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Mank
3.5Note Finale

Pour bien comprendre le problème fondamental de Mank, il faut en premier lieu recontextualiser les choses et faire un peu le ménage dans la fange de ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Citizen Kane. Attachez vos ceintures. Flash-back ! Le 5 septembre 1941 sort sur les écrans américains le premier film d’Orson Welles, trublion de 25 ans, venu du théâtre et de la radio et que sa trajectoire de petit prodige avait fini par diriger vers les  sirènes de Hollywood. Emballement. Odeur de souffre. Depuis que le script initialement intitulé American a circulé, le projet trimballe une réputation sulfureuse de bombe à retardement prête à péter à la figure de toutes les personnes impliquées. Dans l’oeil du cyclone, William Hearst, magnat de la presse et de l’industrie, richissime, dangereux par ses relations et son poids à la fois économique et politique. Terrain miné. En évoquant, en creux, la vie du milliardaire à travers le portrait de son personnage principal Charles Foster Kane, le film produit par la RKO cumule les angles d’attaque. Et tabasse sévère. Hearst fera tout pour briser le projet, de sa tentative pour ruiner la réputation de Welles à sa demande de destruction des négatifs. Mais le film finit par sortir, avec son ingéniosité, son audace visuelle et narrative qui secouera un Hollywood engoncé dans ses principes. Aujourd’hui encore, il reste d’une étonnante modernité comme les traits d’un génie ayant su amalgamer une somme de talents improbable. La victoire sera de courte durée. Hearst aura sa revanche… à rebours. Citizen Kane se transformera rapidement en film maudit que Welles trimballera tout au long de sa carrière comme un fardeau, un firmament impossible à retrouver. Trop haut, trop vite. Trop beau, trop mégalo. Mais ceci est une autre histoire.

Dès sa sortie, la légende est en marche. Citizen Kane n’en finit pas de fasciner ses contemporains comme les nouvelles générations de cinéastes. Le film se retrouve régulièrement en haut des classements de cinéphiles. Objet de culte. Un mythe entretenu par Welles et sa personnalité fantasque et volubile.

Mais en 1971, la critique Pauline Kael – autant idolâtrée que franchement détestée et capable de faire et défaire une carrière – tient Orson Welles dans un profond mépris. Pire, elle le déteste et ne voit en lui qu’un rustre se nourrissant du talent de ses collaborateurs. Et pour bien se satisfaire, elle décide de frapper au plus douloureux : Citizen Kane. Le livre qu’elle publiera, Raising Kane, n’y va pas par le dos de la cuillère, transformant le réalisateur en monstre perfide, outrancier et manipulateur. Surtout, la critique affirme qu’il n’a pas écrit une ligne du scénario de ce chef d’oeuvre, ce dernier étant le fait du seul génie de Herman Mankiewickz que le cinéaste tentera en vain de faire retirer du générique. Comme un ultime outrage. Welles le grand démiurge serait finalement un faussaire tel qu’il pourra ensuite les admirer (Vérités et Mensonges, 1973). Son intérêt pour la magie et l’illusion, sa propension à inventer ou réinventer sa propre légende dans une faconde narrative aussi foisonnante que passionnante pourrait conclure véracité des faits énoncés. Du classique. Seulement voilà, les archives de la RKO retrouvées dans les années 70 vont largement contredire la version de Pauline Kael en dévoilant pas moins de sept version du script dont certaines très largement corrigées par Welles lui-même. Celui-ci modifiera encore des scènes et des dialogues pendant la production du film comme en témoignera Katherine Trosper, sa secrétaire. D’autres éléments de preuve abondent. Mais le scandale se répand. Reste vivace. La théorie de Pauline Kael, détricotée point par point par Peter Bogdanovitch, conserve son lot de croyants.

 

“She was very funny, but also very vicious. Reliving it is too painful. The only way you get over a betrayal that’s so traumatic, is to suck it up and move on. (Elle était très drôle mais aussi très vicieuse. Revivre ça est trop pénible. La seul chose pour surmonter une trahison aussi traumatisante est de passer à autre chose)” – Howard Suber (à propos de Pauline Kael)

 

Et puis… en 2011, Howard Suber, un ancien professeur de l’UCLA (University of California, Los Angeles) apporte quelques précisions pas piquées des hannetons. Au début des années 70 ce dernier écrivait un ouvrage sur la genèse de Citizen Kane… à la même époque que Pauline Kael ! La critique vit alors une opportunité et en profita pour passer un accord de co-auteur et de partage des bénéfices afin de s’appuyer grassement sur le travail déjà effectué… en prenant soin de ne conserver des nombreuses interviews et analyses que les parties qui servait sa théorie. Manipulation. Las, Howard Suber ne recevra finalement qu’un chèque de 375 dollars et surtout ne sera jamais mentionné et encore moins crédité comme co-auteur de Raising Kane. Un twist assez remarquable qui place de facto l’auteure dans la position, croustillante, de celui qu’elle accusait. Fin du match.

On croyait l’affaire entendue. Pas tout à fait. Dans les années 90, Jack Fincher, ancien rédacteur en chef de Life et père du réalisateur David Fincher, se lancera à son tour dans cette bagarre autour de la création du script de Citizen Kane… en reprenant les thèses de Raising Kane, un de ses livres de chevet. Une bonne idée pour David qui reste également fasciné par l’histoire de Herman Mankiewickz, ce scénariste de l’ombre, cet esprit éclairé et incompris. Le succès aidant, il tente de monter le projet à la veille du nouveau millénaire avec Kevin Spacey et Jodie Foster dans les rôles principaux. En vain. Les studios ne veulent déjà plus de films ambitieux en noir et blanc. Le réalisateur de Seven retourne à ses projets mais n’oublie pas ce script et après le décès de son père, il embraye pour vendre cette idée en dehors des studios habituels. Direction Netflix pour qui il a déjà produit House of Cards et Mindhunters. Un budget de 30 millions de dollars est accordé, le tournage se fait en 8K avec une photographie de Erik Messerschmidt (Gone Girl, Mindhunter), la musique est signée des habituels Trent Reznor & Atticus Ross (dans un registre très différent de leurs habitudes) et le casting est imparable (Gary Oldman, Amanda Seyfried, Lily Collins…). Fincher a tout en main pour se farcir à son tour le mythe Welles.

Même si Eric Roth (Forrest Gump) s’est permis une passe pour tenter d’édulcorer la charge anti-Welles, le film n’hésite pas à faire de « Mank » le seul et unique auteur du script. Point barre. Depuis, Fincher se défend d’avoir voulu réduire le rôle de Welles pour s’intéresser davantage au personnage de Mankiewickz. Il ne faut pas se leurrer. Le cinéaste a beau proclamer son admiration pour Citizen Kane, ses déclarations vont toujours dans le même sens : minimiser le talent de Welles et son “Mank” sera sa nouvelle gesticulation de déconstruction. Non seulement Welles n’aurait pas écrit une ligne du script mais les innovations visuelles sont avant tout le fruit du travail de Gregg Toland (un génie, lui), arguant qu’à 24 ans, il ne pouvait maîtriser tous les aspects d’un film. Fusse-t-il un chef-d’œuvre. Schizophrénie.

 

At the end, naturally, I was the one who was making the picture, after all — who made the decisions. I used what I wanted of Mank’s and, rightly or wrongly, kept what I liked of my own. (À la fin, naturellement, c’est moi qui faisais le film, après tout – qui prenait les décisions. J’ai utilisé ce que je voulais de Mank’s et, à tort ou à raison, j’ai gardé ce que j’aimais) – Orson Welles

 

Mais le film alors ? Pour faire simple, Fincher enfonce le clou pour nous décrire un processus créatif où le véritable auteur serait à chercher ailleurs, dans un personnage droit, fidèle à ses idées, jusqu’au-boutiste et qui remportera finalement son combat même s’il devra ensuite en subir les conséquences. Une sorte de Don Quichotte de la feuille blanche, avec le verbe et le panache. Un accident. Un observateur à distance de cet Hollywood corrompu dont il commente à la fois la bêtise et l’insuffisance. Acide. Presque cynique. Parfois pathétique. Herman Mankiewickz est à part dans l’univers hollywoodien, déjà écrasé par son frère Joseph (futur réalisateur incontournable de Eve, Les Aventures de Mme Muir ou Le Limier), il était un formidable script doctor – c’est lui qui suggéra que les scène à la campagne du Magicien d’Oz soient en noir et blanc. Ode aux scénaristes, la démonstration est formellement brillante. Fincher déploie des trésors de mises en scène (ces scènes où la lumière s’éteint avant le fondu au noir typique, ces plans à double focale, ces citations explicites de Citizen Kane avec l’infirmière notamment) dans son obsession d’une certaine idée de la perfection, certaines scènes furent rejouées plus de 200 fois. Autant dire que l’illusion d’un film d’époque est saisissante et se retrouve jusque dans la bande son. Hormis le format scope non utilisé à l’époque (et pour cause), la recréation au factice est totalement assumée comme en témoigne le jeu sans maquillage d’un Gary Oldman pourtant bien trop âgé pour le rôle (62 ans au lieu de 43). Impressionnant. Mais au-delà de ces aspects qui n’hésitent pas à renvoyer aux maîtres de l’époque, le scénario claudique entre portrait d’artiste maudit façon Ed Wood (Tim Buton, 1994) et peinture d’un microcosme au-delà des apparats du cinéma. Car c’est aussi une histoire de vengeance. Politique. Amoureuse. Même platonique. D’abords vis-à-vis des engagements républicains de Hearst et dans cette relation entre Marion Davies, la maîtresse du milliardaire, et le scénariste. Tous deux montrés comme des spectateurs d’un monde qui ne les accepte pas tels qu’ils sont, le mépris compris, et qu’ils regardent avec une acuité intellectuelle à la fois triste et féroce. Jeu de dupes. Le film ne se contente pas de zieuter une seule thématique et Une période sombre qui vit l’apparition de la manipulation de masse et des fake news par le biais de la MGM et de son big boss Louis B. Mayer. Dans cette partie un peu étirée, Fincher essaye de faire d’une pierre deux coups en tissant un lien avec la situation politique actuelle. Avec le risque de brouiller le propos, cette idée culminera avec la grande scène du repas et le monologue éthylique du personnage principal.

À prendre avec les pincette de l’histoire. Évidemment, les qualités du film sont parfaitement louables. Indéniables. Pourtant, un constat s’impose : la vitalité, l’intelligence et le génie de Citizen Kane demeurent sans comparaison. Son ambition dépasse de loin un Mank qui se veut avant tout un hommage vibrant à la création, aux sans grades, aux oubliés, aux sacrifiés sur l’hôtel de la renommée. Face aux chimères de Hollywood, le héros s’amuse, fataliste : « vous persuadez que King Kong mesure 15 mètres et que Mary Pickford est vierge à 40 ans ». Voici que le film de Fincher père et fils, œuvre de fiction ou biopic en bonne et due forme, tente à son tour de persuader, sous les couverts scrutatoires d’une psyché alcoolisée en déréliction, que « Orson Welles n’a pas écrit une ligne de Citizen Kane ». On peut évidemment trouver la reconstitution d’une incroyable beauté et l’intention de replacer les scénaristes au cœur du processus créatif parfaitement légitime mais la méthode employée est pour le moins crapoteuse.

MANK – DAVID FINCHER

Mank - David Fincher (2020)

Titre : Mank
Titre original : Mank

Réalisé par : David Fincher
Avec : Gary Oldman Amanda Seyfried Lily Collins Tom Burke…

Année de sortie : 2020
Durée : 131 minutes

Scénario : Jack Fincher
Montage : Kirk Baxter
Image : Erik Messerschmidt
Musique : Trent Reznor et Atticus Ross
Décors : Chris Craine

Nationalité : États-Unis
Genre : Biopic / Drame
Format : Noir et Blanc

Synopsis : Dans ce film qui jette un point de vue caustique sur le Hollywood des années 30, le scénariste Herman J. Mankiewicz, alcoolique invétéré au regard acerbe, tente de boucler à temps le script de Citizen Kane d’Orson Welles…

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