The Batman
4.3TOP 2022

La version du Batman signée Matt Reeves n’est pas un film de super héros. À l’instar de Joker (Todd Philipps, 2019), le film n’enfonce jamais les clous du tableau attendu et rabâché. Même s’il offre son lot de friandises aux amateurs du Dark Knight, de la Batmobile aux gadgets finalement assez rares, la vision réaliste de l’univers de Gotham City embarque le film sur d’autres versants plus aiguisés. Plus dangereux également. La pluie discontinue et son tueur en série à énigmes font évidemment penser à un mélange du Zodiac (2007) et d’un simili John Doe exfiltré de Seven (1995), deux œuvres signées David Fincher auquel Reeves se réfère souvent, le tout mâtiné de séries comme The Killing. Et c’est bien ici que se situe la croisée des chemins. En prenant le partie de plonger Batman/Bruce Wayne au cœur d’une intrigue policière, le scénario replace le héros dans sa fonction originelle. Son duo avec le lieutenant Jim Gordon (Jeffrey Wright) nous expose un Batman rejeté, effrayant, littéralement traité de bête par les membres de la police locale. Bienvenue en enfer. L’histoire démarre deux ans après le début de ses activités nocturnes et Bruce Wayne est en plein doute existentiel, à la limite de la déréliction. Exposé comme une sorte de héros romantique torturé, mélange sous Lexomil d’Arthur Rimbaud et de Kurt Cobain (« Something in the Way » de Nirvana est enfoncée dans la B.O.) dont il reprend quelques profils, ce Batman n’expédie rien. Chaque geste lui pèse. Comme si tout n’était qu’affaire de lutte intérieure, de turpitudes et de questionnements. Le diagnostic est établi : entre un environnement fait de château gothique, de domestiques pisse-froids et de chambre mortuaire à la mémoire de parents assassinés, on comprend vite que le jeune milliardaire joue les équilibristes sur le fil d’une existence qui tend moins vers la débauche d’un roi de la nightlife que le costume du prince des ténèbres d’une ville en décrépitude. Un costume cousu de fil noir.

En partant de cette posture archétypale faussement post-moderne clairement extirpée des années 90, Reeves étire chaque scène comme si le fatum devait se charger d’en sucer lentement la moelle. Trop, parfois, sur un film qui n’impose pas tant de rebondissements pour ses trois heures au compteur. Si l’affaire paraît un peu longue, il faut toutefois en souligner la beauté visuelle faisant souvent passer la pilule d’un scénario étriqué qui ne plonge pas forcément aussi profondément que son préambule laissait espérer. La première scène du meurtre, malaisante et d’une violence graphique sourde, dénote immédiatement du tout venant hollywoodien et de ses rejetons comics-clonés habituels. La mise en scène expose la folie en prenant soin de jouer sur la profondeur de champ, le flou révélateur, au profit de la suggestion. Malin. En jouant de ses contraintes, Reeves s’oblige à triturer un script sans péter toute la dynamique graphique. Les motivations du Riddler (Paul Dano) restent ainsi basiques et les révélations sur le passé des Wayne un peu trop attendues. Mais le film ne passe pas à côté des scènes promises, que ce soit quelques cassage de bouches sur des figurants-victimes désignées, une poursuite en voiture bien tenue ou les relations plus personnelles avec Alfred (Andy Serkis) et une Catwoman (Zoe Kravitz) bon chic, faite de bric et de broc, paradoxalement un poil soumise qui nous propulse à l’opposé de la version Michelle Pfeiffer (Batman Returns, 1992).

Au centre de toue la machinerie « blockbuster » habituelle, planait pourtant une question, la question fondamentale mâchouillée à loisir autour de la performance attendue de Robert Pattison dans le costume supposé trop large du Batman. Équation habituelle, à multiples inconnues. Après Adam West, Michael Keaton, Val Kilmer, George Clooney, Christian Bale et Ben Affleck, impossible d’imposer une vérité absolue, chacun ayant en leur temps connus les foudres des amateurs du névrosé en cape. Mais au-delà de tous les a priori habituels sur les belles gueules à la mode, il fait le job. Habitué aux rôles à triste figure, le jeune acteur dont la filmographie continue d’intriguer, se fond dans la tenue du chevalier de la nuit avec aisance, aidé par une caractérisation ad hoc pour coller un peu plus à son iconisation “médiatique”. Après le bazar de la période Affleck, et le projet abandonné au milieu du gué que ce dernier devait porter à l’écran, la relance de Warner avec les noms habituels de son écurie (Ridley Scott, George Miller, Denis Villeneuve notamment) se portera sur le réalisateur des deux derniers opus de la trilogie de la Planète des Singes. Pour ce nouveau script, le viseur pointe sur “Batman : Un Long Halloween (A Long Halloween)” et “Amère Victoire (Dark Victory)“ signés Joseph Loeb and Tim Sale. Avec une image ripolinée par Craig Fraser, décidément au sommet (Bright Star, Zero Dark Thirty et plus récemment Dune) et enveloppé par la musique inspirée de Michael Giacchino qui impose son style après les empreintes laissées par Danny Elfman et Hans Zimmer et malgré son cahier des charges intenables, le film parvient à balancer quelques formidables idées visuelles et pose les bases conceptuelles d’une trilogie en devenir. Si tout le discours politique est simplifié à l’extrême, quitte à nuancer, diluer une vision qui avait de quoi jouer la parabole ambigüe, quitte à survoler son propre sujet en préférant étirer plutôt que creuser les choses.

De la vengeance à l’espoir, la trajectoire prend le parti du film noir. Tout exsude le genre. Par la voix-off du héros narrateur évidemment, dont les commentaires laconiques renforcent encore l’idée de pourriture citadine contaminante. La représentation de la ville, de ses bandes, de son ambiances, pioche sans vergogne dans une mémoire cinéphile – Manhunter, French Connection, Klute ou le trip nocturne de The Warriors. Des emprunts digérés qui, par dessus tout, prouvent qu’un blockbuster peut encore offrir un spectacle de qualité. Sans être exempt de défauts, The Batman reste une œuvre majestueuse et poisseuse, qui sait coller à la rétine. On pourra toujours s’engueuler sur la meilleure vision du héros de nuit, entre le cartoonesque gothique de Burton, la bouffonnerie nanardesque de Schumacher, la trilogie imposante de Nolan, l’incurable médiocrité de Snyder ou la noirceur suintante de Reeves. Qu’importe ! The Batman nourrit une volonté de faire grand, de revenir aux sources du mal, de capitonner son héros d’une ambiguïté malaisante, quitte à jouer d’un minimalisme dont la pose théorique pourra refroidir les fans de purs films d’action. Mais l’anti-héros iconique et tragique est là, avec ses atermoiements d’adulte incomplet, entre ombre et lumière, qui doit disséquer son propre passé. Du “déjà-vu” en chausse-trappe qui promettait le film à l’artificialité. Mais en se questionnant et en nous questionnant en retour, The Batman échappe pourtant aux chimères d’un spleen préfabriqué. Ce n’est pas la moindre de ses qualités.

ENGLISH VERSION

Matt Reeves’ version of Batman is not a superhero movie. Like Joker (Todd Philipps, 2019), the film never hits the nail on the head of the expected and hackneyed picture. Even if it offers its share of treats to Dark Knight fans, from the Batmobile to the ultimately rather rare gadgets, the realistic vision of the Gotham City universe embarks the film on other, sharper slopes. More dangerous too. The intermittent rain and its enigmatic serial killer are obviously reminiscent of a mixture of Zodiac (2007) and a mock John Doe exfiltrated from Seven (1995), two works by David Fincher to whom Reeves often refers, all mixed with series like The Killing. And this is where the crossroads lie. By placing Batman/Bruce Wayne at the heart of a police plot, the script puts the hero back in his original role. His duet with Lieutenant Jim Gordon (Jeffrey Wright) shows us a Batman who is rejected, frightened, literally called a beast by the local police. Welcome to hell. The story begins two years after the start of his nocturnal activities and Bruce Wayne is in the midst of existential doubt, bordering on dereliction. Exposed as a kind of tortured romantic hero, a Lexomil mixture of Arthur Rimbaud and Kurt Cobain (« Something in the Way » by Nirvana is embedded in the soundtrack) from which he takes some profiles, this Batman doesn’t ship anything. Every gesture weighs on him. As if everything was a matter of inner struggle, of turpitude and questioning. The diagnosis is established: between an environment made of a gothic castle, piss-cold servants and a death chamber in memory of murdered parents, we quickly understand that the young billionaire is balancing on the edge of an existence that tends less towards the debauchery of a nightlife king than the costume of the prince of darkness of a city in decay. A costume sewn with black thread. Starting from this archetypal posture, falsely post-modern and clearly taken from the 90s, Reeves stretches each scene as if fatum were to slowly suck the marrow out of it. Too much, at times, in a film that doesn’t impose so many twists and turns for its three-hour running time. If the whole affair seems a bit long, one must nevertheless underline its visual beauty, which often helps to pass the pill of a narrow screenplay that doesn’t necessarily plunge as deeply as its preamble would have led one to expect. The first scene of the murder, uncomfortable and with a dull graphic violence, immediately denotes the usual Hollywood and comic book offspring. The direction exposes the madness by taking care to play on the depth of field, the revealing blur, in favour of suggestion. Clever. By playing with his constraints, Reeves forces himself to fiddle with a script without blowing up the whole graphic dynamic. The motivations of the Riddler (Paul Dano) thus remain basic and the revelations about the Wayne’s past a little too expected. But the film doesn’t miss the promised scenes, whether it’s some mouth-breaking on designated extras-victims, a well-mannered car chase or the more personal relationships with Alfred (Andy Serkis) and a good-natured Catwoman (Zoe Kravitz), made of odds and ends, paradoxically a bit submissive that propels us to the opposite of the Michelle Pfeiffer version (Batman Returns, 1992). At the centre of all the usual « blockbuster » machinery, however, was a question, the fundamental question chewed up at leisure around the expected performance of Robert Pattison in the supposedly too large Batman costume. The usual equation, with multiple unknowns. After Adam West, Michael Keaton, Val Kilmer, George Clooney, Christian Bale and Ben Affleck, it’s impossible to impose an absolute truth, each having in their time known the wrath of the fans of the neurotic in cape. But beyond all the usual preconceptions about fashionable good-looking people, he does the job. Accustomed to sad-faced roles, the young actor whose filmography continues to intrigue, blends into the outfit of the night knight with ease, helped by an ad hoc characterisation to stick a little more to his « media » iconisation. After the mess of the Affleck period, and the project abandoned in the middle of the road that he was supposed to bring to the screen, Warner’s relaunch with the usual names of its stable (Ridley Scott, George Miller, Denis Villeneuve in particular) will focus on the director of the last two opuses of the Planet of the Apes trilogy. For this new script, the sights are set on « Batman: A Long Halloween » and « Dark Victory » by Joseph Loeb and Tim Sale. With an image polished by Craig Fraser, who is definitely at the top of his game (Bright Star, Zero Dark Thirty and more recently Dune) and enveloped by Michael Giacchino’s inspired music, which imposes its style after the footprints left by Danny Elfman and Hans Zimmer, and despite its unbearable specifications, the film manages to throw out some great visual ideas and lays the conceptual foundations of a trilogy in the making. If the whole political discourse is oversimplified, even if it means nuancing and diluting a vision that had the potential to be an ambiguous parable, even if it means skimming over its own subject by preferring to stretch rather than dig into things. From revenge to hope, the trajectory takes the side of film noir. Everything exudes the genre. Through the voice-over of the hero-narrator, of course, whose laconic comments further reinforce the idea of contaminating city rot. The representation of the city, its gangs, its atmosphere, shamelessly picks up from a cinephile memory – Manhunter, French Connection, Klute or the night trip of The Warriors. Digested borrowings that, above all, prove that a blockbuster can still offer a quality show. Without being free of faults, The Batman remains a majestic and sticky work, which knows how to stick to the retina. We can always argue about the best vision of the night-time hero, between Burton’s gothic cartoonishness, Schumacher’s nanardic buffoonery, Nolan’s imposing trilogy, Snyder’s incurable mediocrity or Reeves’ oozing darkness. But who cares? The Batman nourishes a desire to be great, to return to the sources of evil, to pad its hero with an uncomfortable ambiguity, even if it means playing with a minimalism whose theoretical pose may chill fans of pure action films. But the iconic and tragic anti-hero is there, with the procrastination of an incomplete adult, between light and shadow, who must dissect his own past. Deja-vu in a trap door that promised the film to be artificial. But by questioning itself and us in return, The Batman escapes the chimera of a prefabricated spleen. This is not the least of its qualities.

The Batman (2022)

Titre : The Batman

Réalisé par : Matt Reeves
Avec : Robert Pattinson, Zoë Kravitz, Paul Dano, Jeffrey Wright, John Turturro, Peter Sarsgaard, Andy Serkis, Colin Farrell…

Année de sortie : 2022
Durée : 176 minutes

Scénario : Matt Reeves, Peter Craig
Montage: William Hoy, Tyler Nelson
Image : Craig Fraser
Musique : Michael Giacchino

Nationalité : États-Unis
Genre : Fantastique / Action

Synopsis : Deux années à arpenter les rues en tant que Batman et à insuffler la peur chez les criminels ont mené Bruce Wayne au coeur des ténèbres de Gotham City. Avec seulement quelques alliés de confiance – Alfred Pennyworth, le lieutenant James Gordon – parmi le réseau corrompu de fonctionnaires et de personnalités de la ville, le justicier solitaire s’est imposé comme la seule incarnation de la vengeance parmi ses concitoyens. Lorsqu’un tueur s’en prend à l’élite de Gotham par une série de machinations sadiques, une piste d’indices cryptiques envoie le plus grand détective du monde sur une enquête dans la pègre, où il rencontre des personnages tels que Selina Kyle, alias Catwoman, Oswald Cobblepot, alias le Pingouin, Carmine Falcone et Edward Nashton, alias l’Homme-Mystère. Alors que les preuves s’accumulent et que l’ampleur des plans du coupable devient clair, Batman doit forger de nouvelles relations, démasquer le coupable et rétablir un semblant de justice au milieu de l’abus de pouvoir et de corruption sévissant à Gotham City depuis longtemps...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.