Fish - Weltschmerz
4.8TOP2020

L’écossais est certes un grand chanteur mais avant tout un immense conteur. De ceux qui « trempent leur plume dans l’encre de la vie » comme le disait Blaise Cendrars. Le « big man », comme le surnomment affectueusement ses compatriotes, aura puisé tout au long de sa carrière dans ses propres expériences, retranscrivant ces mises à nu avec un sens indéniable de la poésie. Et c’est ainsi qu’il nous a offert des textes forts qui demeurent parmi les plus beaux que compte le rock progressif (et au-delà), que ce soit avec Marillion, ce groupe emblématique du renouveau progressif dans le début des années 80, qui le portera sur le devant de la scène et sous les feux de la rampe le temps de quatre albums studio, ou tout au long de sa longue carrière solo amorcée en 1990.

Le projet de ce nouvel album n’a eu de cesse d’être différé. En effet, depuis 2015, les aléas de la vie n’ont guère épargné le chanteur. Une réelle succession de situations dramatiques l’affectant lui ou ses proches. Mais aussi la crise sanitaire impactant fortement le milieu artistique.  Et tout cela dans un contexte anxiogène avec un état politique du monde qui se dégrade, selon Fish. Il confie d’ailleurs voir dans la crise actuelle des réminiscences de la crise allemande des années 30. De quoi alimenter l’artiste qui, selon ses propres mots,  a décidé avec cet album de  « couvrir des sujets très difficiles » et confirme que ce disque comporte « une grande part d’auto-analyse, même si inconsciente ». Et c’est non sans raison qu’il l’a intitulé Weltschmerz (littéralement « douleur du monde » en allemand, défini par l’écrivain John Green comme « le sentiment d’abattement qu’on ressent quand le monde extérieur ne correspond pas au monde tel qu’on voudrait qu’il soit »).

C’est donc sans surprise que Fish nous livre, une fois de plus, avec Weltschmerz des textes d’une rare authenticité, oscillant entre bleu azur et gris spleen. Car, même au plus profond du désespoir, Fish sait entrevoir et saisir cet improbable rai de lumière qui lui permet de se relever. Mais de splendides textes ne font pas à eux seuls un bon album. Fish le sait. Et la verve créative du chanteur n’a jamais été aussi bien mise en relief que lorsque de talentueux compositeurs l’ont épaulé, comme ce fut le cas pour Mickey Simmonds sur Vigil in a wilderness of mirrors (1990) ou Steven Wilson sur Sunsets on empire (1997). Cette si rare alchimie se retrouve aussi sur ses deux derniers opus absolument indispensables que sont  13th star (2007) et  « Feast of consequences » (2013) grâce à l’apport extraordinaire de Steve Vantsis, son fidèle lieutenant à la basse, qui aura permis au chanteur de réellement renaître à l’aube du 21ème siècle. Plus qu’une simple collaboration, l’approche repose sur le process éprouvé d’une co-construction. Fish « pitche » littéralement l’histoire à ses compositeurs afin qu’au terme de nombreux aller-retours la musique finisse par épouser et porter le texte, ne faisant qu’un. Et de là, ce ressenti bien souvent très cinématographique à l’écoute des morceaux, au grand bonheur de Fish qui confirme vouloir «faire des films qui se résumeraient à une expérience auditive». Avec Weltschmerz, tous les ingrédients semblent donc réunis pour répéter l’exploit puisque c’est le duo Steve Vantsis / Robin Boult (autre compagnon de route de longue date) qui est essentiellement à la manœuvre musicalement sur un album que Fish a d’ores et déjà présenté, du haut de ses 62 ans, comme son dernier avant de tirer définitivement sa révérence.

Le sombre titre d’ouverture « Grace of God », qui est un pur joyau, ne dément pas cette logique. Subtilement ciselé et avec un sens du drame prononcé (l’arrivée aux urgences de cet homme qui va confier sa survie aux mains des praticiens l’entourant, écho des épisodes de septicémie qui ont failli emporter Fish ces dernières années), le morceau reprend dans la forme très exactement là où l’extraordinaire « The great unravelling » avait clôt Feast of consequences . Mais ce qui nous frappe également d’emblée sur ce morceau c’est la qualité du chant. Depuis 13th star Fish a abandonné cette voix de « faux » fausset (qui était jusque-là sa marque de fabrique) et à appris, sous l’égide du producteur Calum Malcom (Blue Nile, Prefab Sprout), à utiliser sa voix différemment, de manière non seulement plus naturelle mais surtout beaucoup plus expressive.  Comme il l’a confié lui-même récemment « Ma voix de nos jours est plus riche, plus profonde et possède désormais ce supplément d’âme ».

Mais dans cet album c’est très certainement le très épuré et mélancolique  « Garden of Remembrance », articulé autour d’une simple mais émouvante mélodie au piano écrite par John Mitchell (It Bites, Lonely Robot, Arena…), qui en est le plus beau témoignage. Le texte, qui est sans aucun doute l’un des plus beaux de l’album, relate cette détresse de fin de vie que le chanteur a pu observer chez ses propres parents confrontés à cette maladie d’Alzheimer qui sépare les êtres (« He’s lost between the here and now. Somewhere he can’t be found. Her love, a ghost of memory”). Fish y déploie de magnifiques intonations qui subliment le morceau et lui confèrent une justesse comme une sincérité rare. Un moment hors du temps sur cet album, comme le fut  «A gentleman’s excuse me» sur Vigil in a wilderness of mirrors.

Fidèle à son héritage progressif, Fish nous accorde deux grandes fresques épiques d’environ 15 minutes chacune. Dans la première, « Rose of Damascus », qui relate le parcours de cette jeune réfugiée syrienne, Fish sait convoquer les sensations. Nous marchons aux côtés de cette jeune femme dans la poussière des chemins (« In this wasteland where it’s a curse to be alive »)  qui a tout laissé derrière elle («Her only baggage the fragments of the horrors she could not leave behind”) mais garde précieusement contre elle une rose de Damas, dernier vestige d’un autre monde, d’un monde d’avant la folie des hommes et de cette déferlante obscurité (« Colourless men under colourless skies »). La composition met toutefois du temps à décoller et l’émotion commence réellement à poindre à mi-chemin, lorsque l’artiste alterne de longues narrations (qui rappellent  « Jungle Ride » sur « Sunsets on Empire »), dans lesquelles perce son accent écossais, et des passages chantés jusqu’à un final de toute beauté.

La seconde fresque, « Waverley steps (end of the line)» me parait la plus réussie des deux, inspirée de bout en bout, sans temps mort et avec une magnifique participation du Scottish Chamber Orchestra sur la fin de la composition. Partant d’un fait divers (la découverte dans la gare d’Edimbourg, Waverley, du corps d’un jeune soldat errant, souffrant de troubles de stress post-traumatique, décédé dans le froid), Fish nous relate le long parcours d’un être qui sort volontairement du système (« He stepped off the grid »), sujet résolument moderne, chronique d’un suicide annoncé avec ce constat amer … « Sometimes dreams are not everything ».

A noter  que « Waverley steps » tout comme « Man with a stick » and  « Little man what now » qui figurent également sur cet album sont des versions réarrangées de titres déjà parus sur l’EP A parley with angels (2018).  Si « Man with a stick » ne laisse pas de forte impression (à l’exception de l’intervention de  Foss Patterson qui nous gratifie d’un son de claviers aux sonorités organiques et très progressives faisant un bien fou) , « Little man what now » et son long creshendo déchirant aux accents bluesy-jazzy renforcé par le magnifique saxophone de David Jackson (Van Der Graaf Generator) est bien plus intéressant.

FISH n’a jamais caché son amour d’une certaine pop-rock, comme en contrepoint des pièces à tiroirs. Il suffit d’écouter sa relecture de certains standards sur l’album « Songs from the mirror » pour s’en convaincre. Ou de se souvenir de son escapade avec Tony Banks (« Shortcut to Somehere ») comme du choix du single « Big Wedge » en promotion de son tout premier album solo. Le chanteur nous en offre deux témoignages supplémentaires sur cet album. Tout d’abord avec « This party’s over », aux réminiscences celtiques, signant ici sa chanson d’adieu non sans humour (« where did it all go wrong ? ») et sur un ton très enjoué. Et également avec « The C song (The Trondheim Waltz ) » dans une veine différente proposant le point de vue d’un protagoniste atteint d‘un cancer et qui compte bien célébrer l’instant présent (« I’ll face the inevitable ending. And the fact that there will be no curtain. I hope they write up my performance. (…) Until then, I’ll dance the fandango. With a smile as big as the moon. Worship the arrival of tomorrows. And whistle an uplifting tune”).

Cette chronique ne serait pas complète sans l’évocation de « Weltschmerz », le morceau qui donne son titre à l’album. Fish est connu depuis les premiers jours pour ses prises de positions politiques (“Forgotten Sons” fut son premier manifeste en 1983). Mais jamais il n’aura été aussi loin et avec tant de véhémence. En prise directe H24 avec cette actualité qui déboule sur nos écrans, il plante le décor (« I came to in a country I considered a home, that’s been lost to the scoundrels and rogues and a circus of clows”) sur des faux airs de  « State of Mind »  (« Vigil in a wilderness of mirrors » ) et avec un engagement proche du texte de « White Feather » (« Misplaced Childhood »). L’artiste hausse le ton face à un monde vertigineusement au bord du gouffre (« The rapture is near ») proclamant son intention de continuer le combat (« My words are my weapons that I proffer with disdain »). Un morceau engagé au refrain percutant qui vient clore superbement cet album.

Tout au long du disque, Fish est admirablement entouré d’une fine équipe à laquelle, outre les précités musiciens, vient s’ajouter sur la majorité des morceaux l’excellent batteur Craig Blundell (Steven Wilson, Pendragon, Steve Hackett). Et il ne manque à l’appel que le fidèle guitariste Frank Usher. Alors, peut-être, un seul regret au regard de cet album aux textes dantesques; que FISH n’ait laissé somme-toute que peu d’espace à ces musiciens talentueux pour s’exprimer davantage dans des passages instrumentaux. Un comble pour un double album qui fleurte avec les 80 minutes de musique.

On se souviendra que Fish avait mis un terme à sa collaboration avec Marillion sur un album exceptionnel (« Clutching at straws »).  Si à son tour, Weltschmertz est réellement, comme il l’affirme, le testament artistique de sa carrière solo, alors qu’il soit rassuré, il peut définitivement partir la tête haute.

FISH – WELTSCHMERZ

Fish - Weltschmerz (2020)

Titre : Weltschmerz
Artiste : Fish

Date de sortie : 2020
Pays : Angleterre
Durée : 84’30’
Label : –

Setlist

CD 1 (42:12)
1. Grace of God (8:19)
2. Man with a Stick (6:27)
3. Walking on Eggshells (7:18)
4. This Party’s Over (4:22)
5. Rose of Damascus (15:45)

CD 2 (42:18)
1. Garden of Remembrance (6:07)
2. C Song (The Trondheim Waltz) (4:41)
3. Little Man What Now? (10:54)
4. Waverley Steps (End of the Line) (13:45)
5. Weltschmerz (6:51)

Line-up

– Fish / vocals

With:
– Steve Vantsis / bass, keyboards, guitars, programming
– Robin Boult / guitar
– John Mitchell / guitar
– Craig Blundell / drums
– Dave Stewart / drums
– David Jackson / saxophone
– Liam Homes / keyboards
– Foss Paterson / keyboards
– Doris Brendel / backing vocals
– Mikey Owers / brass
– Scottish Chamber Orchestra / strings

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A propos de l'auteur

Stéphane Rousselot

C’est la découverte de la pochette de l’album « Killers » en 1981, ce rictus grimaçant dans les rues mal éclairées de l’East end londonien, œuvre de Derek Riggs, dessinateur attitré de la Vierge de Fer, qui fut à l’origine de mon parcours musical. Il me faudra toutefois attendre l’acquisition du single « Flight Of Icarus » en 1983 pour enfin découvrir la proposition musicale derrière l’illustration visuelle. C’est dans doute pour cela, qu’au-delà d’une passion pour un style musical, j’ai développé un goût prononcé pour l’iconographie et par extension, pour le soin apporté à présenter un album comme une œuvre globale. Un visuel, une musique, une narration – une parfaite invitation à des voyages immobiles fascinants. Du Heavy Metal au hard-rock plus globalement (dans toutes ses infinies composantes), en passant entre autres par le rock progressif, le jazz-rock, le trio-jazz, l’électro, le classique et sans oublier une certaine chanson française avec en premier lieu le grand Léo Ferré, poète post-moderne avant l’heure. De l’amour des mots est née une passion pour la littérature, des classiques contemporains (Montherlant, Gracq, Aragon) à l’anticipation (Serge Brussolo, l’auteur fétiche de mes nuits blanches avec sa contribution inestimable à la collection Fleuve Noir). Enfin, de la littérature au cinéma avec le plaisir à chaque fois renouvelé d’aller aux festivals de Gerardmer et Deauville chaque année. A l’heure de proposer ici quelques critiques d’albums ou autres, je garde à l’esprit la phrase de Prévert à Carné au sujet du film « Les Portes de la Nuit », « J’en ai marre de bosser dix mois sur un scenario pour me faire engueuler en dix lignes par un con de critique ». Tout est dit.

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