j’avais parfois le sentiment qu’elle rompait quelque chose. Tu vois ce moment où un morceau s’achève, disparaît peu à peu et te laisse presque suspendu ? Comme ce que tu peux ressentir à la fin d’un film ? Eh bien, je tenais à préserver cet instant, plutôt que le surcharger avec de la narration. Je lui ai expliqué et il l’a parfaitement compris.
Dean Johnson signe lui aussi un poème. Il y évoque notamment cette idée que lorsqu’une personne meurt ou disparaît de notre vie, une part de nous-mêmes disparaît avec elle. Là encore, je trouve cela particulièrement émouvant.
CHRIS BRAIDE : Il a réalisé un travail exceptionnel. Sache que Dean avait également enregistré sa narration, mais j’ai finalement choisi, là aussi, de ne conserver le texte que dans le livret. Je pense que cela fonctionne mieux ainsi.
Vous avez sorti un album ensemble très récemment, The Upside. Comment est née votre collaboration ?
CHRIS BRAIDE : Je connais Dean depuis la fin des années 90. Tout a commencé grâce à Chris Difford (guitariste auteur-compositeur du groupe britannique Squeeze, fondé dans les années 1970 avec une orientation pop rock britannique très mélodique, Ndlr). En 1997, Chris m’avait invité à une semaine d’écriture à Huntsham Court, dans le Devon. Dean travaillait également avec lui sur autre chose. Je ne le connaissais pas. Nous nous sommes retrouvés dans cette sorte de grande session d’écriture, entourés de tous ces anciens musiciens pop des années 80. Dean vient de Birkenhead, moi de Warrington. Cette origine commune du nord de l’Angleterre a créé entre nous une proximité et une complicité presque immédiates. Dean est un parolier remarquable, mais aussi quelqu’un de très lucide, très sensible à ce qui l’entoure. J’aime m’entourer de personnes qui ont cette même perception du monde. Je ne dis pas cela de manière prétentieuse. Être à ce point réceptif peut d’ailleurs être franchement épuisant (rires, Ndlr). Mais quand on fonctionne ainsi, on reconnaît assez vite ceux qui voient le monde de la même manière. On peut appeler cela être spirituellement éveillé, ou autrement. Peu importe. Dean, lui, comprend cela instinctivement. Il n’a jamais été dupe des illusions de l’industrie musicale, et c’est quelque chose que j’ai toujours beaucoup aimé chez lui. Mais surtout, c’est un formidable auteur. Et il est extrêmement drôle, parce qu’il vient de Liverpool (rires, Ndlr). Cela aussi, ça compte !
The Upside était-il votre premier album ensemble ?
CHRIS BRAIDE : Non. Nous avions enregistré auparavant un album intitulé Stone Cold Grace. The Upside a en réalité près de vingt ans, c’est une histoire compliquée ! Tout avait été écrit et enregistré aux Townhouse Studios (mythiques studios londoniens, Ndlr) juste avant leur fermeture. L’album était terminé et, curieusement, nous ne l’avons tout simplement pas sorti. Nous sommes passés à autre chose, je suis parti aux États-Unis et j’ai finalement vécu là-bas pendant quinze ans. L’album a été mis de côté. Mais nous ne l’avons jamais oublié. Certaines chansons de ce disque, notamment « Wild Honey Hair », comptent selon moi parmi les meilleures choses que j’aie jamais écrites. Revoir Dean après toutes ces années a été quelque chose de très fort. Peut-être avions-nous simplement besoin de suivre chacun notre chemin avant de revenir à cet album. Et c’est ainsi que nous avons convenu de terminer The Upside. Parfois, un disque n’est simplement pas prêt, ou ce n’est pas encore le bon moment. On en plaisante encore en disant que The Upside est un peu notre Smile, en référence aux Beach Boys (rappel : Smile devait être un album très ambitieux des Beach Boys dans les années 1960, mais il est resté inachevé pendant des décennies avant d’être largement reconstitué et publié plus tard sous différentes formes, Ndlr).
Autre contribution qui me réjouit énormément : celle de Marc Almond (Soft Cell), qui chante à nouveau sur l’album en duo avec toi sur « Juliet ». Peut-on désormais le considérer comme un membre quasi permanent de DBA ?
CHRIS BRAIDE : Oui !! Marc se décrit même comme le membre invisible de DBA. Il est fantastique. Il aime réellement la musique. Il ne raisonne pas en termes de statut, de cachet ou de maison de disques. Ce qui compte pour lui, c’est la musique, exactement comme pour Geoff et moi. Pour « Juliet », j’avais enregistré une version avec ma propre voix. Elle fonctionnait parfaitement mais je me suis dit que ce serait formidable que Marc entende la chanson. Je la lui ai envoyée en lui précisant qu’il n’y avait aucune pression, qu’il n’était évidemment pas obligé de chanter une fois de plus sur un morceau de DBA. Il m’a immédiatement répondu qu’il voulait absolument y participer ! Je lui avais dit que la chanson pourrait lui plaire parce qu’elle parle d’une meurtrière. Marc possède ce côté sombre, d’un point de vue théâtral, bien sûr (rires, Ndlr). Le sujet lui a beaucoup plu et je trouve son interprétation excellente.
Lorsque tu fais entrer dans l’univers de DBA un chanteur tel que Marc Almond, dois-tu adapter la chanson à sa voix ou lui donnes-tu simplement le morceau en lui disant : « Voilà, à toi de jouer » ?
CHRIS BRAIDE : C’est exactement ce que j’ai fait. Je lui ai envoyé la chanson telle qu’elle était, simplement avec ma voix à la place de la sienne. Et Marc n’est pas quelqu’un qui te dira qu’il adore quelque chose si ce n’est pas le cas. Il te répondra très poliment : « Oui, très sympa » et passera à autre chose. Mais là, il m’a immédiatement dit: « J’adore le morceau ». Il disposait de quelques heures de studio à Londres et il l’a enregistré aussitôt. Nous avions déjà fait ensemble un album intitulé The Velvet Trail (2015, album de pop élégante, mélodique et théâtrale, où les orchestrations soignées de Chris Braide mettent en valeur la voix très expressive de Marc Almond, Ndlr). Cela avait été une véritable rencontre entre deux sensibilités musicales. J’étais moi-même un grand fan de Soft Cell. Et sache que Marc est un immense amateur de rock progressif. Il adore Van der Graaf Generator, par exemple. Je pense que cela va surprendre nombre de vos lecteurs (dans le mille, Ndlr).

« Nous pouvons travailler presque comme les artistes le faisaient dans les années 70, avec une liberté artistique totale. » – Chris Braide
Dernière collaboration de l’album, même si elle est plus brève : Emmi (chanteuse britannico-australienne, évoluant entre pop et soul, remarquée notamment par Taylor Swift, Ndlr). Comment vos chemins se sont-ils croisés ?
CHRIS BRAIDE : Nous nous sommes rencontrés à Los Angeles. Emmi travaillait avec différents auteurs. Elle avait fait des choses avec Zedd (nom de scène d’Anton Zaslavski, figure majeure de la pop électronique, Ndlr) et, je crois, également avec David Guetta. Elle possède une voix formidable et développait parallèlement son propre projet artistique. Nous nous sommes retrouvés ensemble en session et le courant est très bien passé entre nous. Après quelques séances, je lui ai dit : « J’ai une chanson qui n’a absolument rien à voir avec ce que nous faisons ensemble en ce moment. Elle s’inscrit davantage dans l’esprit de « Don’t Give Up » de Peter Gabriel et Kate Bush ». J’avais déjà enregistré la voix principale, puis cette partie en falsetto dans le refrain. Et je me suis dit que je ne devrais pas chanter les deux personnages et que cette partie devait être chantée par une femme. Elle m’a demandé de lui envoyer la chanson puis m’a répondu : « Je m’en occupe tout de suite. Donne-moi une heure ». Elle l’a enregistrée très rapidement, depuis chez elle, à New York, je crois. Elle est formidable.
À vrai dire, je me suis même demandé pourquoi elle ne chantait pas davantage sur le morceau. On sent immédiatement le potentiel de sa voix.
CHRIS BRAIDE : Oui, c’est vrai. Je cherchais surtout cette sensation que l’on retrouve dans « Don’t Give Up ». C’est une chanson tellement belle. L’arrivée de la voix de Kate Bush est absolument envoûtante. Je voulais retrouver quelque chose de cet ordre-là plutôt qu’une immense performance vocale théâtrale. Quelque chose de plus tendre, presque comme une autre partie de la psyché.
J’ai récemment interviewé Geoff au sujet d’Asia et nous avons évidemment parlé de tournée. À un moment, je me suis dit : DBA possède maintenant six albums magnifiques. Vous avez donné quelques concerts au Royaume-Uni, mais quand allons-nous enfin pouvoir vous voir véritablement sur scène ?
CHRIS BRAIDE : Je ne sais pas vraiment. La question du live est difficile. C’est un peu le sujet qui revient toujours sur la table mais que personne n’aborde vraiment ! Cette question revient constamment d’autant que nous cochons quasiment toutes les cases : nous avons de bons singles, les albums sont très bien reçus, les critiques sont excellentes, nous avons de belles vidéos, Roger Dean réalise les pochettes… et pour autant nous ne nous produisons pas sur scène. Tout le monde nous demande : « Pourquoi » ? Nous en parlions avec Geoff pas plus tard qu’hier lors d’une interview conjointe. La réalité, c’est que lorsqu’Asia ou Yes partent en tournée, ils peuvent compter sur un public fidèle depuis des décennies. Ils savent qu’il sera au rendez-vous et, économiquement, cela rend les tournées viables. Monter une tournée DBA autour de nos 6 albums nous demanderait d’abord de constituer un groupe, d’organiser toute la logistique, de répéter énormément. Et puis, même si nous ne voulons pas forcément jouer dans des petits clubs, serait-ce vraiment réaliste d’envisager le Royal Albert Hall ? J’aime être sur scène. Marc et moi allons d’ailleurs probablement faire quelques concerts l’année prochaine. Mais je crois que le studio est vraiment le lieu où je fais le plus la différence. Je crois que l’écriture de chansons est ce que je fais le mieux. J’aime aussi construire un album, le produire, lui donner sa forme et le mener jusqu’au bout. Quelqu’un m’a dit un jour que j’étais quelqu’un menait à leur terme tous ses projets (une réelle qualité, Ndlr), et je crois que c’est assez juste. La scène demande tout autre chose, une autre discipline, une autre façon de fonctionner. Je ne sais pas si je serais capable de quitter complètement cet état d’esprit de studio pour partir plusieurs mois en tournée. Je pense que le studio finirait par trop me manquer.
Geoff me confiait justement que DBA lui tenait particulièrement à cœur, et que c’était un projet vers lequel il revenait toujours avec le même plaisir. Est-ce finalement cela, le secret de l’authenticité du groupe ? Deux artistes accomplis qui se retrouvent pour créer exactement la musique qu’ils ont envie de faire ?
CHRIS BRAIDE : Je crois que oui. Nous n’avons pas besoin de DBA pour gagner notre vie. C’est presque un cadeau que nous nous faisons, un luxe que nous nous accordons. DBA est arrivé à un certain moment de nos vies où nous en avions besoin tous les deux. C’est une sorte de lumière, sans vouloir tomber dans le cliché. Quelque chose qui est réellement venu éclairer l’obscurité. Ce projet existe toujours, cela fait maintenant quinze ans, et c’est extraordinaire.
Il arrive parfois, en découvrant un disque, que l’on entende presque trop l’intention de l’artiste derrière la musique. Avec DBA, tout semble très naturel. Rien ne paraît forcé.
CHRIS BRAIDE : Je suis vraiment heureux que tu le ressentes ainsi, parce que c’est exactement dans cet esprit que nous réalisons nos albums. C’est aussi pour cela qu’ils nous prennent autant de temps (rires, Ndlr). Autrefois, avec les grandes maisons de disques, les choses fonctionnaient très différemment. Je donnais justement cet exemple récemment : si nous avions été signés par une major il y a trente ans, elle aurait probablement pris un morceau comme « Wonderland » ou « Hello, Hello » et nous aurait dit : « Très bien, merci, maintenant il nous en faut huit autres comme celui-là ». Les responsables des grandes maisons de disques ne comprennent toujours pas cette manière de travailler. Aujourd’hui, d’une certaine manière, nous pouvons travailler presque comme les artistes le faisaient dans les années 70. Et c’est quelque chose de magnifique. Je suis profondément reconnaissant de disposer de cette liberté lorsque nous faisons ces disques. Une liberté artistique totale.
Pour terminer, quels sont tes projets immédiats ?
CHRIS BRAIDE : Je viens de terminer un morceau de Chaka Khan avec Lenny Kravitz, ce qui était évidemment très enthousiasmant. Je viens également d’achever la production d’une artiste appelée Kali Uchis (chanteuse américano-colombienne, connue pour un style mêlant R&B, soul, pop et influences latines, Ndlr). Et je travaille maintenant sur un projet avec Dave Bainbridge, qui est bien sûr le guitariste de DBA, entre autres (voir la chronique du dernier album solo de Dave sur ce site, Ndlr). Pour l’instant, nous avons sept titres et cela ressemble donc à un EP, mais je ne sais pas encore si cela ne finira pas par devenir un album. C’est un véritable projet à deux, presque un dialogue entre mon écriture et ma voix d’un côté, et son jeu de guitare de l’autre. Sa guitare est d’ailleurs presque une voix en elle-même. Et son jeu me sidère, il en émane quelque chose de presque divin. Cette idée d’un projet construit à parts égales nous a tout de suite séduits. Nous sommes en plein travail actuellement et le résultat est vraiment prometteur.
Merci Chris de cet échange passionnant et de ce nouveau disque de DBA absolument fabuleux. À très bientôt !
Une interview réalisée via Zoom le 2 septembre 2026 par Stéphane Rousselot.


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