Si le bassiste Jonas Reingold est d’abord connu pour sa collaboration à The Flower Kings, qu’il a rejoints en 1999 et accompagnés pendant plus de deux décennies, il s’est aussi imposé comme le talentueux meneur d’hommes de son propre projet artistique, Karmakanic, explorant un rock progressif symphonique mâtiné d’éléments fusion. À l’image du titre même de son sixième album studio, le premier en 9 ans, le Suédois amorce une subtile et bienvenue métamorphose, avec une volonté d’émouvoir plutôt que d’impressionner. L’univers de Karmakanic demeure sophistiqué et élégant, mais l’écriture, plus épurée, privilégie une magnifique dynamique émotionnelle. Et c’est la voix distinctive de John Mitchell (It Bites, Lonely Robot, Frost*, Asia, Arena) qui magnifie l’ensemble et fait réellement la différence, avec ce grain légèrement voilé, surtout dans les médiums. Cette collaboration inattendue modifie drastiquement la tonalité comme l’envergure de la musique de Jonas Reingold, lui conférant une fraîcheur inattendue, une dimension quasi impressionniste et une profondeur très humaine, presque fragile. Le bassiste s’entoure ici de ses fidèles compagnons de route, dont le claviériste Lalle Larsson et le guitariste Krister Jonsson. Seul le chanteur historique du groupe Göran Edman (ex-Yngwie Malmsteen !) est relégué de facto à une discrète intervention, en complément de John Mitchell sur le titre « Gotta Lose This Ball and Chain ». Et, prolongeant une tradition solidement enracinée, c’est une pléiade d’invités plus prestigieux les uns que les autres que nous retrouvons sur Transmutation, chacun venant apporter sa touche aux compositions du maître de séance, Jonas Reingold.
L’instrumental d’ouverture « Brace for Impact », propulsé par le batteur Simon Phillips (Toto), n’est absolument pas représentatif du reste de l’album. Frontal, volubile, déjanté, quasi-free et sublimé par une envolée vivifiante de claviers à mi-chemin, cette courte détonation (moins de 3 minutes) est la secousse sismique permettant de pousser la porte symbolique vers cette transformation annoncée par Karmakanic. D’ailleurs, dès « End of the Road », on change de registre : la musique se pare d’une coloration pop-prog très Downes Braide Association, avec une belle présence de la guitare de Luke Machin (Karnataka, Cyan, The Tangent, Francis Dunnery’s It Bites). La voix poignante de John Mitchell, complétée en contrepoint par celle plus haute de Randy McStine(Steven Wilson), élève immédiatement le morceau vers des sommets d’émotion, avec ce mantra répété ad infinitum « I am over you », comme en écho à une volonté de se tourner vers l’avenir. Le single « Cosmic Love », à l’intro très synth-pop, poursuit cette quête solaire, porté par la frappe dynamique de Craig Blundell (Steven Wilson, Frost*, Pendragon) et la guitare de Randy McStine, qui évoque un Yes époque Trevor Rabin. En comparaison, « We Got the World in Our Hands » paraît plus convenu, indépendamment des deux interventions de guitare à douze cordes (jouées par John Mitchell et Randy McStine), avec cette évidente teinte très Genesis. Les cartes sont immédiatement rebattues avec « All That Glitters Is Not Gold », à l’intro très mélancolique, qui intègre une remarquable partition d’accordéon de Lelo Nika (artiste fusionnant le jazz balkanique et la musique roumaine et qui a déjà accompagné Jonas Reingold sur Who’s the Boss in the Factory en 2008), puis monte en crescendo vers un passage aux accents prog metal avant de se conclure sur un solo free-jazz du saxophoniste Rob Townsend (Steve Hackett). « Gotta Lose This Ball and Chain » se distingue par le rythme imprimé par le chant de John Mitchell, juste avant le refrain, et par un final puissant, sur lequel brille le guitariste Sven Cirnski(Bad Habit). De manière anecdotique, les fans de Def Leppard remarqueront l’emprunt, très certainement inconscient, à « Animal » sur le passage « and I want, and I need ». La pièce maîtresse de l’album est bien entendu « Transmutation (The Constant Change of Everything) », qui nous invite à un voyage dans la grande tradition prog du haut de ses 22 minutes. On y retrouve une ambition musicale parfois proche de celle des New-Yorkais de Izz, mais avec un sens des mélodies plus affiné. Cette proximité est encore renforcée par l’intervention très réussie du chant féminin de Dina Höblinger (au répertoire usuellement plutôt jazz, funk et soul). La fascinante composition évolue de manière permanente entre de magnifiques lignes de basse, de grandes envolées de guitare de Krister Jonsson, de très belles sonorités de claviers de Roger King (Steve Hackett) et un passage de piano jazzy de Geri Schuller aux sonorités Esbjörn Svensson Trio, le tout porté par la frappe de cette autre référence du prog, Nick D’Virgilio (Spock’s Beard, Big Big Train). Seule ombre au tableau : une section instrumentale vers les 13 minutes, certes de haut niveau, mais qui rompt quelque peu le magnifique continuum de cette composition-fleuve. La reprise, de toute beauté, sur une note acoustique que l’on doit à Steve Hackett (himself !) permet au morceau de prendre graduellement son envol vers une coda résolument positive : la transmutation est ainsi achevée. Avec ce sixième album de Karmakanic, Jonas Reingold signe une œuvre de maturité, mais aussi de liberté retrouvée, avec cette évolution vers quelque chose de plus vrai, de plus fluide et de plus profondément humain.
KARMAKANIC – TRANSMUTATION

Titre : Transmutation
Artiste : Karmakanic
Date de sortie : 2025
Pays : Suède
Durée : 61’30
Label : Reingold Records
Setlist
1. Bracing for Impact (2:32)
2. End of the Road (10:18)
3. Cosmic Love (5:00)
4. We Got the World in Our Hands (7:45)
5. All That Glitters Is Not Gold (6:34)
6. Gotta Lose This Ball and Chain (6:25)
7. Transmutation (The Constant Change of Everything) (22:56)
Line-up
– Jonas Reingold / bass, keyboards, electric guitar, vocals (2,7), backing vocals (3,4,6), fretless bass (5)
– Krister Jonsson / lead guitar (1,4-7)
– Göran Edman / lead vocals (6)
– Lalle Larsson / keyboard solo (1), keyboards (7)
With:
– Andy Tillison / Hammond organ (1,7), clavinet (1)
– Simon Phillips / drums & percussion (2,4,6)
– Jan-Olof Jonsson / acoustic guitars (2,7)
– Luke Machin / solo guitars (2), nylon acoustic guitar (2)
– John Mitchell / lead vocals (2,5-7), vocals (3,4), 12-string guitars (4)
– Randy McStine / lead vocals (2), guitars (3,4), backing vocals (3,4), 12-string acoustic guitars (4)
– Geri Schuller / piano (2,5,7)
– Craig Blundell / drums (3,5)
– Dina Höblinger / backing vocals (4), lead vocals (7)
– Lelo Nika / accordion (5)
– Markus Lukastik / flute (5)
– Rob Townsend / tenor & soprano saxophones (5,7)
– Tomas Bodin / keyboards (5,6)
– Sven Cirnski / electric guitars (6)
– Nick D’Virgilio / drums (7)
– Steve Hackett / nylon acoustic guitar (7)
– Amanda Lehmann / backing vocals (7)
– Roger King / keyboards (7)

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