Asia - Indigo
4.8TOP 2026

Pari non seulement réussi pour Geoff Downes, mais tenu haut la main. Et les fans d’ASIA peuvent doublement se réjouir :si le claviériste britannique nous convie avec Indigo à un retour assumé aux fondamentaux de l’identité du groupe, animé par la volonté de faire vivre l’héritage de cette légende des années 80, il évite avec cette nouvelle incarnation l’écueil d’une reconstitution figée du passé et ouvre à contrario de nouveaux horizons pour notre plus grand bonheur.

Ce disque qui se révèle de plus en plus addictif à chaque écoute, nous permet d’abord de retrouver tout ce qui a fait la gloire d’ASIA, à savoir la virtuosité du rock progressif ultra-condensée dans des compositions accessibles, intensément mélodiques et aux refrains accrocheurs. Une formule que viennent magnifier les claviers élégants et immédiatement reconnaissables de Geoff Downes, donnant à l’ensemble ses splendides reliefs harmoniques et cette inflexion épique inscrite au cœur même du langage du groupe.

Mais ce qui distingue véritablement cet album, y compris de certaines productions plus tardives du combo, tient tout d’abord dans l’apport décisif de John Mitchell et Virgil Donati.  Le guitariste et le batteur ancrent le son du groupe dans des tonalités plus en phase avec les codes de notre époque et en musclent l’ossature, sans jamais en altérer l’ADN. À cet égard, le choix de Steve Howe et Carl Palmer, deux figures tutélaires du carré magique originel, de ne pas participer à cette nouvelle résurrection aura peut-être, paradoxalement, permis à la formation de se réinventer plus librement.

Là où Steve Howe brillait par sa finesse, son éclectisme et son inventivité, John Mitchell ne cesse de surprendre par ses solos fluides, avec ses longues envolées lyriques qui épousent parfaitement les couleurs d’ASIA tout en leur donnant davantage de mordant. Sa technique irréprochable, jamais ostentatoire, privilégie le phrasé et un ample vibrato, parfois légèrement gilmourien, et contribue largement à préserver la crédibilité artistique de cette nouvelle formation. Même constat derrière les fûts. Là où Carl Palmer apportait du relief à travers un style volontiers théâtral et orchestral, Virgil Donati,maître de la polyrythmie et nourri d’une solide culture jazz-fusion, se montre ici éblouissant (ceux et celles qui voudraient mesurer l’étendue de son vocabulaire pourront se replonger dans l’univers de Planet X et notamment les partitions infernales de MoonBabies, summum du syncrétisme musical). Dans ASIA, le batteur insuffle une précision millimétrique, une sophistication rythmique nouvelle et un surcroît de puissance qui propulse littéralement les compositions. À l’image de Carl Palmer, volontairement plus spectaculaire encore au sein d’ELP, il sait toutefois jouer ici avec plus de retenue, à l’exception notable de sa prestation sur la composition éponyme de l’album.

Quant à Harry Whitley, quatrième membre de cette nouvelle incarnation et partenaire de choix de Geoff Downes pour l’écriture, sa voix grave et chaude entretient une proximité immédiate avec celle du regretté John Wetton tout en affirmant sa propre personnalité. Si John Wetton possédait cette qualité rare de savoir contenir l’émotion sans jamais l’atténuer, ce qui conférait aux chansons d’ASIA une gravité particulière, le timbre du nouveau frontman, plus souple dans le haut du registre, se prête quant à lui à merveille à l’ampleur des refrains et donne à cette nouvelle incarnation une énergie indéniable.

“The Traveller (Into the Light)” constitue une entrée en matière phénoménale, trouvant d’emblée cet équilibre entre puissance et mélodie qui définit si bien l’esthétique d’ASIA, de l’introduction solennelle aux claviers au refrain lumineux, jusqu’à l’expressif solo de guitare. De nombreuses compositions prolongent cet élan : “Night and Day” possède tout d’un autre single en puissance, avec en prime, juste après le refrain, un clin d’œil instrumental à “Time Again”. “Life in the Sun” séduit d’abord par son démarrage très mélodique signé John Mitchell avant de s’ouvrir sur un refrain aux accents fortement wettoniens, notamment sur ce « A better place for me and you / Un monde meilleur pour toi et moi ». Enfin, “Arcadia”, autre grande réussite du disque, se pare d’une intro cinématique et déploie un refrain marquant dans la grande tradition d’ASIA, nous offrant par la même occasion une superbe envolée de Harry Whitley qui donne au morceau toute sa dimension dramatique (« If there is a road that lies beyond the dark, where the broken hearts are saved, Arcadia / S’il existe un chemin par-delà des ténèbres, où les cœurs meurtris trouvent leur salut, Arcadia »). A noter que cette référence à l’Arcadie grecque, havre de paix idéalisé à l’écart du monde, remonte chez ASIA aux années 80, puisqu’elle avait d’abord été envisagée comme titre de leur troisième album avant que le groupe n’opte finalement pour Astra.

La veine plus AOR d’ASIA s’exprime entre autres dans “Is This the Life”, que l’on doit essentiellement à John Mitchell, morceau magnifiquement calibré que vient illuminer un break solaire (« I will not fade away  / Je ne sombrerai pas dans l’oubli »). Elle s’affirme davantage encore en format ballade sur “Change of Heart”, avec des consonances franchement pop dans l’esprit d’un “The Last to Know”, coécrite avec Chris Braide (complice du claviériste au sein de l’excellent Downes Braide Association) ou semi-ballade plus sophistiquée avec “Echo of You” et son final au tempo enlevé, et plus encore avec “Valencia (The Ghost Ship)”, inspiré par un drame maritime du début du 20ème siècle. Enfin, se distingue également le mélancolique et vaporeux “Chesapeake Bay”, issu des dernières sessions d’écriture avec John Wetton et délicatement ornementé par la guitare d’un invité de marque, Steve Howe.

Mais la plus grande surprise d’Indigo demeure sans conteste “Tattoo Indigo”. Cette pièce progressive d’environ douze minutes, articulée en trois parties, adresse un superbe pied de nez à ceux qui, dès 1982, refusaient à ASIA toute crédibilité progressive, parfois sans même avoir écouté l’album éponyme du groupe dans son intégralité. La première section, entièrement instrumentale et d’une réelle complexité, renoue avec tous les marqueurs du genre. Les échappées de Geoff Downes y sont soutenues par un Virgil Donati absolument impérial et par le jeu incandescent de John Mitchell. La musique passe alors de tonalités solaires, emportées dans une cavalcade héroïque, à des climats beaucoup plus sombres lorsque le tempo se resserre et que la tension s’installe. La deuxième partie laisse davantage d’espace au chanteur qui retrouve cette sombre mélancolie que John Wetton semblait porter indéfiniment en lui et qui conférait à ASIA cet indéfinissable supplément d’âme (« Dreaming of you in the everglow. Traces of blue, tattoo indigo / Rêvant de toi dans une lueur éternelle, des nuances de bleu, un tatouage indigo ») dans un très beau texte qui, loin de se réduire à une énième évocation du chagrin amoureux, interroge la manière dont l’amour devient souvenir, puis dont ce souvenir finit peu à peu par se graver au plus intime de l’être. La remarquablement jouissive dernière section, aux accents presque prog metal, révèle également une nouvelle fois toute l’étendue de la tessiture du vocaliste, déjà perceptible en concert, et offre à cette composition à tiroirs un final à la hauteur de son ambition.

L’album propose par ailleurs une version alternative du morceau, issue des sessions de 2015, avec Mike Portnoy derrière les fûts. L’on reconnaît immédiatement la frappe du batteur de Dream Theater, plus connotée metal, comme si, d’une certaine manière ce dernier ne pouvait totalement se départir du jeu qui a fait sa renommée. Mais l’intérêt de cette seconde lecture est précisément ailleurs : elle permet de mesurer à quel point deux batteurs de cette stature, à partir d’une même composition, peuvent en modifier la couleur et la dynamique par leur seule personnalité.

L’accueil exceptionnel réservé à Geoff Downes lors du concert donné en hommage à John Wetton en 2023 a très certainement joué un rôle décisif dans cette renaissance d’ASIA. La tournée qui suivit, elle aussi saluée avec enthousiasme, avait permis à cette nouvelle formation de se rôder et d’apprendre à se connaître. Restait alors l’épreuve la plus délicate, celle du studio et, au-delà, la nécessité de démontrer qu’ASIA ne se contenterait pas de demeurer dans l’ombre de son glorieux passé. Mission accomplie avec Indigo. Derrière une magnifique pochette de Roger Dean se profile un disque qui s’inscrit dans la lignée des meilleures productions du groupe et le remet pleinement sur orbite, porté par un élan nouveau.  “The smile is back in our eyes!”

ASIA – INDIGO

Asia - Indigo (2026)

Titre : Indigo
Artiste : Asia

Date de sortie : 2026
Pays : Angleterre
Durée : –
Label : Frontiers Music

Setlist

1. The Traveller (Into the Light)
2. Change of Heart
3. Arcadia
4. Is this the Life?
5. Tattoo Indigo (Parts 1-3)
6. Life in the Sun
7. Hymn for the Fallen
8. Night and Day
9. Valencia (The Ghost Ship)
10. An Elegy
11. Chesapeake Bay
12. On a Winter’s Night
13. Echo of You
14. Tattoo Indigo (Part 3) (Bonus Track)

Line-up

– Geoffrey Downes / keyboards
– Virgil Donati / drums
– John Mitchell / guitars
– Harry Whitley / bass, vocals

With:
– Steve Howe / acoustic guitar (11)
– Mike Portnoy / drums (14)

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