Haken - Fauna
4.5TOP 2023

Il n’aura échappé à personne que Fauna est le septième album de ces anglais qui ont su, à leur manière, régénérer le mouvement prog metal ces dix dernières années. Dimension hautement symbolique puisque semblant clôturer ainsi un cycle de la manière la plus aboutie avec un disque d’une grande maturité, gommant toutes les petites imperfections du passé, condensant et synthétisant les multiples expressions de leur inspiration et, enfin, enrichissant leur style unique sans pour autant le dénaturer.

Il est fort probable que la méthode employée par le sextet pour appréhender ce nouvel album ait été une des clés de cette réussite. Tout d’abord, grâce à un travail réellement collectif, jusque dans l’écriture des lignes vocales! Et ensuite, également, au travers d’une volonté affichée d’explorer et d’expérimenter sans contraintes aucunes.

Dense est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier le résultat obtenu et la musique proposée sur Fauna. Ce qui pourrait paraître paradoxal au regard du format des compositions plus ramassé et plus concis qu’à l’accoutumée (seul un titre dépasse les dix minutes).  Si certains morceaux sont plus immédiats que d’autres, plusieurs écoutes sont néanmoins réellement nécessaires pour appréhender cet album. Il faut dire que Haken, fidèle à son style polyrythmique unique, tourbillonnant et complexe, demeure tout aussi intense qu’imprévisible, jusqu’à la limite du vertige. L’écoute de chaque composition est une véritable aventure en soi, dont l’on ressort conquis ou épuisé, c’est selon.

Eclectisme est le second. Les anglais font ici montre d’une palette de styles et de sons plus diverse que jamais. Les claviers, qui étaient en retrait sur les deux précédents disques du groupe (sans doute de par l’orientation plus métal de la musique), retrouvent sur Fauna une place plus centrale et un rôle plus prépondérant. Et ce repositionnement s’accompagne par ailleurs du retour du claviériste Peter Jones, membre de la première heure, permettant effectivement d’insuffler « un regain d’énergie qui a incité Haken à explorer de nouveaux territoires musicaux » selon les mots mêmes du groupe. 

D’ailleurs, « Nightingale« , le tout premier titre écrit pour cet album (et aussi tout premier single), avait annoncé la couleur à sa sortie avec de superbes sonorités jazz rock. Toujours aussi prog et technique mais s’éloignant des rivages de Vector et Virus. Inspiré par le poème de Keats, L’Ode à un Rossignol, (et non par l’un des contes d’Andersen ainsi que le détail de l’oiseau mécanique sur la pochette pourrait le laisser présupposer) « Nightingale » avait permis de déflorer le thème global de Fauna. Pas cette fois-ci de réel concept album avec un narratif unique, mais une logique commune de double lecture pour chacun des morceaux puisque, comme l’explique le chanteur Ross Jennings, « chaque titre fait référence à un animal spécifique et illustre de quelle manière certaines espèces dans le monde animal renvoient à certains de nos comportements en tant qu’humains ».

Dans la même logique, « Taurus », autre belle réussite de Fauna, qui traite de la séculaire migration des gnous à travers la savane africaine pour leur survie renvoie en filigrane à l’exode résultant du conflit russo ukrainien avec ses cohortes de réfugiés à l’avenir incertain (« We’ll be a million faces. A generation lost. A path of self-destruction. The taurus runs amok »). Haken a d’ailleurs prévu d’ouvrir ses sets avec ce morceau. Sans doute parce que l’intro, lourde et menaçante (sorte de vitrine metal pour le groupe), s’y prête particulièrement. Et aussi parce que ce refrain est une pure merveille, faisant immédiatement de « Taurus » un classique prompt à enflammer le public sur scène.

La musique est rendue plus accessible avec le single « Lovebite » paru, avec un humour typiquement britannique, le jour de la Saint Valentin. Le texte, sombre à souhait, est une joyeuse analogie entre la fin acrimonieuse d’une relation et le cannibalisme sexuel de la veuve noire. En contraste absolu, à dessein, avec le côté pop indéniable de ce titre court mais efficace. De quoi vous faire perdre tous vos repères. Certaines digressions sont en revanche moins convaincantes. Ainsi, en dépit d’un « It’s time to wake up and die or regenerate” illustrant l’esprit du morceau, à savoir la nécessité de se réinventer, le single « Alphabet of Me« , mêlant une intro très typé bontempi années 80, des sonorités de batterie électroniques, un rythme presque ska et un solo de trompette, sonne comme un fourre-tout qui relève plus de la variété que de la pop. Pas sûr que Philip K Dick, qui aurait inspiré le texte avec son ouvrage  Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques, approuve…

N’allez pas pour autant penser que le groupe a sacrifié à ce qui a fait sa renommée. Ainsi « Beneath the White Rainbow » réjouira les fans de la première heure avec un énorme riff d’ouverture qui renvoie à l’escapade solo de Charlie Griffith (album Tiktaalika), un break insensé et, au final, un pur titre prog-metal porté par un refrain majestueux. Autre exemple, l’apothéose de l’album est à chercher du côté des onze minutes du mastodonte « Elephants Never Forget » sur lequel, au-delà de la sempiternelle influence Gentle Giant, évidente mais très bien digérée, le groupe nous offre des passages qui rivalisent avec la dextérité de Dream Theater (le guitariste Richard Hensall confie d’ailleurs avoir été marqué à jamais par l’instrumental « Erotomania » qu’il qualifie de partition de guitare « absolument dingue »). Une composition qui ne laisse aucun répit à l’auditeur, pour notre plus grand bonheur. Notons enfin le mélancolique « Eyes of Ebony » qui clôture l’album avec une certaine grâce, abordant l’extinction du rhinocéros blanc du Nord et, toujours en double lecture, le décès en 2021 du père de Richard Hensall, le tout en évitant un excès de pathos.

L’artwork (que l’on doit à Dan Goldsworthy, remarqué par le groupe pour son travail sur la pochette de l’album solo de Charlie Griffith) est à l’image de cet album; surprenant, riche et travaillé dans la grande tradition du progressif avec une mine de détails qui renvoient aux thèmes de l’album.

Gageons que cette belle porte d’entrée sur son univers que constitue Fauna permettra peut-être à Haken d’élargir son public et de séduire ceux et celles qui, jusqu’à ce jour, étaient restés insensibles à la musique du groupe.

HAKEN – FAUNA

Haken - Fauna (2023)

Titre : Fauna
Artiste : Haken

Date de sortie : 2023
Pays : Angleterre
Durée : 62’07
Label : InsideOut

Setlist

1. Taurus (4:49)
2. Nightingale (7:24)
3. The Alphabet of Me (5:33)
4. Sempiternal Beings (8:23)
5. Beneath the White Rainbow (6:45)
6. Island in the Clouds (5:45)
7. Lovebite (3:49)
8. Elephants Never Forget (11:07)
9. Eyes of Ebony (8:32)

Line-up

– Charlie Griffiths / guitars
– Ray Hearne / drums
– Richard Henshall / guitars, keyboards
– Ross Jennings / vocals
– Peter Jones / keyboards
– Conner Green / bass

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