Il y a plus de quatre décennies, les Floridiens de Crimson Glory marquaient à jamais au fer rouge la genèse et plus globalement l’histoire du heavy metal à tendance progressive, signant notamment grâce à Transcendence (1988) l’un des plus grands chefs-d’œuvre du style. Ce joyau nous a ouvert, avec une force d’évocation impressionnante, les portes d’un monde sombre et fantasmagorique aux confins du mysticisme, véritable recueil de visions hallucinées porté par une poésie crépusculaire,
Chasing the Hydra est pourtant la preuve irréfutable en neuf titres fabuleux que Crimson Glory vient non seulement de renaître de ses cendres mais aussi de retrouver le feu sacré, renouant avec son glorieux passé, une résurrection qui relève presque d’un prodige arraché aux forces du destin. Et à cet égard, la magnifique pochette de l’album prend très certainement une résonance toute particulière dans un parallèle hautement symbolique avec la trajectoire tourmentée du groupe. Parmi les symboles les plus forts, la figure de l’hydre qui incarne ce mal multiple et insaisissable, cette lutte sans cesse recommencée où chaque victoire engendre une nouvelle épreuve. Le cercle de feu qui l’enserre évoque, quant à lui, un passage initiatique, un cycle de destruction et de renaissance à franchir. Enfin, au centre, le cristal lumineux, protégé par la créature, semble matérialiser cette vérité profonde que seule la traversée du chaos permet d’atteindre. Une iconographie d’une grande justesse où l’affrontement contre le monstre devient la métaphore d’un combat intérieur, celui d’un groupe pour reconquérir son trône, au terme d’une longue traversée des ténèbres. Et, comme en écho, les textes de l’album dessinent un même cycle tragique où l’humain affronte une force qui le dépasse, dans une mythologie moderne de la survivance.
L’annonce de la reformation, avec à la manœuvre trois membres de la formation originelle, le guitariste Ben Jackson, le bassiste Jeff Lords et le batteur Dana Burnell, épaulés par deux nouveaux venus, le chanteur Travis Wills (ex-Infidel Rising) et le guitariste Mark Borgmeyer, déjà complice de Jackson sur un projet parallèle, date de fin 2023. Fait notable cette fois-ci, cette nouvelle fut immédiatement concrétisée par la sortie d’un single, preuve tangible que la machine était enfin réellement relancée. Et de quelle manière : “Triskaideka” balaya d’emblée les doutes, dépassant de très loin toutes les attentes ! L’intro à elle seule, menaçante à souhait, avec un motif de guitare dissonant et acéré comme une lame de rasoir ouvrant sur un riff majestueux, s’imposait comme un modèle du genre. Et l’on retrouvait dans ce titre foncièrement épique tous les fondamentaux du heavy metal progressif, avec cet équilibre constant entre puissance et mélodie, jusqu’à un refrain accrocheur, « Making wishes on a falling star, reflections you can’t trust / Faire un vœu sous une étoile filante, dans un jeu de reflets trompeurs », sur lequel Wills dévoilait toute l’étendue de son registre, révélant une personnalité affirmée : une ample tessiture, une belle sensibilité dans les graves, une capacité à aller chercher des notes très hautes, quelques inflexions évoquant Midnight, Geoff Tate ou John Arch, sans pourtant jamais verser dans l’imitation. Et, pour couronner le tout, l’atmosphère obsédante et mystérieuse de la composition épousait parfaitement le texte, centré sur la superstition, jouant autour de ce terme d’origine grecque désignant le nombre treize, chiffre ambivalent associé au malheur dans l’imaginaire collectif. Dès ce premier titre, qui tenait du miracle absolu, le groupe affirmait sans détour son ambition de reprendre le cours de l’histoire là même où Transcendence l’avait laissé, esquissant la promesse d’un disque magistral.
Et le reste de l’album ne fera que confirmer cette impression. Parmi les titres les plus emblématiques figure le menaçant “Redden the Sun”, qui ouvre l’album frontalement sur des accents pleinement cinématographiques. Dans cette vision d’apocalypse climatique, où le réchauffement, nourri par le déni humain, mène à une rupture irréversible, la chaleur est oppressante, l’air épais et le soleil saigne à l’horizon. La musique se fait l’écho de cette chevauchée vers l’inéluctable, portée par une tension permanente, à l’instar du fabuleux break, et prend des accents lyriques jusqu’à un solo pyromane en double lead. Les fans de la première heure apprécieront le clin d’œil de Wills (« We’ve kindly imported red death on ourselves / Nous avons sciemment fait entrer en nous la mort rouge ») à l’un des titres phares de Transcendence (“Masque of the Red Death”). S’ensuit le féroce “Chasing the Hydra”, choisi en second single, qui accélère encore, pied au plancher. Ce nouvel uppercut, confrontation sans issue avec l’hydre, métaphore d’un ennemi systémique, frôle la perfection, de l’incisif riff d’ouverture, forgé dans des aciéries que l’on croyait à jamais silencieuses (bel hommage à “Red Sharks”), au chant de possédé sur le final, en passant par un refrain enflammé et une dynamique étourdissante, tout en donnant corps à des sensations particulièrement vives, à commencer par celle d’une oppression quasi physique, parfaitement résumée par « Look at me drowning, the yoke around my neck / Regarde-moi sombrer, le joug autour du cou »). Enfin, “Indelible Ashes”, initialement pressenti pour figurer au rang des singles, nous rappelle dans un souffle oriental, une incroyable accroche mélodique et un sens du refrain phénoménal, que le groupe n’a rien perdu de son sens de la mini-fresque, avec ce texte hanté par un deuil sans rémission où les cendres prennent la forme d’une relique funèbre, ultime trace d’une absence que ni le temps ni le sommeil ne parviennent à apaiser.
Les accents progressifs qui ornementent les compositions de Chasing the Hydra s’expriment tout d’abord dans la construction des morceaux et notamment dans les nombreux changements de tempo, à l’image de “Pearls of Dust”, ce récit de guerre marqué par la culpabilité du survivant face à la mémoire des morts. Ils transparaissent aussi dans le travail harmonique des guitares et dans ce sens aigu des contrastes, entre puissance, mystère et lyrisme, avec parfois des passages plus aériens, élevant ainsi le heavy metal du groupe vers des territoires plus vastes, plus nuancés et autrement plus exaltants. Cette dimension est particulièrement évidente sur “Angel in My Nightmare”, élégie crépusculaire où l’être perdu, invoqué comme un ange dans la nuit, ne revient jamais autrement que sous la forme d’une absence plus déchirante encore, avec une intro et une coda très atmosphériques évoquant immanquablement “Painted Skies”. Elle l’est tout autant sur le break du furieux, complexe et déterminé “Armor Against Fate”, méditation tragique sur l’impuissance humaine à dénouer un implacable destin déjà scellé. Et on la retrouve encore sur “Broken Together”, dans l’amorce du morceau ainsi que dans un court passage acoustique de toute beauté, aux consonances mystiques. Ce titre, évoquant une relation brisée dont la fracture demeure le dernier lien, conjugue couplets puissants et refrain plus posé, permettant également à Wills d’aller chercher des notes très hautes dans un héritage qui rappelle clairement Midnight. Et, tout au long de l’album, son chant, très théâtral, capable de passer de l’héroïque au spectral, imprègne indéniablement la musique de fièvre, de mystère et d’élan tragique, participant pleinement à la dimension progressive.
Chasing the Hydra, mixé par l’incontournable Jim Morris, est l’album de Crimson Glory que tout le monde espérait sans plus vraiment oser l’attendre : non pas un simple retour, mais la renaissance fracassante d’une légende, portée par un feu prométhéen et venue reprendre sa place sur l’échiquier mondial, “In a world where Dragons rule”.
CRIMSON GLORY – CHASING THE HYDRA

Titre : Chasing the Hydra
Artiste : Crimson Glory
Date de sortie : 2026
Pays : États-Unis
Durée : –
Label : Brave Words Records
Setlist
1. Redden the Sun
2. Chasing the Hydra
3. Broken Together
4. Angel in My Nightmare
5. Indelible Ashes
6. Beyond the Unknown
7. Armor Against Fate
8. Pearls of Dust
9. Triskaideka
Line-up
– Jeff Lords / Bass
– Dana Burnell / Drums
– Ben Jackson / Guitars
– Mark Borgmeyer / Guitars
– Travis Wills / Vocals

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