A l’occasion de la sortie de « Nos âmes saoules », rencontre avec l’un des membres fondateurs du groupe Lazuli, à savoir Dominique Leonetti. Magnifique parolier, il a ici la gentillesse de répondre à nos questions dans le style qui est sien : passionné et passionnant.

Lazuli - Nos Ames Saoules (2016)

Chronique de “Nos Âmes Saoules”

Sébastien : Vous venez de sortir votre dernier album « Nos âmes saoules ». Quels ont été les retours jusqu’à présent ? Quel premier bilan peux-tu tirer ?

Dominique Leonetti : Nous sommes toujours fébriles à la sortie d’un nouvel album. Quand il quitte l’enceinte du studio, les doutes nous envahissent subitement. Tant que nous sommes dans la conception, nous ne nous soucions pas du regard extérieur mais quand nous lâchons la main du bébé, nous ressentons le besoin farouche de trouver des bras qui l’accueille chaleureusement ! Je dois dire que nos appréhensions se sont très vite évanouies à la lecture des premiers articles de presse et des premiers mails d’auditeurs. L’accueil a été incroyable et notre bonheur immense. Comme si cet album avait touché plus que les précédents. Les ventes ont été fulgurantes et cela semble continuer, chose importante pour un groupe comme le nôtre, qui a besoin de cela pour imaginer pouvoir faire le suivant. Ce disque a considérablement élargi le cercle autour de nous, c’est peut-être le premier bilan que nous pouvons tirer…

Sébastien : Ce qui saute aux yeux est la qualité de l’enregistrement. Encore un coup de l’abeille qui rôde qui a butiné sur la console? Dis nous.

Dominique Leonetti : Et oui ! Notre indépendance nous a toujours poussé à occuper tous les postes ; c’est donc chez nous, à l’Abeille rôde, que la récolte a été faite. Claude (mon frère) n’est pas seulement le joueur de Léode du groupe, il est aussi l’ingénieur son du studio. Tous nos albums sont nés là et je ne nous imagine pas enregistrer ailleurs et avec quelqu’un d’autre. Il faut que la timidité et la pudeur s’estompent un peu pour pouvoir se livrer sur un enregistrement ; il est moins douloureux de le faire en territoire connu. De plus, nous avons une totale confiance en Claude et nous n’avons pas peur de nous pousser mutuellement dans nos retranchements. Nous évoluons ensemble depuis toujours, sans non-dits, avec le même objectif et la même philosophie de vie. Je suis certain qu’il sera très heureux de tes compliments sur le son, car il doute toujours de ses capacités. Mais ses doutes ne sont pas un frein, c’est aussi pour cela qu’il cherche toujours à améliorer le son du groupe! Je suis fier que cela se sente.

Lazuli

Sébastien : Les textes sont très engagés, tu sembles (puisque que c’est toi qui écris les textes) aborder les sujets qui te touchent, tes angoisses, tes colères. L’art ne serait-il pas l’ultime rempart d’une société décadente ?

Dominique Leonetti : Je ne sais pas si je suis vraiment un chanteur engagé dans le sens où certains l’entendent mais il est vrai que je donne mes sentiments sans me dissimuler, si ce n’est derrière quelques métaphores. Je suis souvent désemparé par les problèmes de ce monde, plus que vindicatif ou détenteur de solutions.

J’éprouve surtout le besoin viscéral de dire les choses. En tous cas je ne me censure pas et j’ai la chance que nous partagions toujours les mêmes opinions au sein du groupe.

Quant au pouvoir de « l’art », je ne dénigrerais pas son importance. Je pensais jusqu’alors que la musique et les mots de Lazuli étaient dérisoires face à l’ampleur de la tache, insignifiant à coté du travail magnifique que font les grands hommes (connus ou inconnus, dans la lumière ou dans l’ombre) qui essayent de rendre ce monde meilleur, en toute abnégation, parfois au péril de leur vie. Je nuance mon propos à notre égard depuis quelques temps ; ce qui s’applique au civisme et à l’écologie peut s’appliquer à notre musique, je me dis que ce sont les petits gestes de chacun qui mis bout à bout, font changer les choses ; cela peut donc s’appliquer aux petites idées qui se baladent dans les chansons et pourquoi pas dans les nôtres aussi modestes soient-elles.

« Il faut gesticuler dans ce pays pour attirer l’attention, ailleurs on prête d’avantage cas à notre musique sans a priori. »

Sébastien : Le Front National est le premier parti de France, ils montent en puissance à chaque scrutin local ou national. Toi, tu écris le « Mar du Passé ». Est-ce pour condamner, alerter ou jouer le rôle de sentinelle? N’est-ce pas un poil dérangeant ou volontairement provocateur.

Dominique Leonetti : Il est également monté en puissance dans mon village. Je n’ai pas écrit cette chanson pour condamner car, pour connaître sans doute ceux qui ont glissé ce bulletin dans l’urne, je me dis qu’il n’est pas justifié. Est-ce par déni, par peur, par méconnaissance, par désespoir ? Je ne veux pas croire que 30% des Français aient zappé un pan de l’histoire et partagent ces idées de haine. La plupart ne se comportent pas comme ça dans leurs vies. Il y a un paradoxe. Pour cette raison, je veux rester optimiste et espérer que certains puissent changer d’avis. Il faut que chacun comprennent que l’unité et le partage sont des solutions aux problèmes bien plus pragmatiques que le rejet et le repli sur soi. Il n’y a aucune naïveté à penser que l’amour peut tout rendre possible. En refusant la différence, Daesh, Hitler et tant d’autres n’ont engendré que le chaos. On ne peut pas s’insurger contre les idées d’un Trump au Etats-Unis et en même temps cautionner celles du Front National et perdre de vue ce sur quel socle a été fondé ce parti. Ils peuvent lisser leur image tant qu’ils veulent, le naturel revient régulièrement dans les propos et quand il n’est pas écrit noir sur blanc, on le trouve à peine caché entre les lignes.

Je ne condamne pas tous ceux qui votent FN, par contre je condamne sans équivoque ce parti et ses dirigeants. Je ne cherche ni à déranger, ni à provoquer (bien que je le fasse peut-être malgré moi), je veux juste profiter du privilège d’avoir un micro pour faire entendre ma voix… ma voie. Et ne pas laisser leur discours se banaliser.

Sébastien : Vous rencontrez à l’étranger un succès grandissant, une base de fans se développe chaque jour que ce soit en Allemagne, en Italie  ou au Royaume Uni où vous avez tourné avec un certain Fish. Un mot à ce sujet.

Dominique Leonetti : Nous devons beaucoup à Fish car il nous a offert généreusement son public (également en Pologne et aux Pays-Bas). Peu d’artistes ont cette démarche aujourd’hui. L’heure est à la première partie qui se monnaye, c’est triste. Notre audience a augmenté ces dernières années, les festivals ont notamment contribué à remplir nos concerts seul, mais le grand Ecossais nous a permis de franchir la marche que nous n’arrivions pas à passer, notamment nous donner du crédit auprès de certains professionnels. Nous avons vécu une de nos plus belles aventures, deux mois intenses sur la route avec plus de 30 représentations. La grande surprise fut cette bienveillance et cette chaleur déconcertante émanant du public qui tous les soirs, venaient nous envelopper jusque sur la scène.

Lazuli

Sébastien : J’y vois une curiosité cependant. En tant que chroniqueur, je dirais que la force ou la singularité de Lazuli réside dans la qualité de ses textes, leur contenu, leur beauté poétique (sans oublier le reste qui va de pair). Comment des non-francophones peuvent réagir avec autant de fougue? Cela voudrait-il dire que chanter avec son âme comme tu le fais serait comme un langage universel et que tous ces gens te comprendraient.

Dominique Leonetti : J’aime à penser que oui ! Mais peut-être me prêtent-ils encore plus de beaux sentiments que je n’en suis capable, peut-être me prêtent-ils les mots qu’ils aimeraient entendre, va savoir… Je préfère me dire que la sincérité transparait. Il y a quelques années, après un concert au Mexique, un américain m’a dit : « je ne comprends pas un seul mot de Français mais mon cœur a compris tout ce que tu as dit ». Cette phrase me suffit. Je pense aussi que Claude, Ged, Vincent et Romain aident à cela et savent porter mes mots plus loin qu’ils ne pourraient aller seuls.

« Je ne condamne pas tous ceux qui votent FN, par contre je condamne sans équivoque ce parti et ses dirigeants. »

Sébastien : J’ai noté que la phase d’écriture précède la phase de transposition musicale chez vous. Un soin est particulièrement apporté aux arrangements. Peux-tu nous parler de ce travail d’orfèvre? Comment cela se passe t-il et dans quel délai ?

Dominique Leonetti : C’est aléatoire, suivant les chansons. Certaines nous donnent plus de fil à retordre que d’autres, nous n’arrêtons que quand nous avons les bonnes sensations, les bonnes émotions. Mais je dois dire que plus les disques passent, plus cette phase est facile. Chacun d’entre nous met le doigt plus rapidement sur ce que la chanson semble demander et ce entre spontanéité et bonne perception. Plusieurs façons pour y arriver, soit en jouant ensemble, en proposant, en essayant, soit avec du recul, chacun chez soi ou en superposant les pistes sur des maquettes.

Nous faisons et défaisons pour souvent revenir à l’essentiel. L’important est qu’au final chaque membre de Lazuli sente la chanson sienne. Les arrangements sont primordiaux pour qu’un groupe soit véritablement un groupe.

Sébastien : Dans la vie du groupe, cela change t-il les choses d’être comme un porte-étendard du genre au delà de nos frontières? J’imagine que cela doit être une fabuleuse source d’énergie et d’inspiration.

Lazuli

Dominique Leonetti : Oh oui, c’est galvanisant ! Nous avons longtemps mangé de la vache enragée et il y a encore quelques années, nous n’aurions pas imaginé être considéré à ce point. Nous en sommes très fiers et profitons d’autant plus de ce bonheur que nous le savons fragile et peut-être pas éternel. Mais dans les faits cela ne change rien, nous avons toujours la même appréhension avant de monter sur scène et la même volonté de défendre notre musique, nous devrons toujours prouver la légitimité de fouler une scène.

Sébastien : Cela vous aide t-il médiatiquement en France vis à vis des grands décideurs, radios ou journaux ?

Dominique Leonetti : Non pas vraiment. Ceux qui nous offrent une tribune en France aujourd’hui sont les mêmes qui nous l’offraient hier. J’en profite d’ailleurs pour leur rendre hommage. Je crois que les décideurs et les grands médias ne donnent du crédit qu’à ceux que la télévision a déjà consacré. Je schématise mais c’est un peu ça.

Nous venons de recevoir deux récompenses en Angleterre, décernées pas Classic Rock Society, un pour le « meilleur groupe étranger » et un pour le « meilleur live 2015 » ; j’ai du mal a imaginer que l’on puisse nous offrir cela ici. Il faut gesticuler dans ce pays pour attirer l’attention, ailleurs on prête d’avantage cas à notre musique sans a priori. Si le groupe a une vie en France, nous le devons uniquement aux fans qui nous suivent et à quelques passionnés qui organisent des concerts contre vents et marées. Nous n’avons pas de frustrations car leur présence et leurs témoignages d’amour suffisent à notre bonheur.

« Je pense à toutes ces personnes qui aiment ce que l’on fait et qui nous soutiendront toujours dans notre démarche. »

Lazuli

Sébastien : J’ai fait des recherches littéraires avec des extraits contentant le terme « âme ». Je t’en propose une, peux-tu la commenter? Je sais je suis dur.

Dominique Leonetti : Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines (Les Raisins de la colère, chap. XXV  John Steinbeck). Je me lance, c’est vrai tu es dur là ! Les vendages prochaines, c’est bien là le risque qu’encourent ceux qui nous gouvernent.

On aurait pu citer aussi un poète Perse : « qui sème le vent, récolte la tempête ». Les violences qui nous sont infligées, je pense notamment aux violences libérales puisque c’est aussi le sujet de Steinbeck, ne font que préparer des explosions populaires. Les âmes blessées sont plus à craindre. Le rejet de ce monde est de plus en plus visible, les plus jeunes ont deux choix, se fondre dans le moule ou sans extraire. On voit germer de plus en plus d’envies alternatives, nous sommes à deux pas d’une révolution, c’est le mieux qui pourrait nous arriver car le plus à craindre serait de voir apparaître des générations de gens désabusés fuyant la réalité.

Sébastien : Merci à vous, merci à toi. Je te propose une citation qui s’applique sans l’ombre d’un doute à ce grand groupe qu’est devenu Lazuli : “Du reste l’expérience est diverse, et tourne bien ou mal selon les natures. Les bons mûrissent. Les mauvais pourrissent ». L’homme qui rit ,Victor Hugo. J’ajouterais pour part que le meilleur est encore à venir pour vous.

Dominique Leonetti : Nous pourrirons ou nous murirons, l’avenir nous le dira… Si je t’entends bien, nous n’avons pas trop mal résisté aux intempéries jusqu’à maintenant, pourvu que ça dure !

Je croise les doigts pour que tu sois visionnaire ! Merci pour tes questions c’était un réel plaisir.

Propos recueillis en avril 2016

 

 

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A propos de l'auteur

Né à Lille en 1972, je découvre Les Beatles à 10 ans, un premier amour dont je me souviens encore : paroles en main, je chantais à tue-tête dans le salon familial. A 15 ans, c'est le déclic. Par une après-midi bénie, mon cousin me passe deux albums : « 90125 » de Yes et « Are you sitting confortably » d'IQ. C'est alors la claque, la révélation. De là naîtra un amour profond pour le rock progressif et une passion ultime pour le groupe Yes dont j'achèterai deux albums dès le lendemain. Cette mélomanie se renforcera au fil des années, de belles amitiés se greffant au passage à force de rencontres et de partages. Eclectique jusqu'au bout, je peux passer de Sépultura à Beethoven sans soucis. J'aime le beau, l'émotion, la sincérité et la profondeur de l'expression musicale. Pour ces raisons, je me passionne notamment chaque jour davantage pour des musiciens tels que Steve Hogarth et le groupe Marillion ou encore pour des formations telles que Gazpacho, Opeth ou Steven Wilson. Car la musique est une histoire d'hommes et de femmes, mon exercice de prédilection est l'interview. Quoi de plus intéressant et enthousiasmant que de rentrer dans l'intimité d'artistes, que de tenter à comprendre leurs messages et les mettre en lumière ? Ecrire a pour moi du sens et ce en toute modestie : rendre hommage aux artistes que j'admire et tenter l'impossible : rendre justice à leur talent ! Tout en m'amusant et en apprenant...

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