La Plateforme
1.3Note Finale

Comme disait Michel Audiard, “c’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule“. Dans la série des films au concept séduisant mais qui ne se donne aucun moyen de l’exploiter autrement qu’en enfonçant toutes les portes ouvertes avec une remarquable conscience professionnelle, penchons-nous sur La Plateforme disponible depuis quelques mois sur… la plateforme Netflix.

Premier essai du réalisateur espagnol Galder Gaztelu-Urrutia, voici débouler un nouveau film supposé trancher dans le lard de la “lutte des classes” avec sa représentation d’une « prison » verticale, métaphore d’une société hiérarchisée. Intriguant. Au menu, chaque étage est donc composé d’un espace restreint et austère pour deux personnes (un lit chacun, un lavabo et basta) séparées par une « Fosse » où descend à heure fixe la fameuse plateforme remplie des plats préférés des prisonniers. Schéma binaire et primitif : plus cette plateforme s’enfonce dans les méandres-étages, moins les prisonniers auront de quoi manger. La question est simple : se gaver au-delà du raisonnable quand c’est possible ou laisser à ceux du dessous de quoi survivre ? La réponse sera sans surprise.

Dans cet univers clos où se matérialise une humanité infectieuse, nous vient l’écho éthéré de Cube (Vincenzo Natali, 1997) voire d’un Snowpiercer (Bong Joon Ho, 2013) renversé à 90 degrés avec sa description d’une micro société organisée par sa topographie imposée. La symbolique pourra paraître grossière : ceux du haut profitent aux dépends de ceux du bas. Et comme souvent, le discours politique derrière la narration sous couvert de fantastique, aussi louable soit-il, se voit phagocyté jusque dans ses aspects les plus réalistes avec son « administration » cachée derrière un système pervers composé de « victimes » volontaires, criminelles, condamnées ou innocentes. Soit. Si le propos éveille la curiosité, c’est avant tout dans l’exposition des règles (interdiction de provisionner la nourriture sous peine de mourir gelé ou carbonisé, changement aléatoire d’étage tous les mois) et le choix pour le nouvel arrivé Goteng (Ivan Massagué, solide) d’en accepter ou d’en contrarier le déroulement. Mais ce postulat est souligné, surligné, encore et encore. Jusqu’à l’écœurement.

En faisant du seul objet personnel conservé par le héros un exemplaire du Don Quichotte de Cervantes, la messe est dite. Il sera un Sancho Panza d’opérette face au moulin à vent d’une société impossible à bousculer. Du nombre de « pensionnaires » (666 forcément) à la lumière explicite (rouge quand il s’agit de changer d’étage) le film ne s’épargne rien et démontre une incapacité chronique à créer la moindre empathie pour ses personnages ; le cas d’école reste Miharu, une jeune femme à la recherche de sa fille et qui nous est accessoirement présentée comme une psychopathe sanguinaire. Il faut marquer les esprits. Le pseudo-pamphlet se complet dans le genre « survival » un poil craspec avec ses effleurement horrifiques chics mis en image de façon chichiteuse, sans oser aller trop loin, mais en tirant suffisamment la corde du cannibalisme pour appâter le chaland. Et d’enfoncer au marteau piqueur la thèse révolutionnaire que les êtres humains sont faits pour se bouffer entre eux. Meurtres, suicides et compagnie poussent ainsi le héros dans un défi moral à géométrie variable qui le fera dévisser face à la mécanique huilée du système.

Tout comme Cube, qui ne parvenait pas non plus à conclure ses intentions de façon satisfaisante, le film s’enfonce dans son intrigue comme la plateforme jusqu’au plus profond de la fosse. Entre ses inserts explicatifs (la panna cotta messagère qui fait un flop du côté des cuisiniers) et l’onirisme flan de la scène finale, le réalisateur envoi un message mal dégrossi. La faute également à une mise en scène et un montage qui étirent inutilement les choses dans sa seconde partie. Evidemment, le budget et les moyens à disposition marquent les limites de l’exercice mais La Plateforme manque autant d’audace visuelle que scénaristique. Face à un discours aussi creux, le hi-concept l’emporte sans laisser de trace. La Plateforme piétine dans sa critique du capitalisme et de la société de consommation. « Je ne peux pas chier vers le haut » avoue notre héros du jour. Rien de nouveau pour ceux qui se souviennent de l’inspecteur Harry : « la merde va toujours vers le bas ». Dans la métaphore scatologique et politique, Salò de Pasolini et La Grande Bouffe de Ferreri sont décidément de lointains souvenirs.

La Plateforme (2019)

Titre : La Plateforme
Titre original : El Hoyo

Réalisé par : Galder Gaztelu-Urrutia
Avec : Ivan Massagué, Antonia San Juan…

Année de sortie : 2019
Durée : 94 minutes

Scénario : David Desola et Pedro Rivero
Montage: Elena Ruiz et Haritz Zubillaga
Image : Jon D. Domínguez
Musique : Aránzazu Calleja

Nationalité : Espagne
Genre : Fantastique

Synopsis : Dans une prison-tour, une dalle transportant de la nourriture descend d’étage en étage, un système qui favorise les premiers servis et affame les derniers…

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