Il serait facile de tirer à vue et sans réfléchir sur Athéna, nouveau film « de banlieue » (un genre à lui seul) réalisée par Romain Gavras, fils de Costa-Gavras et accessoirement initiateur du mouvement Kourtrajmé aux côté de Ladj Ly qui s’était révélé aux yeux du grand public avec Les Misérables (2019) récompensé dans toutes les sauteries guindées et hors sol habituelles (Cannes, les César etc.). Ladj Ly est cette fois à la co-écriture (et producteur). La réunion de famille embourgeoisée (35 millions d’euros de budget) façon encanaillement de l’autre côté du périph’ se voit derechef parasitée par les intentions « avouées » du projet : travailler la forme narrative de la tragédie dans le contexte des cités. Pourquoi pas. D’autres ont adapté Shakespeare aux turpitudes des temps modernes (Coriolanus signé Ralph Fiennes pour ne citer que lui) et certains mouvements très « spartiates » de la police ajoute sa pierre à l’édifice. En ne souhaitant conserver que la trajectoire d’une poignée de personnages principaux, et notamment des trois frères opposés, le film pouvait effectivement s’éloigner du simple constat social, de l’observation naturaliste pour quelque chose de plus organique et tendu. C’est le choix d’une mise en image virtuose articulée autour de nombreux plans séquences qui dès les premiers instants captent l’attention du spectateur dans une introduction spectaculaire. Seulement la grammaire du cinéma n’est pas uniquement là pour faire bon teint ou prouver quoi que ce soit. Elle doit proposer un point de vue, provoquer des émotions et hormis ce tout premier plan, la suite devient trop opératique pour dépasser à chaque occasion la stupéfaction technique.
Malgré tout, Romain Gavras parvient à instiller une pincée d’atmosphère, grâce notamment aux acteurs, professionnels (Dali Benssalah, Anthony Bajon) ou amateurs (Sami Slimane), tous impeccables, et à cette faculté de remplir le cadre avec son lot de figurants actifs quitte à transformer Athena en proposition purement clipesque, en vision fantasmée esthétisée à outrance, complaisante, qui ne s’encombre pas d’un scénario crédible qui fait la part belle à l’unité de lieu, de temps et d’action au détriment d’une évolution psychologique bien amenée. Les caractérisations manichéennes font partie de l’exercice de style et le film agite ses archétypes sans vergogne en restant constamment dans l’ambiguïté d’un récit à double tranchant, à la fois constat d’une réalité repeinte, et tragédie rectiligne et improbable qui part en vrille dans son dernier tiers, le tout enrobée de musique orchestrale et de chœurs signifiants. En se dégageant de toute volonté de discours politique, ce que le dernier plan vient paradoxalement contredire, Romain Gavras s’embarque dans une fiction sans réelle profondeur, qui ne serait dès lors qu’une succession de scènes primitives « d’actionner » à la française haut de gamme qui n’a fondamentalement pas grand chose à raconter. L’esthétisation est une chose qui peut impressionner mais qui, sans recul sur ce qu’il raconte et sans volonté d’assumer les choses pleinement, ne peut laisser une trace durable quand bien même la tradition dramatique serait respectée. Cet entre deux confère au film un vrai pouvoir d’attraction, avec du talent derrière et devant la caméra, une vraie efficacité cinégénique malheureusement desservie par un scénario trop lisse, trop simpliste, trop peu assumé pour en faire un brulot totalement satisfaisant ou un film de genre maîtrisé. Athena, sans couler, navigue, perdu, entre deux eaux.
ENGLISH VERSION
It would be easy to shoot at Athena directed by Romain Gavras, son of Costa-Gavras and incidentally initiator of the Kourtrajmé movement alongside Ladj Ly, who revealed himself to the public with Les Misérables (2019), which won awards at all the usual stilted parties (Cannes, the César awards, etc.). Ladj Ly is this time co-writer (producer) and the gentrified family reunion (35 million euros budget), like a slumming on the other side of the road, is once again parasitized by the project’s « avowed » intentions: to work on the narrative form of the tragedy in the context of the housing estates. Why not? Others have adapted Shakespeare to the turpitudes of modern times (Coriolanus by Ralph Fiennes, to name but one) and some very « spartan » police movements add to this idea. By wishing to keep only the trajectory of a handful of main characters, and in particular the three opposing brothers, the film could effectively move away from simple social observation, from naturalistic observation for something more organic and tense. It is the choice of a virtuoso directing articulated around numerous long shots that from the very first moments capture the viewer’s attention in a spectacular introduction. However, the grammar of cinema is not only there to look good or to prove anything. It must propose a point of view, provoke emotions and apart from this very first shot, the rest becomes too operatic to go beyond technical amazement at every opportunity. In spite of everything, Romain Gavras manages to instil a pinch of atmosphere, thanks in particular to the actors, both professional (Dali Benssalah, Anthony Bajon) and amateur (Sami Slimane), all of whom are impeccable, and to this ability to fill the frame with its share of active extras, even if it means transforming Athena into a purely clipped proposition, A fantasy vision, overly aestheticized and self-indulgent, which is not encumbered by a credible scenario that gives pride of place, time and action to the detriment of a well-developed psychological development. Manichean characterizations are part of the style exercise and the film shamelessly shakes its archetypes while constantly remaining ambiguous in a double-edged story, both an observation of a repainted reality and a straight and improbable tragedy that goes into a tailspin in its last third, all of which is coated with orchestral music and meaningful choirs. By freeing himself from any desire for political discourse, which the last shot paradoxically contradicts, Romain Gavras embarks on a fiction without any real depth, which would then be nothing more than a succession of primitive « actioner » scenes in the French style, which fundamentally has little to tell. Aesthetisation is something that can impress but, without a distance from what it is telling and without the will to assume things fully, it cannot leave a lasting mark even if the dramatic tradition is respected. This in-between gives the film a real power of attraction, with talent behind and in front of the camera, a real cinematic efficiency unfortunately served by a script that is too smooth, too simplistic, too unassuming to make it a totally satisfying romp or a mastered genre film. Athena, without sinking, drifting in midwater.

Titre : Athena
Réalisé par : Romain Gavras
Avec : Sami Slimane, Dali Benssalah, Anthony Bajon…
Année de sortie : 2022
Durée : 99 minutes
Scénario : Romain Gavras, Ladj Ly, Elias Belkeddar
Montage: Benjamin Weill
Image : Matias Boucard
Musique : GENER8ION
Nationalité : France
Genre : Drame
Synopsis : Rappelé du front à la suite de la mort de son plus jeune frère, décédé des suites d’une prétendue intervention de police, Abdel retrouve sa famille déchirée. Entre le désir de vengeance de son petit frère Karim et le business en péril de son grand frère dealer Moktar, il essaye de calmer les tensions. Minute après minute, la cité Athena se transforme en château fort, théâtre d’une tragédie familiale et collective à venir. Au moment où chacun pense avoir trouvé la vérité, la cité est sur le point de basculer dans le chaos...

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