Sous l’impulsion de son nouveau frontman Todd La Torre, Queensrÿche, avait renoué avec ses influences heavy metal, tournant le dos aux digressions musicales discutables de Dedicated to Chaos, dernier album du groupe avec l’illustre Geoff Tate au chant. Le premier album de cette nouvelle ère, tout simplement intitulé Queensrÿche (2013), signifiant ainsi symboliquement la volonté de réinitialiser la machine, avait positivement marqué les esprits, laissant entrevoir de belles perspectives. Il avait néanmoins fallu attendre The Verdict (2019) pour retrouver dans la musique du groupe une ambition plus prononcée avec notamment une expression progressive plus marquée.
Pour aller à l’essentiel, ce nouvel LP Digital Noise Alliance est dans la droite continuité de The Verdict tout en élevant le niveau. A l’image de l’artwork de la pochette, le groupe nous offre tout au long des onze titres une musique racée qui renvoie globalement à l’époque The Warning (1984), sans pour autant négliger certaines autres époques de sa carrière. D’ailleurs le guitariste fondateur du groupe Michael Wilton (dernier membre historique avec le bassiste Eddie Jackson), particulièrement inspiré sur cet album, a retrouvé ce son mordant emblématique de la fin des années 80, utilisant pour ce faire guitares et amplis de l’époque. La dimension heavy est également renforcée par la frappe power metal de l’ex-Kamelot, Casey Grillo, qui rejoint ici officiellement Queensrÿche après avoir tenu les baguettes pour le groupe sur toutes les tournées depuis 2017, confirmant, par là même, l’éviction définitive du batteur historique Scott Rockenfield (un procès de plus en cours après les péripéties qui avaient opposé le groupe à Geoff Tate). L’album marque également le retour du guitariste Mike Stone (présent sur les albums Tribe et Operation : Mindcrime II). Et il est fort à parier qu’avoir quelque peu regénéré le line-up, tout comme avoir composé cet album ensemble dans la même pièce et non en distanciel par échange de fichiers, a permis au quintet de retrouver cet élan, cette énergie et cet enthousiasme communicatifs qui transpirent dans ce nouvel opus et qui sont parfaitement retranscrits par le producteur Chris «Zeuss» Harris (Hatebreed, White Zombie, Overkill) aux manettes pour la troisième fois consécutive. Mais celui qui brille de tous ses feux ici c’est bien Todd La Torre. Ses performances vocales sur l’album sont tout aussi jouissives qu’éblouissantes. Il multiplie les lignes de chant travaillées et captivantes avec un naturel incroyable qui démontre à quel point il a su appréhender l’essence même du groupe et donne l’impression d’avoir tenu, de tous temps, le micro au sein du combo. Bien plus qu’un simple ersatz de Geoff Tate, le chanteur s’est imposé comme le leader dont le groupe avait besoin pour trouver un second souffle. Et au-delà du mimétisme certain (et toujours aussi bluffant) avec son prédécesseur, de la réelle qualité de sa voix et des modulations dont il est capable, il apporte plus d’épaisseur et de puissance, deux dimensions bienvenues au regard du style désormais pratiqué par Queensrÿche.
L’album offre une réelle diversité de tempos et d’ambiances. Le titre d’ouverture « In Extremis« , plus contagieux à chaque écoute, est le premier tour de force. Un heavy metal mélodique avec un refrain conçu comme une véritable hymne, un tempo enlevé et une accélération sur la fin dans la plus belle tradition du genre. « Sicdeth » est dans la même veine, magnifiquement entraînant avec ce riff qui fait du bien, tout en gardant cette dose de sophistication propre au groupe, et des accents dans le chant qui nous rappellent parfois le grand Midnight (« Witness the violence, a social asylum ») de Crimson Glory, dont Todd La Torre fut, rappelons-le, un transfuge. On retient aussi la présence de deux mini-épiques, excellents musicalement et avec une certaine exigence côté textes (n’oublions pas que Queensrÿche a toujours fait le choix de textes qualitatifs à dimension sociétale) : « Tormentum« , qui traite du bafouement des conventions de Genève, est le plus ambitieux des deux. Wilton illumine le début de la compo par une superbe partition de guitare tandis qu’un refrain puissant propulse le morceau et que les parties instrumentales sont particulièrement réussies. « Behind These Walls« , qui démarre sur de belles sonorités très prog et se conclue sur un harmonieux double solo de guitares, offre une réelle intensité, reflet direct du texte, le drame d’un homme tentant de concilier sa vie dans la foi avec la réalité d’abus subis avec répétition, et ce cri déchirant «Did you ever love me? Did you ever love you?». Le groupe sait également ralentir le tempo le temps de quelques morceaux plus directs et accessibles qui rappellent ses années fastes, « Lost in Sorrows » ou « Chapters » en étant les meilleurs exemples. Avec la ballade « Forest » les américains parviennent même à retrouver les ressorts de « Silent Lucidity » dans la structure, l’orchestration et les chœurs. Ce titre, qui nous permet de découvrir de nouvelles tonalités dans la voix de Todd La Torre, sur des harmonies très seventies, prête à une certaine rêverie et se veut porteur d’un certain espoir face à la tragédie de la perte d’un être cher. Enfin, de manière anecdotique le groupe nous gratifie d’une reprise du hit « Rebel Yell » qui en revanche, soyons honnête, n’apporte pas grand-chose et manque même de dynamique par rapport à l’original (un comble) mais a le mérite de mettre en exergue le talent caméléon du chanteur, puisque d’un mimétisme confondant avec… Billy Idol. A noter que le groupe avait initialement envisagé de reprendre « She Sells Sanctuary » de The Cult, avant d’y renoncer, jugeant les lignes de chant trop linéaires.
On peut reprocher au groupe un manque d’audace et quelques titres qui ne créent pas forcément la surprise. Mais force est de constater qu’avec Digital Noise Alliance Queensrÿche affiche une forme olympienne et perpétue, avec succès, l’esprit même du style que le groupe a contribué à faire naître, ce qui ravira sans conteste les fans de la première heure et très certainement les autres.
QUEENSRYCHE – DIGITAL NOISE ALLIANCE

Titre : Digital Noise Alliance
Artiste : Queensrÿche
Date de sortie : 2022
Pays : États-Unis
Durée : –
Label : Century Media
Setlist
1. In Extremis
2. Chapters
3. Lost in Sorrow
4. Sicdeth
5. Behind the Walls
6. Nocturnal Light
7. Out of the Black
8. Forest
9. Realms
10. Hold On
11. Tormentum
12. Rebel Yell (Bonus Track)
Line-up
– Todd La Torre / vocals
– Michael Wilton / guitar
– Mike Stone / guitar
– Eddie Jackson / bass
– Casey Grillo / drums

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