Que de chemin parcouru par Patrick Rondat depuis ce premier titre, “French Message“ en 1989, paru sur la fameuse compilation Hard Rock Rendez-Vous dont l’ambition était de réunir la nouvelle vague de talents émergents de la scène hard rock hexagonale. Une longue carrière qui lui a permis d’écrire six albums solo, de participer à plus d’une vingtaine de projets, dont une longue collaboration avec Jean Michel Jarre, de publier de très pédagogiques méthodes de guitare et… d’enregistrer le temps d’un morceau avec le violoniste Didier Lockwood et ce pianiste de légende qu’est Michel Petrucciani (“Why Do You Do Things Like That ?“ sur son quatrième album solo On the Edge, 1999), preuve ultime que les vrais artistes savent transcender les styles musicaux pour notre plus grand plaisir.
Patrick Rondat s’est ainsi rapidement imposé aux côtés de l’étoile filante Alain Aimé et du discret Yves Choir comme l’un des meilleurs guitaristes français – entendre ici un guitariste alliant feeling et technique (et non pas l’un au détriment de l’autre) et surtout capable de quasiment tout jouer. Il s’est très vite distancié du style caractéristique des guitaristes shredders de l’écurie de Mike Varney au travers d’une musique réellement narrative et pas seulement démonstrative, variant constamment les ambiances et les textures sonores, parfois proches du rock progressif, avec une propension lyrique et orchestrale – témoignant ainsi d’une affinité profonde avec le langage classique (on se souviendra d’ailleurs de sa collaboration avec le prodigieux pianiste français Hervé N’Kaoua, notamment sur des adaptations de Vivaldi). Patrick Rondat a toujours eu à cœur de privilégier la construction de phrases mélodieuses, portées par des harmoniques nuancées et des transitions expressives, indépendamment de son irréprochable technique – notamment son jeu en aller-retour, plus fluide que celui de son maître Al Di Meola, et combiné, entre autres, à sa maîtrise des arpèges rapides et du legato.
Escape From Shadows est son sixième album solo à date. Les attentes étaient d’autant plus fortes que plus de deux décennies se sont écoulées depuis la parution de An Ephemeral World. La longue gestation de ce nouveau disque (plus d’une quinzaine d’années, puisque le tout premier morceau, “From Nowhere“, date de 2010 !) tient aux aléas de la vie, entre périodes de vide et de deuil, la recherche d’un nouveau label et le souci de la perfection, tout autant de raisons qui ont longtemps différé l’enregistrement final. D’où le titre de cet album qui sonne à la fois comme une délivrance et une renaissance, au terme d’une période de doute et de souffrance. La pochette quant à elle, à l’avenant, résolument onirique, avec de forts accents fantasmagoriques (ce visage éthéré, presque immatériel, happé par une brume lumineuse), incarne parfaitement l’idée d’un cheminement hors des ténèbres et signale également une ambition musicale renouvelée, avec la volonté de nous convier à une véritable odyssée musicale. Ce qui se vérifie immédiatement dès le prologue foncièrement cinématique (“Overture ») prolongé par la première pièce maîtresse “Fear and Guilt », composition à tiroirs de plus de huit minutes, parfaite vitrine du talent de Patrick Rondat – entre changements de rythme, modulations, superbes thèmes en lead, lyrisme et sens du drame, avec une coloration très prog-metal jusqu’au solo de claviers final, complété d’un très court passage de shredding. Un magnifique périple intérieur confrontant les incertitudes et les peurs avec des riffs puissants et des motifs mélodiques émergent graduellement. Ce qui frappe d’emblée, c’est un son plus organique que jamais. Le musicien concède d’ailleurs avoir voulu aller à contrepied de la tendance actuelle. D’où le choix pour la guitare d’une seule tête d’ampli (un Blackstar à lampes), un baffle et un jack – pas de pédales, de boost ou d’overdrive. Et également le choix d’une batterie qui sonne acoustique et un B3 Hammond enregistré à l’ancienne avec un micro (et un rendu très Deep Purple comme sur “Whispery Hopes“). Ce premier titre de l’album est égalé par deux autres épopées d’une durée similaire : la première, “From Nowhere“ (avec la contribution de l’excellent guitariste Pascal Vigné, apportant un contraste intéressant avec ce jeu plus orienté vers le groove), s’élance des profondeurs de la mélancolie pour progresser vers des paysages sonores plus intenses et lumineux, avec un jeu tout aussi fluide que délié sur les parties plus calmes, quand la seconde, “Escape from Shadows“, est une traversée libératrice où la guitare nous guide dans un élan résolument optimiste. Avec le mélancolique “Invisible Wars“, oscillant constamment entre conflits invisibles et fragiles espoirs, le guitariste français prend le parti de l’émotion avec une finesse incroyable, intégrant également une partition de basse slappée de Patrice Guers (Rhapsody) du plus bel effet et une coda tout aussi prog que lumineuse – un ravissement. Ce disque qui fait le point sur les mutations intimes de l’artiste sonne aussi comme la réaffirmation d’un ancrage retrouvé et la fin de l’errance. Ainsi, avec “Back On Track“, Patrick Rondat retrouve son cap, porté par une relance énergique qui souligne la détermination après des périodes de turbulences. Sur “Hold On to Your Dreams“, il nous invite au travers d’une mélodie soutenue et insistante à ne jamais perdre l’étincelle des rêves, celle qui éclaire chacun des pas de notre vie. Enfin, “Now We’re Home“, seul titre chanté de l’album, semble célébrer cette paix tant recherchée, qui se révèle au bout du chemin. Une intro acoustique empreinte d’une grande sérénité avant que la composition ne se mue progressivement en un blues électrique qui imprègne les accords comme le solo (avec un riff en 5/4 toutefois, s’il vous plaît) sur lequel vient se poser la sublime voix de Gaëlle Buswel, figure montante du blues-rock français (Prix Cahors Blues Festival en 2015, France Blues en 2016 et Révélation Française Cognac Blues Passions la même année). Parmi les autres surprises de l’album figure une reprise de “Prelude And Allegro“ du violoniste autrichien Fritz Kreisler – une composition de 1910 illustrant la dimension expressive du jeu de l’Autrichien – qui ravira les fans de néo-classique et auquel le guitariste a souhaité donner une dimension plus spatiale, indépendamment d’un simple hommage.
Au-delà des rythmes complexes, des harmonies élaborées, de ces solos d’une grande liberté avec ce sens permanent de l’improvisation et de structures de compositions qui bousculent les conventions, Escape From Shadows est avant tout une fresque musicale où chaque note illustre la reconquête de soi et conduit vers un horizon pacifié. Patrick Rondat, fidèle à son univers et à son identité, n’en finit pas de nous surprendre avec ce nouveau disque, qui est bien plus qu’une magistrale leçon de guitare.
PATRICK RONDAT – ESCAPE FROM SHADOWS

Titre : Escape From Shadows
Artiste : Patrick Rondat
Date de sortie : 2025
Pays : France
Durée : 60’21
Label : Verycords
Setlist
1. Overture (2:00)
2. Fear and Guilt (8:33)
3. Invisible Wars (6:50)
4. Whispery Hopes (4:38)
5. Back on Track (4:49)
6. Escape from Shadows (8:05)
7. Now We’re Home (6:50)
8. Hold on to Your Dreams (4:18)
9. From Nowhere (8:49)
10. Prelude and Allegro (5:29)
Line-up
– Patrice Guers / bass
– Dirk Bruinenberg / drums
– Manu Martin / keyboards
– Patrick Rondat / guitars
With:
– Gaëlle Buswel / vocals (7)
– Pascal Vigné / guitars

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